« Neverland » – Les rêves insensés d’un universitaire

par Mohamed-Nadjib Nini  Ce matin, et comme de coutume, je me suis levé très tôt, j’ai pris ma douche, je me suis rasé ; ensuite je suis sorti pour acheter le journal, j’en ai profité pour prendre des croissants chauds au passage. De retour à la maison et après un bon petit-déjeuner pour bien me préparer à la dure journée qui m’attend, je me suis habillé en prenant soin de bien nouer ma cravate et de faire attention à ce qu’aucun faux pli ne vienne gâcher l’harmonie globale de l’image qui doit être nécessairement donnée à voir aux autres. L’image d’un cadre dynamique, frais émoulu, bien dans sa peau et prêt à mordre dans la vie à pleines dents et je vous assure qu’il y a de quoi l’être. Ne sommes-nous pas la corporation de fonctionnaires la plus utile mais aussi la mieux assise socialement et surtout la mieux payée ? Ce statut, qui fait de nous des favorisés, vient du haut degré de conscience de nos responsables qui ont compris l’enjeu stratégique que représente l’enseignement universitaire mais aussi et surtout l’enseignement tous paliers confondus. En effet, de ce point de vue, l’Algérie est aujourd’hui l’un des rares pays à avoir accordé la priorité absolue au développement de son système éducatif en considérant que l’Algérie de demain se prépare aujourd’hui dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités. C’est ainsi que de vastes réformes humaines et matérielles ont été opérées dans ce secteur. Humaines d’abord en intensifiant la formation des formateurs, parfois en collaboration avec de prestigieuses institutions internationales et ce, pour tous les paliers du système éducatif, matérielles ensuite en investissant massivement dans la construction d’infrastructures éducatives modernes où il fait bon étudier avec des classes aérées, climatisées l’été et bien chauffées l’hiver, des classes où le nombre d’étudiants ne doit pas dépasser impérativement la vingtaine. Par ailleurs, toutes les écoles sont maintenant dotées de l’outil informatique et de bibliothèques bien achalandées. Ce qui est remarquable dans cette nouvelle politique éducative, c’est la part laissée aux loisirs et aux activités culturelles et sportives. En effet, les programmes scolaires ne sont plus aussi lourds et indigestes comme ils l’étaient par le passé, ils ont été dépouillés de certains enseignements, surtout au niveau du primaire, qui n’étaient pas vraiment nécessaires à l’éveil de nos petits potaches, ce qui a considérablement réduit l’emploi du temps « présentiel » à l’école. En contrepartie, les élèves libérés de cette contrainte liée à l’emploi du temps, contrainte qui était le propre de l’ancienne école, sont maintenant astreints de pratiquer un sport dans les multiples disciplines de leur choix, sinon à s’orienter vers d’autres activités culturelles ou artistiques et ce, bien sûr, après consultation d’une équipe dynamique de psychologues et d’éducateurs qui détermine au mieux, après toute une série d’investigations avec l’enfant et sa famille sur la base de toute une batterie d’entretiens et de tests psychologiques, quel est le meilleurs profil de l’élève (artistique ou sportif). Mais, en tout état de cause et pour le bien-être de l’enfant, il est évident que, quel que soit le profil, les deux disciplines sont obligatoires sauf que les disciplines sportives sont plus renforcées pour les élèves à profil sportif et les disciplines artistiques plus renforcées pour les élèves à profil artistique. A cet effet, là aussi, les autorités n’ont pas lésiné sur les moyens et des infrastructures sportives et culturelles ont poussé comme des champignons à proximité de chaque école. Si bien que chaque grand quartier d’habitations s’est vu doté d’un centre culturel et d’un complexe sportif où tous les sports peuvent être pratiqués, même la natation. Comme on peut le voir, cette nouvelle politique en matière d’éducation a radicalement bouleversé nos quartiers. Depuis son application et depuis l’aménagement de ces complexes culturels et sportifs par quartier, on ne voit plus tellement ces bandes de gosses oisifs et désœuvrés errer dans les cités et livrés à eux-mêmes, ces « hitistes ». Les enfants éprouvent tellement de plaisir à apprendre ou à jouer dans un environnement adapté à leur besoin, un environnement qui a su canaliser leur agressivité naturelle vers des activités plus constructives et plus socialisées, que le visage-même de notre environnement s’est radicalement transformé. Les espaces verts ne sont plus saccagés, les cages d’escalier sont propres et bien tenues, les ascenseurs dans les immeubles fonctionnent… Bref, grâce à la clairvoyance de nos décideurs en matière de politique éducative l’Algérie est en train de changer radicalement de visage et de remporter une grande victoire sur le sous-développement intellectuel et culturel. Cela dit, revenons à notre propos initial. Je disais que je me devais donc tous les matins que Dieu fait d’être dans la meilleure forme possible, parce que la journée qui commence sera longue et éprouvante, mais ô combien gratifiante tant il est vrai que depuis l’entrée en vigueur de ces nouvelles réformes, depuis la valorisation de notre statut, plus aucun enseignant ne ménage plus ni ses efforts ni son temps qu’il consacre entièrement à l’enseignement et à la recherche, temps et effort qu’il consacrait dans un passé récent à la course aux heures supplémentaires et autres activités lucratives au détriment de sa vocation première. C’est ainsi que depuis un certain temps donc, chaque matin, je me rends à l’institut où je travaille. La matinée est généralement consacrée aux enseignements et en fonction de chaque spécialité, l’enseignant aménage son emploi du temps de manière à pouvoir mener à bien sa tâche d’enseignant et de chercheur. C’est ainsi qu’en ce qui me concerne, j’ai programmé mes enseignements dans la matinée, ce qui me laisse par la suite largement le temps de m’occuper de mes autres activités d’encadrement et de recherche. En effet, après chaque cours, je me rends à mon bureau pour y recevoir les