Veille scientifique dans le décollage des pays en voie de développement

 Exemple historique du Japon

« Il faut aller à la vérité avec toute son âme, il faut suivre le chemin le plus long. » Platon. Dans un récent documentaire sur Arte, on demande à une intellectuelle afghane ce qu’elle désire le plus pour son pays (ravagé par la guerre et les conflits comme tout le monde le sait).

Sa réponse m’a frappée ; elle désirait pour son pays la prospérité. Je m’attendais à ce que son premier souhait soit la paix ; mais non, car c’est une intellectuelle, et elle sait très bien que la paix avec la pauvreté et la misère ne vaut pas mieux que la guerre et les conflits. Et là, je me tourne vers la communauté scientifique de notre pays, et je remarque une logique semblable. Depuis les années 1970, cette communauté a toujours essayé de se perfectionner, de se rapprocher et même d’accéder, dans certains domaines, au niveau scientifique international, dans le but implicite que ceci ait des effets bénéfiques sur l’économie nationale et sur la prospérité de notre peuple. Mais là, il y a un problème que nous ne soulignerons jamais assez, c’est que le niveau scientifique le plus élevé qui soit et les connaissances scientifiques les plus poussées que nous puissions acquérir auront très peu d’impact sur le développement du pays s’il ne sont pas intégrés dans une stratégie de développement bien pensée et raisonnablement planifiée. Stratégie qui ne peut être adoptée par un pays que s’il possède une élite scientifique audacieuse et éclairée, procédant toujours suivant le bon sens universel. Et je pense que cette élite existe actuellement en Algérie, même si elle est relativement divisée et désorganisée. Parlons donc de cette veille scientifique qui, d’après les expériences historiques, s’avère indispensable dans toute stratégie audacieuse de développement réel et efficace (qu’on nommera en général : stratégie de décollage économique). Et montrons le rôle qu’elle a joué dans le décollage économique du Japon en 1868.

Introduction

Vers 1872, Fukuzawa Yukichi, ce père des lumières japonaises, publie l’Appel à l’étude qui constitue un texte phare de l’ère Meiji. L’idée fondamentale de Fukuzawa se trouve dans cette phrase qui, en dépit de sa simplicité, résume si bien la vision stratégique qui fut à la base de la montée spectaculaire du Japon : « Notre tâche urgente est la construction d’une nation prospère. Et le fondement de cela est l’éducation des hommes. » Fukuzawa n’était pas seulement l’un des grands penseurs de l’époque Meiji, c’était aussi un homme d’action, un bâtisseur. Remarquez où il place l’urgence. Il n’a pas mis en avant le problème identitaire du Japon ni les problèmes religieux qui le divisaient, ni même les problèmes politiques énormes qu’il avait à l’époque. Non, tout était secondaire. Et la priorité des priorités est la construction d’une nation prospère. En d’autres termes, toutes les compétences de la nation doivent avoir pour principale mission le relèvement du secteur économique national, tout le reste passe au second plan. Ce relèvement économique a été si bien mené et en si peu de temps (les fondateurs, en effet, insistaient tant sur l’urgence…), qu’on l’a appelé par la suite décollage économique, et que certains l’ont même qualifié de miracle économique. Regardons maintenant l’autre moitié de la phrase de Fukuzawa : l’éducation des hommes. C’est spécialement ce point qui illustre le plus l’originalité de l’expérience japonaise et toute sa splendeur. Vous allez certainement dire que toutes les nations du monde insistent sur l’éducation des hommes, et où est la nouveauté ! Bien sûr que tout le monde insiste sur l’éducation des hommes. Mais quelle éducation ? Toute la question est là ! Je résume souvent les fondements d’une stratégie de décollage économique en quatre points : veille scientifique, veille technologique, intelligence industrielle et politique de l’imitation. Aucun de ces quatre fondements ne peut être convenablement assuré s’il n’y a pas une adéquate éducation des hommes. Pourtant, une question se pose si expressément : comment ces Japonais du XIXe siècle, presque complètement isolés du monde développé, ont-ils pu déceler ces points cruciaux et y accommoder la formation de leurs futures compétences ? D’après mon étude, la réponse se résume en quelques mots : l’élite japonaise de l’époque a mis de côté ses préjugés ancestraux, a analysé objectivement sa situation, a suivi le bon sens universel, et n’a pas hésité à avoir le courage de l’action. Le résultat fut grandiose.

