Par où commencer dans le désert politique et institutionnel d’aujourd’hui ?

 par Mohamed NABI

«Le goût qu’on a pour le pouvoir absolu est dans un rapport exact avec le mépris qu’on a pour ses concitoyens».(A. de Tocqueville) (1)  Un nouveau chapitre de la vie politique du pays s’est ouvert avec les dernières élections législatives. Il doit peu à une abstention massive qui est de tradition. Dans les scrutins législatifs et locaux, la participation dépasse rarement en moyenne les 30% (2). Selon diverses sources, elle se situerait cette fois entre 12 et 20%, ce qui n’est plus une abstention mais un rejet sans appel d’un rite sans objet. Traduisant une ‘maturité politique’ dont a convenu aussi le ministre de l’Intérieur, il exprime un refus sans ambiguïté des sempiternels et stériles tours de passe-passe d’un système en panne, sans autre projet que celui de durer. En aucun cas un désintérêt pour la chose publique, cette rupture paisible avec le pouvoir et ses appareils se nourrit des réalités occultées du pays, de la désinvolture d’un récent remaniement autant que du mépris officiel manifeste pour ce que disent ou pensent les Algériens d’une façon générale et de ce dernier scrutin en particulier. Mépris au demeurant partagé par la classe politique portée au sein de l’APN.  A en croire les voix officielles, le refus de participer à un rituel électoral vidé de sens ne serait dû qu’au trop-plein de candidats indépendants et de sigles agréés. Il suffirait donc, pour que le peuple retrouve les urnes, de revoir, avant le prochain scrutin local, la loi électorale qui permettrait à n’importe qui, mais néanmoins agréé, d’entrer au ‘Parlement’. Selon le président de l’APN, il faudra ainsi interdire tout parti «sans assise sociale et sans programme». Ce qui aurait pour effet de dissoudre au moins un des partis de la ‘coalition au pouvoir’, sans compter la quasi-totalité des autres. Nous tâcherons, si possible, lors de l’approbation de l’ordonnance révisant cette loi, de voir de plus près l’ensemble du dispositif légal, électoral et de gestion du ‘pluralisme politique’, qui dépouille le droit de vote de toute substance et le peuple de «tout pouvoir» dont il est censé être «la source». (3).  Cette séparation sans éclats mais non sans conséquences entre le pouvoir et de larges pans de la société, toutes tendances politiques confondues, est le résultat provisoire d’une évolution au cours des dernières années vers une monopolisation sans précédent de la décision par le sommet de l’Etat, l’autoritarisme qui en découle et une régression du droit par la limitation de libertés et protections fondamentales. Vers aussi ce qu’il faut bien appeler un mépris difficilement contenu des institutions de l’Etat. Cela tient lieu désormais de politique et de méthode de conduite des affaires du pays.  Le recours systématique aux ordonnances hors des sessions sans ordre du jour d’un ‘Parlement’ de façade constitue l’une des illustrations d’un autoritarisme que ne bride apparemment, et pour la première fois à ce degré, aucune discussion sérieuse au coeur même des centres de décision. Ainsi, l’APN a dû ‘adopter’ «en matinée et en début de soirée» du même jour, et par conséquent sans débat et même sans avoir eu le temps d’en prendre connaissance, huit lois portant approbation d’autant d’ordonnances prises et signées par le chef de l’Etat. Elles concernaient des questions aussi importantes que, notamment, le Statut général de la Fonction publique, le service civil, la recherche et l’exploitation des hydrocarbures, la protection et la promotion de la santé publique, la loi de finances complémentaire dont la raison d’être, devenue systématique, est de ‘compléter et de modifier’ tout ou partie de la loi de finances déjà adoptée pour l’année en cours.  