doctorants qui travaillent sous ma direction. Il faut savoir, en effet, que chaque enseignant de rang magistral dispose maintenant d’un bureau équipé de tous les outils nécessaires à son travail de chercheur, c’est-à-dire l’outil informatique, l’accès à Internet haut débit, le téléphone, le fax et puis, grâce à un extraordinaire réseau d’échanges interuniversitaires, l’accès à toutes sortes d’informations scientifiques est devenu chose banale. C’est ainsi que si on a besoin d’un ouvrage qui vient d’être publié ou d’un article récent paru dans une revue internationale, tout peut être commandé sans avoir besoin de quitter son bureau, et le tout dans des délais défiant toute concurrence. Comment dans ces conditions ne pas être performant ? Si bien que l’enseignant universitaire algérien n’éprouve plus le besoin d’aller tirer le diable par la queue sous d’autres cieux ; il est bien rémunéré chez lui, son cadre de travail n’a plus rien à envier à aucune autre université de par le monde, son environnement social et culturel s’est nettement amélioré, si bien qu’il ne lui reste plus qu’à faire valoir ce dont il est capable. Dieu sait donc combien cette nouvelle politique a été payante puisque nous assistons depuis un certain temps à un retour massif des cadres algériens installés à l’étranger. Nos universités sont de plus en plus sollicitées par des demandes de formations toutes spécialités confondues. Nous assistons, en effet, à un afflux massif d’étudiants étrangers venus de tous les horizons en quête d’une formation de qualité. Ces nouvelles réformes ont non seulement redoré le blason de l’université algérienne, lui faisant retrouver ses performances d’antan, mais elles ont dépassé toutes les espérances. Chaque enseignant de rang magistral dispose donc d’un bureau parfaitement équipé. Il faut savoir aussi que même les chargés de cours et les maîtres assistants disposent de leurs propres bureaux, c’est pour dire dans quelle estime les pouvoirs publics tiennent le corps enseignant universitaire. Cela dit, et pour en revenir à notre propos, après avoir dispensé mes cours de la matinée, je me rends donc dans mon bureau pour y recevoir les doctorants qui travaillent sous ma direction et à qui je consacre, deux fois par semaine, des séances d’une heure et demie de travail pour voir l’état d’avancement de leurs thèses. Je ne peux que souligner ici la motivation de ces post-gradués, la pertinence des sujets abordés et le sérieux avec lequel ces travaux sont menés. Comme pour les activités d’encadrement, une fois par semaine, une réunion de deux heures de travail a lieu, cette fois-ci, avec l’équipe de recherche dont je suis le chef de projet, cette réunion nous permet de voir l’état d’avancement des projets de recherche, surtout astreints comme on est de présenter un bilan sur l’état d’avancement du projet chaque année. Les résultats de nos travaux sont d’ailleurs très attendus par la communauté universitaire nationale et même internationale tant les sujets abordés par notre équipe de recherche sont pertinents. D’ailleurs, pour l’année en cours, nous sommes invités à donner une série de conférences à l’étranger sur les résultats auxquels nous sommes arrivés. Ceci dit, et comme nous nous insérons dans le cadre d’un laboratoire, il est évident que le bilan de nos travaux soit aussi exposé dans ce cadre. A cet effet, des réunions des chefs de projet s’inscrivant dans le cadre du laboratoire se tiennent régulièrement, réunions de travail pour la coordination des différents projets de recherche qui permettent de voir si l’ensemble des travaux engagés par les différentes équipes de recherche vont dans le sens de la politique générale et de l’orientation du laboratoire. Pour mener à bien cette politique de synthèse des travaux des différentes équipes de recherche activant au sein du laboratoire, des colloques sont organisés tous les deux ans et une revue annuelle est mise à la disposition des chercheurs pour la publication de l’état d’avancement de leurs travaux, une revue très sérieuse avec un comité de lecture et un numéro ISSN. C’est pour souligner le sérieux de cette revue qui depuis quelque temps reçoit même des propositions de publication de la part de confrères étrangers, confrères avec qui nous avons des contacts et des échanges très intenses, puisque certains d’entre eux sont venus donner des conférences chez nous, de même que bon nombre de nos collègues ont été invités chez eux dans le cadre d’un échange de bons procédés et surtout pour l’enrichissement de notre enseignement et de nos activités de recherche réciproques. Hormis ces activités, somme toute normales, pour ne pas dire banales dans un cadre universitaire, le laboratoire organise aussi tous les trois ans un congrès international sur un thème déterminé et auquel assistent différents spécialistes de toutes nationalités. Comme on peut le constater, toutes ces activités font que l’enseignant-chercheur universitaire est devenu très actif et surtout très occupé. L’université algérienne est devenue une véritable ruche bourdonnante où il n’y a de place qu’au savoir et à la recherche, un environnement de saine émulation où seuls le rendement scientifique, les publications et autres activités de recherche sont pris en compte. Et pour encourager encore plus l’enseignant universitaire à produire davantage, tous les postes de responsabilité sont désormais attribués sur la base de ces critères, si bien que ne peuvent postuler aux postes de responsabilité, de chef de département, en passant par les doyens, les vice-recteurs et le recteur lui-même que les meilleurs d’entre nous. Par ailleurs, et comme ces postes de responsabilité, en plus des critères scientifiques, sont soumis à un vote démocratique dans le cadre d’un mandat limité, renouvelable tout au plus une seule fois, ceux qui arrivent à occuper ces postes abattent un travail colossal dans une transparence absolue. Sachant qu’ils ne peuvent être élus que sur la base de ce qu’ils peuvent apporter à l’université, ils ne lésinent ni sur leur temps ni sur l’effort à fournir. Que dire de