Veille scientifique, l’un des fondements du processus de décollage

Comme je m’adresse à un peuple qui a atteint un certain niveau de conscience et de culture, je n’ai nullement besoin de démontrer qu’un décollage économique ne peut avoir lieu sans un décollage industriel ; que pour assurer le décollage industriel, on doit obligatoirement maîtriser la technologie ; et enfin, que la maîtrise de la technologie ne peut avoir lieu sans l’acquisition de connaissances scientifiques plus ou moins poussées. Depuis près d’un demi-siècle, certains pays en voie de développement se sont dotés d’une importante communauté scientifique nationale, dont le niveau scientifique est parfois comparable à celui des pays développés. Ils assurent à leurs scientifiques des stages et des formations à l’étranger afin que ce niveau demeure voisin du niveau scientifique international, ce qui est assez souvent le cas. Mais est-ce que cela a systématiquement débouché sur la maîtrise de la technologie qui est censée assurer le décollage industriel ? La réponse est malheureusement non. Non, car le niveau scientifique élevé, en dépit de son importance, ne peut déboucher spontanément sur la maîtrise de la technologie. Et c’est là qu’intervient, justement, cette si précieuse notion de veille scientifique, indispensable à tout processus de décollage économique. Sous cette appellation, un complexe processus de mobilisation, d’orientation et d’organisation de la communauté scientifique est mis en place. Dans quel but ? Pour servir, en priorité, les besoins, en connaissances et en informations scientifiques diverses, des embryons industriels qui seront créés pour entamer le processus de décollage économique. Mais le rôle des scientifiques ne s’arrête pas là, ils auront également un rôle déterminant à jouer quand il s’agira de former les forces actives de la nation à la veille technologique et à l’intelligence industrielle. Et tout cela, sans oublier l’apport que seuls les scientifiques pourront fournir quand sera scrupuleusement mise en œuvre la politique de l’imitation. Profitons, ici, pour souligner un aspect plutôt intéressant de tout ce qui précède, c’est cet impact direct et bénéfique de l’élite scientifique sur l’économie du pays, et cet élargissement considérable de son champ d’action : depuis l’enseignement et la recherche académique pour les plus passionnés de savoir, jusqu’aux responsabilités de promoteurs d’industries pour les plus prédisposés à l’action économique. Toute sorte de compétence scientifique mobilisée devra y trouver son compte. Mais avant de clore cette partie, je voudrais insister sur un point que je trouve d’une extrême importance : c’est la mobilisation. Mobilisation des compétences, mobilisation des forces actives, mobilisation de toutes les structures et organismes nationaux. En bref, mobilisation de toute la nation. Beaucoup d’économistes considèrent que la rapidité et l’ampleur de la croissance industrielle et économique des pays émergents résulte, justement, de cette mobilisation intense de toute la population sur des objectifs précis. Notre étude n’a pu que confirmer cela.

Décollage du Japon du Meïji

Revenons, encore une fois, au Japon de 1868, et voyons comment ont procédé ces descendants de samouraïs, au cran remarquable. Globalement, ils ont procédé comme suit : A- D’abord, en fixant leur principal objectif : créer une nation développée et prospère et rattraper les pays occidentaux. B- En fixant un délai qualitatif : réaliser cela le plus rapidement possible (rappelez-vous ce stimulant sentiment d’urgence dont on a parlé dans l’introduction). C- En étudiant les systèmes de formation des Occidentaux, et en choisissant parmi ceux-ci, celui qui leur permet d’accéder rapidement et efficacement au niveau technologique et industriel de l’Occident. D- En structurant et en organisant convenablement leur veille scientifique. E- En planifiant un transfert « positif » de technologie basé sur l’imitation et l’intelligence industrielle. Voici comment ils organisent cela : 1- Au début, ils visent la maîtrise d’un petit nombre d’industries. Ils choisissent celles-ci en fonction de leur accessibilité, et d’une estimation de leur futur rôle moteur au sein du secteur industriel global (industrie du chemin de fer, industrie minière, industrie textile, etc.). 2- Ils planifient les étapes de maîtrise de chacune de ces industries. 3- Ils créent des écoles techniques, et, parfois même, des écoles itinérantes à travers les provinces. 4- Ils procèdent à une formation technique appropriée (d’abord, ils feront acquérir à leurs techniciens, leurs ingénieurs et leurs technologues, l’aptitude à assimiler les techniques des pays développés, par la suite, ils leur feront acquérir l’aptitude à les perfectionner). 5- Ils font recours aux experts occidentaux pour compléter la formation correspondant à certains besoins spécifiques. 6- Ils procèdent à des formations à l’étranger, toujours pour satisfaire certains besoins spécifiques. 7- Ils importent des machines et des équipements (machines à vapeur, machines textiles, matériel pour filatures, etc.). 8- Ils imitent ces matériels et ces équipements, de manière presque systématique. 9- Ils imitent les techniques et le savoir-faire, en exploitant l’apport des techniciens occidentaux (ils sont plus de 500 pour la seule année 1875). 10- Ils achètent des brevets et des licences, lorsque cela est indispensable. 11- Enfin, ils mettent au point des matériels et des équipements de conception purement nationale, élaborés à partir d’une amélioration habile de modèles étrangers initialement imités. En résumé : une machine, un matériel ou un équipement importé subit systématiquement la procédure d’imitation, sans aucun souci de légalité. D’abord, la machine ou l’équipement est réalisé à 40% par des capacités nationales, puis les connaissances et les capacités chronologiques nationales sont poussées progressivement à un niveau qui permet la réalisation à 100% de la machine en question. Par la suite, commence la procédure d’amélioration et de perfectionnement qui, souvent, suscitera l’admiration même des pays développés…

Conclusion

Plus j’approfondis dans l’étude des processus de décollage économique, plus je m’aperçois que c’est peut-être l’une des plus belles aventures que puissent mener une nation. Que cette aventure aboutisse à un succès ou à un échec, ce sera toujours plus bénéfique au peuple qui l’entreprend que l’inertie, le sentiment de l’inutilité, et la passive soumission au sous-développement. Mais, insistons tout de même sur les chances considérables du succès, qui seront d’autant plus importantes que la communauté scientifique nationale assume convenablement la mission de veille scientifique, et qu’elle renforce et consolide les compétences de la nation pour favoriser la veille technologique, l’intelligence industrielle et la politique de l’imitation. Pour n’importe quelle nation, le décollage économique est un véritable chef-d’œuvre et, comme le dit si bien André Arnoux : « Il n’y a pas de chef-d’œuvre prédestiné, mais une lutte patiente, décevante, tenace, un débordement de détails mis au point, une multitude d’hésitations, une suite de colères contre l’inertie, une alternance d’obscurité et de lumière. D’appel en appel, la pauvre chose méritante accède à la gloire dans la mesure où, s’étant élevée au-dessus d’elle-même, elle devient surhumaine en toute simplicité. » Je n’ai pu trouvé de plus belle ni de plus exacte description du miracle économique japonais que celle-ci.

- L’auteur est : Maître de conférences, université de Boumerdès

Dr Nahed Dokhane

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