Le dédain pour l’institution parlementaire et ce qu’elle est supposée représenter est d’autant plus gratuit et humiliant qu’elle ne demande qu’à approuver tout et son contraire et «avec les dix doigts de la main», comme dirait l’ancien Premier ministre. Elle a en effet approuvé l’ordonnance relative aux hydrocarbures aussi bien, peu après, que celle qui l’a sensiblement modifiée, dans les deux cas en une très brève séance.  Il est vrai que 5 mois après, ils avaient pu débattre à loisir en particulier du «projet de loi relatif à la gestion et à la protection des espaces verts» (4). Cette attitude cavalière n’épargne aucune des institutions, ‘élues’ ou nommées, réduites au rang d’exécutants muets et dociles. Le tout se traduit par une remise en cause de libertés et droits constitutionnels fondamentaux que l’on croyait acquis.  Il s’agit notamment du principe de l’égalité de tous devant la loi et du droit au respect de sa vie privée. Jusqu’à il y a peu, ils ne paraissaient pas poser de problèmes particuliers. En application d’un ‘privilège de juridiction’, dont tout un chacun parle comme s’il allait de soi, la justice est désormais rendue dans des conditions différentes selon que le justiciable appartient à tels ou tels catégories et niveaux professionnels et politiques. A l’exception de ses rédacteurs, nul n’a l’air de savoir de façon précise qui relève de ce ‘privilège’ dont il est tant question, en quoi il consiste et au nom de quel principe de justice il a été décidé. L’habileté est d’en avoir fait bénéficier, semble-t-il, des magistrats et des avocats. Il n’a pas été possible de retrouver les références ni les journaux officiels dans lesquels les dispositions de cette innovation juridique ont été publiées (5). De la même façon aussitôt que des ‘cadres’ sont inculpés, à tort ou à raison, mais souvent de manière spectaculaire qui les condamne avant même d’être jugés, il est question non de faits et de justice mais de ‘chasse aux sorcières’. Personne ne sait, là aussi, à partir de quel niveau de qualification et/ou de responsabilité cette notion élastique de ‘cadre’ s’applique, ni désormais à partir de quels critères il pourrait bénéficier du ‘privilège de juridiction’. Un corporatisme d’autodéfense et une justice à la carte remplacent peu à peu l’exigence du renforcement des droits de tous et de chacun ainsi que ceux, essentiels, de la défense, inséparables de la protection statutaire effective des magistrats.  Une autre innovation de taille, peut-être unique et aussi peu commentée, a consisté à transformer la Cour suprême – dont la mission était, comme partout ailleurs, de dire le droit et non de juger du fond des affaires soumises à la justice – a été transformée en catimini à la fois en parquet responsable de l’accusation et en tribunal de première et dernière instance pour supercadres professionnels et politiques. Dans ces deux entorses graves au principe d’égalité de tous devant la loi, le flou de la rédaction autorise tous les arbitraires (6). Ce principe n’exceptait que le chef de l’Etat dans l’exercice de ses fonctions. Ne relèvent plus donc des tribunaux ordinaires que la masse des Algériens et les ‘ex-cadres’ en disgrâce. Il est vrai que si l’on en croit même celui qui a la charge de présider la commission nationale pour la promotion des droits de l’homme, «la justice est un devoir mais la raison d’Etat le surpasse» (7).  C’est dire l’ampleur des risques de régression en cours en matière de droit dans ce domaine comme, entre autres, en matière de libertés et droits individuels et collectifs. Il en est en effet de même de la décision de la justice de «donner carte blanche à la police en matière d’écoutes téléphoniques et de perquisitions à domicile pour combattre le crime organisé – terrorisme, blanchiment d’argent et trafic de drogue». Ainsi, «la police pourra réaliser des écoutes téléphoniques, intercepter et contrôler le courrier de malfaiteurs présumés». La décision «autorise» en outre «les perquisitions à tout moment et donne de larges prérogatives aux juges d’instruction et aux procureurs généraux. [Ces] amendements aux codes de procédure pénale ont été voté par le ‘Parlement’ (8).  