plus, sinon que nous sommes heureux d’appartenir à ce corps d’élite, formateur d’élite qu’est l’enseignant universitaire. Ainsi, l’enseignant-chercheur universitaire est devenu très actif, et surtout très occupé. Entre les enseignements, la recherche, les directions de travaux de recherche, les séminaires et les conférences, les journées sont devenues très bien remplies. J’ajouterais, pour ce qui me concerne, qu’en dehors de toutes ces activités que je considère comme un devoir et même plus encore, comme un véritable sacerdoce compte tenu du salaire qui nous est versé en contrepartie, depuis quelque temps et cela grâce à la possibilité qui nous a été offerte d’exercer à mi-temps en dehors de l’université, décision que je considère comme hautement responsable et constructive, puisqu’elle permet à certaines spécialités de pouvoir affronter les réalités du terrain et de la pratique, chose qui leur permet d’enrichir leur enseignement en référence à une réalité pratique et à se référer dans le cadre de leur enseignement à des cas réels, des situations vraies et vécues et non plus à puiser des exemples dans des ouvrages, parfois en totale contradiction avec notre réalité socioculturelle. Cela est d’autant plus vrai pour nous, psychologues cliniciens qui, il n’y a pas si longtemps encore, basions tout notre enseignement sur des manuels et sur des cas et des pathologies que nous ne connaissions qu’en théorie, sans aucune expérience pratique. Il en est de même pour les différentes thérapies que nous enseignions à nos étudiants et dont jusque-là nous ne savions même pas si elles étaient valides ou non dans notre contexte socioculturel. Cette nouvelle mesure qui permet à certains enseignants dans certaines spécialités d’exercer à mi-temps, ce qui, rappelons le, n’était permis qu’aux juristes, aberration dont je n’ai jamais compris la portée, a permis la mise à l’épreuve du terrain de notre enseignement et par la même son enrichissement. C’est ainsi que depuis quelque temps donc, je me suis engagé dans une pratique clinique dans le cadre d’un cabinet privé en collaboration avec une équipe de psychologues praticiens et d’orthophonistes, un cabinet de groupe dans lequel nous mettons quotidiennement notre savoir à l’épreuve du terrain. Il faut ajouter à cela que nous accueillons aussi dans ce cabinet des étudiants en fin de cycle, des étudiants qui se destinent à la pratique psychologique pour des formations qui les préparent à affronter cette réalité qu’on ne peut apprendre à l’université : le terrain. Ainsi, entre mes obligations universitaires, et ma pratique en cabinet, il est rare que je rentre chez moi avant 20 h. Les journées de travail sont donc devenues très longues, mais peu importe, le bénéfice psychologique que je tire de ces multiples activités n’a pas de prix. Et au-delà de l’aspect pécuniaire proprement dit, les bénéfices secondaires comme on dit en psychologie, sont immenses. Le sentiment d’être utile, le sentiment d’être un modèle pour des centaines et des centaines d’étudiants lesquels, je l’espère, suivront l’exemple, le sentiment qu’on est véritablement en train de former une relève à même de prendre qualitativement en charge l’université ou tout autre secteur économique, quand le moment où il faudra laisser la place viendra, tout cela fait que, malgré ces charges horaires, la fatigue ressentie à la fin de la journée n’est plus une fatigue accablante, bien au contraire, c’est une saine fatigue, la fatigue du corps et non celle de l’esprit. Et c’est ce sentiment du devoir accompli qui fait qu’en fin de journée, on rentre chez soi serein. Une fois rentré à la maison, après une bonne douche, je fais le point avec mes enfants sur leur scolarité, scolarité qui ne pose d’ailleurs plus de problème puisque avec toutes les réformes introduites au sein du système éducatif, l’échec scolaire est devenu quasi inexistant. Aussi, si je fais le point sur la scolarité, c’est juste pour voir quelles sont les difficultés individuelles auxquelles ils pourraient être confrontés pour pouvoir mieux les conseiller et les orienter. Après cela, et après un bon dîner en famille dans une atmosphère détendue et au cours duquel ils nous arrive encore de parler de ce qu’a été notre vie avant ces réformes clairvoyantes, avant de me mettre au lit, et comme c’est de coutume, je prends toujours quelques instants pour regarder un peu la télévision, histoire de me mettre au courant des dernières informations, ou encore pour suivre des débats politiques sur l’une des multiples chaînes de télévision qui ont enrichi le paysage audiovisuel algérien. Car, ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les réformes qui ont été mises en route depuis quelque temps en Algérie, n’ont pas concerné que le système éducatif, beaucoup de secteurs ont aussi fait l’objet d’un sérieux dépoussiérage et d’une sérieuse ouverture. C’est ainsi que les médias en ont profité, ce qui fait que nous avons le choix maintenant de surfer sur une multitude de chaînes algériennes, toutes aussi performantes et aussi sérieuses les unes que les autres, concurrence oblige. Si bien qu’il n’est pas rare que je me mette en fin de soirée face à la télé pour suivre des débats dans lesquels sont souvent invités des hommes politiques de différents partis politiques pour dire leur point de vue sur les nouvelles orientations politiques et économiques du pays, ou encore pour suivre des soirées culturelles ou encore artistiques. Ces chaînes de télévision font un tel effort pour attirer les téléspectateurs, qu’elles sont en train de surclasser les chaînes satellitaires étrangères qui ont régné sans partage sur le paysage audiovisuel algérien de longues années durant. Cela dit, aujourd’hui, juste après le dîner, on est resté, mon épouse et moi, un bon moment dans la cuisine autour d’un café pour parler des prochaines vacances. Cette année encore, nous n’envisageons pas de partir en Tunisie. En effet, avec les efforts consentis en matière d’infrastructures touristiques en Algérie depuis quelques années, et bien que beaucoup de choses restent à