Il semble admis de nouveau que la lutte légitime de l’Etat contre toutes les formes de crime organisé ne puisse être menée que dans le cadre de règles et procédures exceptionnelles, avec tous les risques de dépassement contre lesquels les hommes et les femmes de ce pays ne peuvent pas grand-chose. Si l’on en croit les informations dont dispose la presse, rien dans les dispositions prises ne limite cette carte blanche aux seuls malfrats divers, prouvés ou présumés. Il n’est pas sûr que ceux-là règlent leurs affaires au téléphone ou par lettre. Il n’est pas inutile de rappeler que l’égalité devant la loi, l’inviolabilité du domicile et le «secret de la correspondance et de la communication privées sous toutes leurs formes» sont garantis par la Constitution (9).  Après tant d’années de combat vital contre le terrorisme, qui vraiment peut en ignorer les difficultés. Faut-il pour autant lutter contre toutes les formes du crime organisé – corruption comprise ?- avec les mêmes armes que contre une sédition armée dans le but d’établir un ordre totalitaire ? La lutte contre celui-ci n’est-elle pas l’indispensable répression, mais aussi et tout autant économique, sociale, politique et idéologique ?  Faut-il ajouter que cela se fait au moment où il est dit par ailleurs que les conditions de la «paix et de la réconciliation» ont déjà été réunies. Il y a dans ces décisions du plus haut de l’Etat concernant des droits et libertés de base qui étaient acquis, le terreau de dérives dont tout le monde un jour pourrait se mordre les doigts de l’avoir fait et de l’avoir toléré. Cela avait déjà commencé avec le recours banalisé aux tribunaux pour sanctionner des journaux, interdire des grèves de travailleurs pour la défense de leurs droits et de leurs intérêts, ou encore pour interférer dans le fonctionnement interne de partis politiques, y compris de la ‘coalition au pouvoir’.  Apparemment, rien de tout cela et du reste n’apparaît mériter l’intérêt de la classe politique agréée, ¦#39;au pouvoir’ ou d’opposition démocratique, ou donner sujet à y redire. Il est vrai qu’en matière d’autoritarisme, de pratiques démocratiques internes et d’indifférence à l’égard de l’opinion publique, elle n’est le plus souvent différente du pouvoir que par l’évidence qu’elle n’en a aucun.  Ses ‘analyses’ des attentats d’Alger en donnent une autre illustration. Si un «relâchement sur le plan sécuritaire» expliquerait, selon le chef de l’Etat, cette abominable tuerie, pour le chef du RND, il s’agit d’attentats «commandités de l’extérieur», et précisément par les Etats-Unis, ajoute la direction du PT, l’objectif étant de «viser la souveraineté nationale». Les auteurs seraient pour leur part des «gens égarés», d’après l’ancien Premier ministre, dont, deux jours avant, il disait qu’il était du «devoir de la nation de [leur] tendre la main».  Le chef du gouvernement croit, lui, qu’ils «recherchaient un impact médiatique», ni plus ni moins. Il ne s’agirait en outre que de voyous de bidonville, plus ou moins drogués et ‘suicidés’ par leurs chefs. Quand le président du MSP avance la possibilité que peut-être «la pauvreté nourrit le terrorisme» mais «ne le justifie pas», elle est aussitôt rejetée (10).  Le souci est de dépouiller le crime et ses auteurs de tout sens autre que crapuleux. C’est plus commode, mais cela n’a pas empêché leur récupération politique. Routinière elle fut, au mieux d’effet nul (11). La solution, quant à elle, passe par ‘plus de fermeté’, rappellent des voix autorisées (12). Elle relèverait plutôt du peuple, comme le rappelle le Président: «Il faut, dit-il, qu’il réagisse, il doit bouger, tout va s’arranger» (13). Ainsi, tout ne serait qu’affaire ¦#39;d’égarés’ à la recherche de publicité en cachant nom et visage. Après 15 ans de tragédies et de piétinement sans perspective, la classe politique agréée n’a rien appris ni rien oublié.  