faire, l’Algérie est en train de surclasser ses voisins pour ce qui est de la quantité et de la qualité des prestations offertes. Des complexes touristiques poussent comme des champignons dans des zones spécialement aménagées à cet effet. Dans certaines régions, de véritables villages touristiques ont vu le jour. Par ailleurs, et toujours dans le cadre de la promotion de la formation initiée par les autorités tous secteurs confondus, des instituts spécialisés dans la formation du personnel hôtelier et touristique ont vu le jour, assurant une formation de qualité aussi bien de cadres gestionnaires, que de cuisiniers, maîtres d’hôtel, etc. Il faut dire que l’encadrement de ces formations n’a pas posé de problèmes particuliers puisqu’il y a encore en Algérie des cadres formateurs hautement compétents, cadres qui activaient dans les écoles hôtelières qui fonctionnaient à l’époque, notamment à Constantine ou encore à Alger ou à Tizi Ouzou. L’école de Constantine a fermé ses portes, mais heureusement cette nouvelle politique orientée vers le développement du tourisme a permis de récupérer l’essentiel des cadres de cette école. Il faut dire que de ce point de vue, déjà à l’époque, l’Algérie a formé des centaines de cadres hôteliers. Certains d’entre eux ont continué à activer dans les complexes d’Etat algériens mais, malheureusement, beaucoup ont dû quitter le pays et sont encore en train de faire le bonheur des complexes touristiques des pays voisins, tant leur niveau de compétence est élevé à l’instar d’ailleurs de beaucoup d’autres cadres de différents secteurs que l’université algérienne a formé à coups de milliards. C’est pour dire qu’en matière de tourisme, l’Algérie a les moyens de sa politique. Il ne faut pas oublier que dans les années 1970 au moment où le tourisme tunisien ou encore marocain était encore balbutiant, l’Algérie s’était déjà dotée de toute une panoplie de complexes touristiques de classe internationale et qu’elle occupait une place de choix parmi les destinations touristiques internationales. Il faut dire aussi que le tourisme algérien a cette chance insigne de bénéficier d’un environnement exceptionnel. La nature en Algérie n’a pas du tout été avare de ses bienfaits, car, outre 1200 km de côtes comptant pour certaines d’entre elles des sites parmi les plus beaux du monde, comme la baie de Seraïdi par exemple. L’Algérie a aussi la chance de pouvoir proposer un tourisme d’hiver grâce au Sud algérien et ses immensités féeriques, sans oublier le côté historique avec tous les vestiges rupestres datant de la préhistoire, romains et arabo-mauresques qui jalonnent le pays d’est en ouest et du nord au sud. Tous ces facteurs ont donc fait de l’Algérie une destination touristique très courue, si bien que le pays ne désemplit plus hiver comme été. Et grâce à une politique d’investissement courageuse, les infrastructures hôtelières sont en train de pousser comme des champignons. Cette politique d’investissement exemptant les investisseurs dans l’économie du tourisme des impôts et des taxes, a fait qu’on est en train d’assister à une véritable ruée d’investisseurs aussi bien nationaux qu’étrangers. Par ailleurs, l’assainissement du système bancaire a lui aussi joué un rôle déterminant, rendant confiance aux opérateurs économiques dans l’investissement en Algérie. Le développement du secteur du tourisme est tel que depuis quelque temps, le chômage a régressé de façon spectaculaire ; on en est même arrivé à importer de la main-d’œuvre. De même, la demande en formation dans le secteur hôtelier est en train d’exploser, heureusement qu’il y a de la place pour tous les demandeurs. Si, il y a quelques années, certaines spécialités universitaires étaient très prisées par nos jeunes au point où de véritables goulots d’étranglement se sont formés, obligeant les responsables du ministère de l’Enseignement supérieur à opérer une sélection draconienne pour l’accès à ces spécialités comme la pharmacie et la médecine par exemple ; aujourd’hui, ces formations sont de plus en plus délaissées et les meilleurs étudiants s’orientent vers le secteur du tourisme tant les avantages offerts sont grands. Plus de goulots d’étranglement, donc, à l’université. Le développement du secteur touristique, en Algérie, n’a pas seulement permis de créer des emplois dans le secteur du tourisme proprement dit, mais il a également permis l’essor de la petite et moyenne entreprise, car ce secteur, qui est une véritable industrie, a besoin, en amont comme en aval, de tout un réseau de fournisseurs, ce qui a permis le développement extraordinaire de l’industrie agroalimentaire, de l’industrie des biens d’équipement, de l’artisanat et j’en passe, sans oublier l’architecture. De ce point de vue, les architectes algériens et les bureaux d’études en architecture, rivalité et concurrence obligent, sont en train de développer des trésors d’imagination pour la construction de complexes touristiques de toute beauté. Le développement du tourisme, en Algérie, est donc en train de transformer radicalement le visage du pays au point où l’économie algérienne qui, il y a quelques années, dépendait encore entièrement des ressources du pétrole, est en passe de réussir sa reconversion, si bien que nos ressources pétrolières ne sont plus outrageusement exploitées et que la bataille de l’après- pétrole est en train d’être gagnée. Cette manne de richesses engrangée grâce à l’industrie du tourisme a permis à l’Etat de ne plus taxer ce secteur pour l’encourager à aller encore plus loin. L’Etat est suffisamment riche, grâce aux ressources de son sous-sol, qu’il n’a plus besoin de taxer les investisseurs qui se bousculent de plus en plus aux portes de notre pays. Cependant, si le secteur du tourisme a permis, certes, à l’Algérie de réorienter son économie avec succès, si le chômage n’est plus qu’un mauvais souvenir, si l’urbanisme s’est beaucoup amélioré, si nos villes sont devenues plus propres et plus attrayantes, le gain le plus extraordinaire que nous avons tiré de cette ressource inépuisable qu’est le tourisme, est l’adoucissement