Dans un tel contexte, il serait pour le moins incongru de disserter sur ‘l’alternance démocratique au pouvoir’, nul ne sachant quelles forces sont supposées alterner, ni de ‘l’Etat de droit’, là où il n’y a pas une seule institution autonome, ni encore de ‘l’indépendance de la justice’, quand des principes et droits essentiels sont remis en cause, alors qu’ils semblaient aller de soi. Pas plus d’ailleurs que sur le galimatias ‘des problématiques’, ‘dysfonctionnements’ et autres ‘insuffisances’ de la ‘gouvernance en Algérie, quand tous voient où en est l’état de ses cités et bourgades ou la ‘gestion’ de ses finances, de ses hôpitaux ou des affaires de l’Etat.  Il importe donc d’en revenir à l’essentiel, à la seule question qui vaille pour le moment et qui est celle de la reconnaissance des revendications politiques fondamentales de la société. Elles concernent d’abord les droits et libertés élémentaires d’une citoyenneté d’emblée confisquée et qui reste plus que jamais à conquérir. Elles concernent aussi une participation plus adulte des Algériens à la gestion de leurs affaires et à la conduite de celles de leur pays dans le cadre d’institutions plus crédibles. Le droit de vote, clé de la citoyenneté et de la souveraineté du peuple, en est la première des exigences. Il n’a de sens qu’avec la liberté de candidature, le bulletin secret et la garantie de la probité du scrutin. A tout cela, l’obstacle du pouvoir n’est pas le seul, même s’il est le plus évident. S’y ajoute, porté par le vide politique, celui de l’écho de l’alternative théocratique au sein de la société. Contre celle-ci, l’alliance tacite entre la mouvance démocrate et un pouvoir dont la protection est vitale, achève de faire de la conquête de la citoyenneté une longue marche indispensable. Le premier handicap reste à cet égard l’absence d’une classe politique, de pouvoir et d’opposition, à la mesure de l’état du pays avec un système à bout de souffle et du défi central du fondamentalisme religieux au service d’un projet d’Etat théocratique.



Notes:  1) ‘Les dossiers de la Seconde Guerre mondiale’. H. Bernard – G.A. Chevallaz – R. Gheysens – J. de Launey. Marabout Université, 1964, p. 91.  2) Les résultats des législatives de 1991 furent vigoureusement contestés et annulées et le 2e tour annulé, au soulagement de beaucoup, y compris hors des milieux démocrates.  3) Article 6 de la Constitution.  4) Le Soir d’Algérie (25-10-06 et 27-03-07).  5) Il nous a été impossible, pour nous assurer de la formulation précise de ces dispositions, de trouver les références et le texte des J.O. concernés sur le site du Journal Officiel, en principe en vente libre mais introuvables. Cf aussi El-Watan du 25-01-07.  6) Il semble que «l’affaire du maire de Ouled-Fayet, sous mandat de dépôt pour viol sur mineure, création de lieu de débauche et proxénétisme, a été déférée devant le tribunal de Blida en raison du privilège de juridiction dont il jouit». Le Soir d’Algérie du 21-05-07. Il reste à espérer que le quotidien a été mal informé.  7) Le Président de la Commission nationale consultative pour la promotion des droits de l’homme, Liberté du 01-09-05.  8) Liberté du 17-10-06; El Watan du 22-11-06.  9) Notamment art. 28, 37 et 38 de la Constitution.  10) Presse du 17-04-07, Liberté des 16-04-07, 28-04-07 et 12-04-07. A. Ouyahia: presse nationale (09-04-07) et S. Bouguerra (El Watan 17-05-07) Le Soir d’Algérie (17-04-07). Mais à Constantine, lors d’un bain de foule, la masse des jeunes rappelle au chef de l’Etat, d’ailleurs sans animosité, ce que sera l’avenir de la plupart: «Bouteflika, chabiba daïâa». A Alger, au meeting de la Coupole du 5 Juillet organisé en soutien à la politique du gouvernement, d’autres jeunes scandent: «Ni harraga ni kamikazes, on veut juste du travail» (Le Q. d’Oran du 17-04-07; El Watan du 18-04-07).  