des mœurs des Algériens. En effet, grâce au contact avec ces centaines de milliers d’étrangers, qui viennent nous rendre visite chaque année, les Algériens sont devenus plus policés dans leurs manières, plus courtois, plus affables, moins agressifs et plus serviables. Et si l’on a coutume de dire que « la musique adoucit les mœurs », pour ma part, je dirais plutôt que le « tourisme adoucit les mœurs ». Ainsi, il n’est plus besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour une semaine ou quinze jours de vacances. Les possibilités offertes, maintenant, en Algérie, permettent, en rapport qualité/prix, de ne plus avoir à s’expatrier, à faire la queue aux frontières, à fatiguer ses enfants dans des expéditions longues et éreintantes. C’est tout bénef. Et cela nous permet aussi et surtout de découvrir notre pays. Car, il est vrai que jusque-là, nos enfants, surtout pour beaucoup d’habitants du Centre et de l’Est, connaissent mieux la Tunisie que leur propre pays. Toutes ces considérations nous amenèrent donc, mon épouse et moi, à décider, pour la deuxième année consécutive, de passer nos vacances d’été en Algérie. Cette année, nous nous sommes décidés pour l’extrême ouest du pays, région que nous allons tous découvrir pour la première fois. Une fois cette décision arrêtée et comme c’est de coutume donc, avant de me mettre au lit, je me suis mis quelques instants à zapper face au téléviseur, histoire de faciliter l’endormissement. Ce soir, je suis tombé, par hasard, sur une nouvelle émission lancée par l’une des multiples chaînes satellitaires algériennes, et il y en a bien une bonne dizaine rivalisant toutes d’ingéniosité pour captiver l’attention des téléspectateurs. Cela va de la chaîne de variétés, à la chaîne culturelle, la chaîne d’information, la chaîne cinéma etc. L’incroyable, c’est que toutes ces chaînes sont de haute facture et n’ont rien à envier à leurs consœurs étrangères européennes ou arabes. Elles font toutes preuve d’un véritable professionnalisme, si bien qu’on les regarde (toutes) avec plaisir. L’ouverture des médias lourds à la libre concurrence a rendu ce miracle possible et des talents qui, jusque-là, sommeillaient, pour ne pas dire végétaient, se sont réveillés et révélés à l’audimat pour notre plaisir à tous, animant des émissions de tout genre avec art et brio. C’est ainsi qu’en zappant, je suis tombé, ce soir, sur une émission satirique du style « Les guignols de l’info » de Canal Plus, émission d’information caricaturale, qui caricature aussi bien les hommes de l’art, du spectacle, que de la politique. C’est donc un véritable régal que de voir, enfin, sur une télévision algérienne des Algériens parlant avec humour de la vie politique en Algérie sans que cela ne soit vulgaire ou outrageant. C’est fait avec professionnalisme et goût. Ce qui prouve que l’Algérie et les Algériens ont beaucoup mûri et qu’ils ont appris à prendre du recul par rapport à la chose politique et que la notion de citoyenneté est définitivement ancrée dans l’esprit des Algériens, ce qui leur permet d’aborder les sujets les plus sérieux avec recul, professionnalisme et, pour ce qui concerne cette émission, avec beaucoup d’humour et de dérision. L’humour qui a le plus cruellement manqué pendant les années de plomb à la classe politique algérienne. La conclusion à tirer de tout cela est qu’à partir du moment où l’individu est libre, il est capable de se comporter avec responsabilité et maturité et qu’il ne peut y avoir d’évolution sans une véritable démocratie, une démocratie bien comprise qui permet à tous les citoyens, tous égaux devant la loi, d’entreprendre et d’agir chacun selon ses compétences. Seule cette liberté d’entreprendre peut aider les individus à offrir le meilleur d’eux-mêmes ; surtout en sachant que tout travail bien fait saurait être récompensé à sa juste valeur. C’est sur ces méditations sur la liberté et la démocratie inspirées par ce nouveau programme télé que j’ai fini par m’assoupir sur le divan du salon. Et c’est à cet instant divin, au cours duquel on commence à ressentir ce doux engourdissement nous entraîner dans le monde irréel de l’onirisme, que je fus brusquement tiré et ramené sans ménagement à la réalité. En effet, je fus réveillé par une vigoureuse secousse et j’entendais vaguement la voix de mon épouse me dire : « Réveille toi, voyons, réveille toi vite ! Tu vas être en retard. Tu as oublié qu’aujourd’hui tu as cours à X. C’est à cent-cinquante kilomètres et que ton premier cours est à huit heures trente ? » Mal réveillé, je ne pus que balbutier : « Quoi donc ? Qu’est-ce qui se passe ? Il est quelle heure ? »
 Il est six heures du matin et tu as juste le temps de te préparer pour prendre la route. »
 Mais qu’est-ce que je fais au salon ? »
 Tu as passé la nuit ici, sur le divan. Tu t’es assoupi, hier soir, en regardant la télé, et tu dormais si bien et si profondément que je n’ai pas eu le courage de te réveiller. » C’est alors que, petit à petit, j’ai commencé à prendre conscience qu’hier soir, ivre de fatigue après mon retour de Y, où je donne aussi des cours supplémentaires, et en regardant la télévision, j’ai fini par m’endormir profondément et d’une seule traite jusqu’à six heures du matin. Je me suis endormi de fatigue, certes, mais aussi d’ennui parce que depuis que nous n’avons plus l’opportunité de pirater les chaînes satellitaires, il n’y a presque plus rien à regarder à la télé, peut-être quelques chaînes d’information encore en clair, mais sûrement pas les niaiseries débitées par les chaînes algériennes que ce soit l’hertzienne ou encore les deux chaînes satellitaires. En fait, tout ce que je viens de vous raconter plus haut n’était qu’un rêve et me revoilà de retour dans la réalité, la dure réalité, celle de la course contre la montre pour arrondir des fins de mois, ô combien difficiles. Celle qui nous confronte à des quotidiens de non-performance. Ce qui fatigue le plus, ce n’est pas tant le fait de courir à gauche et à droite, mais c’est, surtout, le sentiment d’inutilité et de gâchis ressenti en fin de journée. Le sentiment d’être