11) L’autorisation de manifester (contre le terrorisme) rappelle que ce peuple n’est pas autorisé à marcher pour d’autres raisons comme le pain, le travail, l’argent de la Relance ou les réformes politiques et le refus de la misère»: K. Daoud: Le Q. d’Oran du 17-04-07.  12) Durant «la décennie noire…, 17.000 terroristes abattus, 7.100 disparus, dont 3.000 ont déjà fait l’objet d’un jugement de décès, et 2.200 libérés». Evaluation d’une commission présidée par le chef du gouvernement A. Ouyahia. «Ces chiffres rejoignent dans l’ensemble ceux de la Commission de la promotion et de la protection des droits de l’Homme (CNCPPDH). Ils sont contestés par les associations des familles des disparus qui situent leur nombre entre 15.000 et 20.000.  Par contre, très peu de chiffres, pour ne pas dire aucun, sont donnés sur toutes les victimes du terrorisme. Il est fait état de «plus de 2.000 victimes de la tragédie nationale indemnisées», tandis que «6.000 ayants droit recensés» étaient en voie de règlement. Source: Liberté du 24-04-06 et El Watan du 23-10-06.  13) El Watan du 18-04-07, lors d’une visite à quelques-uns des blessés. Suite… Il s’agit de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à la longue marche de la reconquête d’une citoyenneté payée au prix fort jusqu’en 1962 et confisquée dès l’année suivante (1). Elle passe d’abord par la reconnaissance des droits et libertés élémentaires, individuels et collectifs, des Algériens. Elle est inséparable d’une exigence de participation plus adulte à la gestion de leurs affaires et à la conduite de celles du pays. Ces deux revendications politiques majeures appellent la mise en place de quelques institutions plus crédibles. Elles constitueront les bases de l’Etat dont le pays a un urgent besoin. Il importe donc de savoir s’il y a aujourd’hui en Algérie, au sein du pouvoir, des courants d’opinion, partie prenante de la décision ou qui pourraient l’être, conscients de l’urgente nécessité d’une évolution du système. L’auteur de ces lignes n’a, sur ce point, aucun élément qui permette d’avancer autre chose que de vaines supputations. Il espère seulement que de tels courants existent pour que le système puisse répondre sans drames aux attentes de la société. En revanche, à la question de savoir si les oppositions agréées ou non sont à la mesure des défis auxquels le pays est confronté, les réponses sont du domaine public.  Celles de l’opposition du populisme politico-religieux ont le mérite de la clarté. La démocratie réduite au droit de vote et celui-ci à un moyen parmi d’autres d’accéder au pouvoir, ce dernier n’a qu’une finalité: l’instauration d’un ordre théocratique d’autisme frénétique et suicidaire. Sa solution étant ce qu’elle est, le fondamentalisme politico-religieux n’en constitue pas moins, sur fond de perte de repères et de perspectives dans de très larges pans de la société, un défi central et incontournable, politique et idéologique. Hors de l’action des services de sécurité et de l’armée, «l’islamisme» n’a, pour l’heure, rien à craindre, au contraire, de la stratégie et des objectifs incertains du pouvoir, des coquilles vides des institutions «élues» ou désignées ou des forces actuelles et du discours anecdotique et paresseux de l’opposition démocratique. Comme partout ailleurs dans les Etats de la Ligue arabe, il attend son heure, confiant dans le vide politique du pouvoir et des oppositions porteurs de démocratie et de modernité. La «coalition au pouvoir» reste, en effet, un simple appareil politique, avec les mêmes missions d’exécution dans les domaines qui lui sont assignés, au même titre que celles requises des administrations ou des syndicats officiels. Ce que représente, aujourd’hui, sur le terrain la «majorité parlementaire» ne peut être apprécié à l’aune des résultats des récents scrutins. Les chiffres officiels de l’abstention récente aux législatives en donne une idée. Elle n’est pas faite pour décourager les mouvances du «FIS». D’autant que le discours de la «coalition» se résume, pour l’essentiel, au «Programme du Président». En dehors des «réformes» en cours depuis une vingtaine d’années, celui-ci tourne autour de la «paix et de la réconciliation». Il n’est pas inutile de noter au moins qu’aucun des «émirs» repentis des divers groupes armés n’a condamné les derniers attentats. Les mouvances islamistes accordent peu de crédit à l’opposition démocratique, à ses forces et à son discours politiques. Il est vrai que tout a été fait depuis toujours pour marginaliser la «gauche» et les courants se réclamant de la démocratie. Les méthodes en sont connues et vont des formes multiples de l’intimidation, de la répression et de la corruption, à des dissidences organisées ou encore aux redresseurs en mission. Mais cela n’explique pas tout. Il est nécessaire de voir de plus près comment, peu à peu, à travers l’éloignement et parfois le déni des dures réalités économiques et sociales des populations, l’indifférence au sort de la majorité abandonnée aux seuls soins des mouvances du «parti dissous» par de grandes et petites bourgeoisies récentes de l’argent souvent informel. Ouvertes à la démocratie et à la modernité, elles ont contribué à creuser un fossé avec la majorité des Algériens. Le devoir de dénonciation radicale des injustices, des inégalités sociales, d’une corruption envahissante a été de longue date laissé, avec une légèreté suicidaire, aux seuls soins des mouvances du «parti dissous». Comme leur a été laissé le monopole du seul contre-projet de société qui suscite un écho certain et des dévouements parfois extrêmes dans les replis profonds de la société. Pendant ce temps, à l’ombre tutélaire du système dénoncé, les courants démocratiques, à quelques exceptions près, s’activent à donner un semblant de réalité au pluralisme agréé et à ses scrutins sans surprises. Le résultat pour le moment est qu’il n’y a pas de discours capable d’entrer en compétition sur le terrain idéologique et politique avec celui du «FIS» auprès de larges secteurs de la population des villes et des campagnes. La composante politique actuelle de l’APN, hors de toute appréciation de la qualité des hommes et des femmes qui y siègent, est une fiction qui peut satisfaire le pouvoir mais dans laquelle la société ne se reconnaît, en aucune façon. Plus que jamais il est ainsi clair que tout ne tient et ne peut tenir que par l’action des services de sécurité et souvent de l’armée. Cela ne peut indéfiniment tenir lieu de forces et de discours politiques. Or, il ne semble pas du tout que le pays s’oriente dans une direction qui lui permettrait de se doter d’une classe politique crédible, de pouvoir et d’opposition. La campagne lancée contre les candidats indépendants et les petits partis «sans ancrage dans la société et sans programme politique» ce qui est le cas de la plupart des partis siègeant à l’APN, y compris dans la «coalition au pouvoir» est annonciatrice d’un retour à une vieille lubie. Reprise et abandonnée maintes fois, elle repose sur l’idée que trois grands partis, sous contrôle, devraient être suffisants pour représenter les trois grands courants auxquels se réduirait le paysage politique national: celui des «islamo-conservateurs», «des démocrates modernisants» et enfin du «nationalisme et de la révolution». Le plus frappant dans la démarche est l’indigence et la légèreté des arguments qui se retournent contre ceux-là