en train de passer à côté de l’essentiel, le sentiment de faire tout le contraire de ce pourquoi on est censé avoir été formé. L’enseignement est, certes, notre première vocation mais, à l’université, cette activité ne peut être dissociée de la recherche qui est son complément naturel. Malheureusement, compte tenu du fait que la majorité des enseignants universitaires passe son temps à courir à gauche et à droite derrière les vacations, il leur reste très peu de temps à accorder à la recherche ou à tout autre activité scientifique. D’ailleurs, même leurs enseignements s’en ressentent puisqu’ils n’ont même plus le temps d’actualiser leurs connaissances. Si bien que beaucoup d’enseignants, et pour ne pas avoir à se casser la tête, utilisent encore comme supports pédagogiques des cours qu’ils ont eus quand ils étaient eux-mêmes étudiants, des cours vieux de dizaines d’années, des cours qu’il convient d’actualiser. Ces contre-performances ne peuvent que se répercuter sur la qualité de l’enseignement, et à l’allure où ça va, nous allons finir tout droit contre un mur. Si l’université continue à fonctionner de cette manière, dans quelques années, il n’y aura plus d’université du tout. Dans certaines spécialités, vu la qualité da la formation, on finira par enseigner tout, sauf la spécialité en question tant les niveaux ont régressé. C’est ainsi qu’on se retrouve, aujourd’hui, à l’université algérienne avec des étudiants totalement démotivés et désemparés à cause d’un système d’orientation qui ne tient nullement compte des prérequis et, encore moins, de la volonté des apprenants. En face, nous avons un corps enseignant totalement désabusé et qui ne croit plus en rien et surtout pas aux promesses de la tutelle ; si on ajoute à tout cela le niveau avec lequel les étudiants nous arrivent à l’université, il n’est nullement besoin d’être devin pour imaginer ce qui va advenir. L’université algérienne est en passe de se transformer en machine à fabriquer de la marginalité et ce n’est certainement pas en ramenant le coefficient de la langue arabe au BEM à 5 qu’on va résoudre la problématique du niveau des étudiants. On peut même ramener ce coefficient à 10 que ça n’y changerait rien. Cette décision débile dénote le fait que les responsables qui gèrent le système éducatif algérien n’ont rien compris au problème. Le malaise est bien plus profond qu’une mauvaise note en langue nationale, c’est tout le système éducatif qui doit être réformé et modernisé ; c’est un problème de moyens matériels et humains ; c’est un problème de qualité de la formation, de programmes à revoir de fond en comble. Les responsables qui sont en charge du système éducatif sont dépassés, périmés. Nous avons les mêmes responsables depuis plus d’une décennie, et depuis plus d’une décennie, le système éducatif ne fait que péricliter. Il est temps que l’on prenne conscience que les limites de ces gens ont été atteintes et qu’ils ne pourront plus jamais innover. En effet, on ne peut faire du neuf avec du vieux, alors de grâce, faites en sorte que cela change, que l’on voit du sang neuf, que des initiatives courageuses soient prises pour sauver notre système éducatif, car, comme je l’ai déjà écrit ailleurs, il y va de l’avenir de ce pays. En effet, aucun pays au monde ne peut fonctionner sans élites, les élites sont, en fait, comme une locomotive, et si aucun train ne peut avancer sans locomotive, de même aucun pays ne peut progresser sans ses élites. Il faut donc former des élites performantes, il faut assurer la relève, parce qu’à l’allure où cela va, il n’y aura bientôt plus de relève du tout, et nos écoles et nos universités continueront à produire de la médiocrité et de la marginalité. Cette situation chaotique dans laquelle se débat l’université algérienne et plus largement le système éducatif, est, par ailleurs, aggravée par un environnement à la mesure de sa décadence, un environnement qui ne répond plus aux normes universelles de la pédagogie avec des classes bondées, des moyens pédagogiques dérisoires et on veut avec ces moyens pédagogiques d’un autre âge imposer à l’université le système LMD, système qui repose essentiellement sur une pédagogie moderne, qui suppose des effectifs par classe qui ne dépassent pas quinze étudiants, système qui exige deux fois plus de travail personnel de la part des étudiants, mais où sont les moyens ? Où sont les bibliothèques ? On ne peut exiger des étudiants de fournir deux fois plus d’efforts quand ils sont parfois à huit dans une chambre universitaire destinée à deux ou trois étudiants, quand l’étudiant doit attendre parfois plus d’une heure pour pouvoir se restaurer, quand il n’y a pas ou presque pas de documentation, ni la possibilité d’accès à Internet. De même, on ne peut exiger d’un enseignent d’adapter son enseignement et utiliser une pédagogie moderne visant à tenir compte des performances individuelles tant les effectifs sont élevés, si bien qu’il n’est pas du tout envisageable d’appliquer le système de tutorat, un des piliers du système LMD, système qui consiste à suivre et à prendre en charge les étudiants individuellement en dehors des séances de cours. Quand on a des classes de plus de quarante étudiants, comment voulez- vous personnaliser votre enseignement ? Ce système est fondé aussi sur la notion de stage pratique sur le terrain : qui va encadrer ces stages ? Il ne suffit donc pas de décider l’application de réformes pédagogiques innovantes si l’on ne se donne pas les moyens adéquats pour les mener à bon terme. Quand l’université croule sous le nombre des étudiants, quand certaines filières manquent cruellement d’enseignants, quand on est obligé d’avoir recours à des vacataires qui, parfois, n’ont ni les compétences ni le niveau requis pour assurer certains enseignements spécialisés, il faut plus qu’un miracle pour réussir là où d’autres nations, autrement plus développées que nous, peinent à mettre en route ce nouveau système d’enseignement qu’est le LMD. En fait, avec cette farce du LMD, on n’a fait que raccourcir le cycle des études. Là où il fallait quatre années pour une licence, on a juste tronqué cette formation d’une année et si déjà le niveau, malgré quatre années de formation, était déjà plus qu’alarmant, que faut-il attendre de cette nouvelle formation sans moyens adéquats ? Mais au-delà du LMD, comment voulez-vous réussir une quelconque pédagogie quand on n’a même pas de toilettes pour pouvoir assouvir dignement et proprement un besoin naturel au sein de nos universités, et je ne dis pas ça pour rire, il n’y a qu’à aller faire un tour du côté des toilettes de l’université Mentouri de Constantine et vous serez édifié. D’ailleurs, bien avant d’arriver à ces toilettes, vous êtes pris à la gorge par cette infecte odeur d’urine qui vous empêche de respirer, odeur qui vous poursuit jusque dans les classes ou les amphithéâtres et qui fait que, tout le long de votre enseignement, vous n’avez qu’une seule envie, c’est de finir pour pouvoir sortir et respirer un peu d’air frais. Comment Dieu, est-il possible qu’au XXIe siècle, il y a encore des institutions qui n’ont pas de toilettes avec une chasse d’eau qui fonctionne, et pourtant il y a de l’eau dans les robinets. En fait, il n’y a pas qu’à l’université de Constantine que ce problème se pose. J’ai été récemment à l’université d’Alger et plus précisément à l’université de Bouzaréah, et je me suis trouvé face à la même situation. Dans cette université, on a même eu le culot de pousser le bouchon un peu plus loin encore puisque les toilettes sont payantes au sein-même de l’université. Cela dit, Il n’y a pas de problème : j’accepte de payer mais à condition que je trouve des toilettes propres et bien tenues, des toilettes où il y a au moins une chasse d’eau qui fonctionne. Mais ce n’est pas le cas, pourquoi ces toilettes sont-elles donc payantes ? En fait, il n’y a pas que dans les universités que le problème des toilettes se pose, mais dans toutes les institutions publiques, que ce soit les hôpitaux, ou les aéroports, c’est la même chose, c’est un véritable problème national. C’est comme si l’on ne sait pas à quoi peut servir une chasse d’eau, vous savez, ce machin qui, normalement, se trouve dans toutes les toilettes du monde au-dessus de la cuvette des WC, et qu’on tire logiquement à la fin de nos ablutions pour laisser l’endroit propre après notre passage. Personne ne s’en plaint, apparemment, et c’est si systématique que j’en viens à me demander si ce n’est pas un problème culturel ? Que sais-je ? Bref, la situation est telle que, parfois, quand il nous arrive de recevoir des collègues étrangers, j’en arrive à implorer le Bon Dieu qu’il ne leur prenne pas l’envie d’aller aux toilettes. C’est inqualifiable, plus encore, c’est une honte. Pourquoi n’avons-nous donc pas cette notion citoyenne de respect des lieux publics ? De quelle tare sommes-nous donc atteints pour être incapables de garder ces lieux propres ? Sommes nous sous-développés à ce point ? J’en suis arrivé au point de croire que le degré d’évolution d’une nation pourrait se mesurer à l’aune de sa capacité à garder ses lieux publics propres. En fait, il y a trois indicateurs qui peuvent nous permettre de mesurer le degré d’évolution d’une société : tout d’abord, sa capacité à avoir des espaces verts et à les entretenir. Rendez-vous compte que mes enfants et les enfants de tous les Algériens, qui n’ont pas les moyens de voyager à l’étranger, n’ont jamais foulé de leurs pieds une pelouse gazonnée, ils ne connaissent son existence que parce qu’ils en voient à la télévision. Deuxièmement, sa capacité à avoir des toilettes publiques propres avec de l’eau courante et des chasses d’eau qui fonctionnent, enfin, son respect des cimetières. Allez voir l’état de nos cimetières ! Dans les pays qui se respectent, ces lieux sont de véritables sanctuaires, de véritables jardins entretenus avec amour et respect. Certains cimetières sont de véritables musées de verdure, de calme et de sérénité qui inspirent la méditation et le recueillement. Qu’en est-il chez nous de ces lieux ? Rien de tout cela. Ce n’est rien de plus qu’un endroit où l’on se débarrasse de nos morts et si l’on ne fait pas attention, on risque de ne jamais retrouver les tombes de nos proches. C’est l’anarchie totale, aucune indication. Les tombes ne sont pas numérotées, elles ne sont situées sur aucune carte globale du cimetière. Bref, on a autant de respect pour nos morts et pour leurs dernières demeures qu’on en a pour notre environnement en général, c’est-à-dire aucun. J’ai dit qu’il y a trois critères pour mesurer le degré d’évolution d’une société. Je vais quand même en rajouter un quatrième qui me tient particulièrement à cœur, c’est l’état de nos routes. Cette question m’obsède tellement que j’en parle tout le temps et à qui veut bien m’entendre. D’ailleurs, j’en ai déjà parlé dans un article antérieur : le pays des gens qui dodelinent de la tête, cela ne vous dit rien ? Bref, l’état de nos routes est tel que j’en suis venu à me demander s’il n’y aurait pas, par hasard, un deal entre les responsables chargés du revêtement des chaussées et les revendeurs de pièces détachées automobiles. Les uns s’arrangent pour laisser les chaussées totalement impraticables ou si peu, et les autres nous « fourguent » une pièce détachée frelatée qui ne résiste pas plus de un ou de deux mois. L’état de la chaussée est tel qu’à certains endroits on a l’impression de descendre des escaliers et si l’on revient en sens inverse, c’est comme si l’on faisait de l’escalade ou de l’alpinisme. De temps en temps, il y a quand même quelques réfections par-ci par-là, mais ces réfections sont tellement mal faites que je me demande s’il ne s’agit pas d’une blague, d’un canular ou encore d’une vannerie supplémentaire pour embêter un peu plus le contribuable. Ceci dit, je ne crois pas que ce soit fait intentionnellement, je pense plutôt que c’est surtout dû à un manque de professionnalisme. En effet, j’ai l’impression que ces tâches ne sont pas confiées à de vrais professionnels, il s’agit d’un travail d’amateur. Comment expliquer, en effet, qu’aucun revêtement ne tienne plus de six mois pour ensuite commencer à se dégrader, à se craqueler et à gondoler. Je pense que c’est juste parce que les normes ne sont pas respectées, le dosage en bitume n’est pas respecté, le facteur chaleur n’est pas pris en compte dans ce dosage et cela dénote d’un travail d’amateur, à moins que cela ne soit intentionnel et, à ce moment-là c’est du vol qualifié. Si l’on triche sur les dosages, c’est qu’il y a vol ou escroquerie, et comme tout le monde s’en fout et que personne ne contrôle personne, eh bien, les choses continueront à aller de mal en pis au grand dam des citoyens. J’ai parlé tout à l’heure de tourisme. Comment voulez-vous que l’on réussisse, si l’on n’est même pas en mesure de refaire correctement le revêtement d’une chaussée, si l’on n’est même pas capable d’avoir des toilettes publiques propres, ou encore un environnement attrayant ? Comment voulez-vous réussir quand nos plages sont saccagées, vandalisées, vidées de leur sable ? Je pense que c’est là le pire des crimes et que cela mérite un châtiment exemplaire car rien, en effet, ne pourra jamais remplacer ce sable que la nature a mis des millénaires à fabriquer. Comment voulez-vous réussir quand notre littoral est envahi par le béton dans un urbanisme anarchique et délirant sans respect des normes écologiques et même touristiques ? Comment voulez-vous réussir quand nos villes sont en passe de devenir de véritables ghettos à cause d’une urbanisation sans perspective, sans imagination ? A ce propos, il n’y a qu’à aller faire un tour du côté de ce qu’on appelle pompeusement la nouvelle ville Ali Mendjeli de Constantine. Chaque fois que je passe par là, je ne peux m’empêcher de me remémorer un roman de science-fiction que j’ai lu dans ma jeunesse, Les Seigneurs de la guerre, de Gérard Klein paru aux éditions Robert Laffont dans la collection « Jai Lu », en 1971. C’est l’histoire d’un soldat qui se trouve malgré lui propulsé d’une époque à une autre, jusqu’au jour où il tombe dans une époque où la Terre entière a fini par être envahie par le béton. Plus d’agriculture, plus d’espaces verts, plus de nourriture. Les mers et les océans eux- mêmes ont été affreusement exploités, si bien qu’il ne reste plus de poissons et, comme il n’y a plus d’espace sur Terre, les usines ont été implantées sous les mers et devinez de quoi l’humanité se nourrit désormais ? Des morts dont la chair est transformée dans ces usines sous-marines. C’est, certes, une vision assez apocalyptique de l’évolution de l’humanité, mais je crois que, sauf pour le cannibalisme, nous ne sommes pas très loin de ce schéma puisque, en l’absence de politique urbaine avisée et confiée à des spécialistes, nous allons tout droit vers la catastrophe avec la construction de ces cités gigantesques, ces cités-dortoirs, ces cités sans verdures et sans lieux de loisirs et de culture et où le béton règne en maître absolu, ces ghettos, futurs repères de mal-vie, de chômage et donc de déviance et de délinquance. A qui la faute ? Comment en est-on arrivé à ce constat ? Si, en plus de tout cela, on continue à ne plus produire de la qualité et de l’excellence dans nos universités, si l’on n’assure aucune relève, si ce pays continue à naviguer dans le brouillard sans une véritable locomotive pour le tirer de l’avant, comment voulez-vous que ce pari fou, ce rêve impossible qui propulserait l’Algérie au rang des nations modernes, puisse un jour se réaliser ? C’est pour cela que tout ce que j’ai raconté en première partie de cette réflexion risque de ne rester que ce qu’il est : un rêve fou. Cette contrée que j’ai décrite un peu naïvement en première partie risque de ne jamais voir le jour. C’est « Neverland », la terre impossible. D’ailleurs, je me demande comment j’ai pu faire un pareil rêve. Aussi, je préfère parler de fantasme plutôt que de rêve, car si le rêve peut se réaliser, il est par contre inconcevable que le fantasme puisse accéder à la réalité, à moins d’une transgression radicale de cette réalité normative et d’un basculement dans la folie. Il faut donc être fou pour pouvoir imaginer, un jour, notre pays vivre, oui, vivre tout simplement, parce que pour le moment, nous ne sommes que des morts-vivants, des zombies décérébrés qui font semblant de vivre en voyant d’autres pays, d’autres êtres humains vivre à travers cette petite lucarne, heureusement qu’il y a cette petite boîte qui nous permet de vivre par procuration. Pourtant, c’est si facile. En attendant, je vais faire comme Hakim Lalem du Soir d’Algérie : « fumer du thé pour rester éveillé car le cauchemar continue ».
Mohamed-Nadjib Nini  

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Un commentaire pour « Neverland » – Les rêves insensés d’un universitaire

  1. M.Atfa dit :

    Bonjour, monsieur Nini, je suis une de vos étudiantes, c’est complétement par hasard que je suis tombée sur ce blog et donc sur votre article que j’ai d’ailleurs lu avec beaucoup d’attention, je suis ravie de constater que nous partageons les mêmes rêves, ceci dit, je m’interroge sur certaines de vos paroles lorsque je les compare a vos actes, je me permets de vous poser les questions suivantes :

    -Comment pouvez vous dire que le système LMD est une farce et accepter d’Y enseigner et même d’y occuper une place importante ?

    -Pensez vous qu’il y’a une différence entre un enseignant qui utilise comme support pédagogique des cours vieux d’une quinzaine d’années et un enseignant qui utilise des cours qui ne sont pas les siens (des documents tirés a la hâte sur internet) mais qui portent cependant son nom) ??

    -est ce que selon vous, le fait que le système soit défaillant légitimise le comportement révoltant de certains enseignants (l’absentéisme, la démotivation, la nonchalance, et le je m’en foutisme…)???

    n’accablant pas et ne rendant pas le système responsable de toutes les misères du monde, avant de reprocher aux autres leur défauts, réfléchissez! l’enseignant que vous êtes est t-il réelement aussi irréprochable que ça ??

    Ma colère n’annule en rien mon respect.

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