mêmes qui les utilisent. Il y a combien de partis qui ne rentreraient pas dans les conditions énoncées pour leur interdiction? En outre où est le problème avec des «indépendants», qui ne le sont pas plus que les partis agréés, et qui n’auraient, les uns et les autres, ni ancrage ni militants? Ils ne font de mal à personne. Sauf s’ils sont propulsés au sein de l’APN ou mieux encore de la «coalition au pouvoir». Les 23 partis siègeant désormais à l’APN n’y sont pas allés contre la volonté des pouvoirs publics. Le problème, qui n’est pas du tout facile à résoudre, est celui des partis qui ont un ancrage social, des militants et souvent dévoués et aussi un projet de société fait de violence d’exclusion revendiquées. L’étonnant est le réflexe de monopolisation d’une représentation factice de la part de partis dont aucun ne pourrait traverser avec succès le labyrinthe kafkaïen projeté pour l’élimination de tout concurrent possible. L’objet est de dessiner un paysage politique algérien réducteur et aseptisé. Il devrait être structuré autour du MSP, supposé représenter la mouvance islamiste dans la «coalition au pouvoir». L’essentiel de l’islamisme populaire que le «FIS» a rassemblé ne se reconnaît guère dans le Mouvement de S. Bouguerra. Mais le MSP est représentatif, dans une partie du centre du pays, d’un courant du conservatisme fondamentaliste de la petite et moyenne bourgeoisie du négoce et des affaires. Le RND qui a réussi l’exploit de gagner la majorité des sièges à l’APN, deux mois après avoir été agréé, a la tâche de représenter «au pouvoir», à lui seul et pêle-mêle, les courants démocratico-laïco-progressiste et moderniste et porter peut-être aussi une part de la revendication linguistique et culturelle berbère. Dire qu’aucun de ces vieux courants de la vie politique algérienne ne se reconnaît dans ce rassemblement sans troupes de cadres de l’Etat et du secteur public économique et financier, serait un euphémisme. Ce paysage politique algérien artificiel est complété par le rôle dévolu au FLN du lendemain du 19 Juin 1965 et à ce jour. Le pouvoir avait décidé de le maintenir avec un nouveau rôle. Le FLN ne sera pas rendu à la place éminente qui est la sienne dans l’Histoire de la libération du pays et des peuples du Tiers Monde. Ce refus n’ajoute rien à la crédibilité du régime mais ne laisse du FLN qui fut que l’image de ce qu’il en reste. (6) Avec d’autres tâcherons anonymes du combat libérateur, il nous a été donné, dans notre coin du pays, de partager l’espérance qu’il incarnait avec quelques-uns de ceux et celles qui firent la base du FLN des temps d’orages et de sang. D’y apprendre ce qu’un lycéen ne pouvait connaître et ne pourra oublier (2). Et d’abord l’exaltation confuse devant l’audace du but d’emblée proclamé de ces chefs du FLN et de l’ALN inconnus et pour certains déjà légendaires. Et l’espoir d’être soi-même, à l’heure de l’épreuve, à la hauteur. D’y connaître plus tard, dans la tourmente de la bataille d’Alger et les trous à rats de la villa Susini, l’humilité devant le courage de compagnons d’infortune, hier encore inconnus et appelés soudain au profond de la nuit pour une corvée de bois sans retour (3).La compassion aussi pour ceux dont la chair, trop souvent meurtrie, finit par demander grâce. D’y apprendre que tout n’est pas si simple. Il y avait, en effet, en cette enceinte une poignée «d’Européens», hommes et femmes, chrétiens, juifs et communistes, engagés avec le Front et témoins fraternels et outragés par ce qui s’y commettait en leur nom. Le combat du FLN soudait aussi dans le même élan, entre les murs de Serkadji, aux premières lueurs de l’aube, du début de 1957 à Juin 58, où la guillotine a fonctionné presque chaque semaine, les «Tahya El-Djazair» de ceux que l’on menait vers une mort cruelle, la rage impuissante et les «Min djibalina» des détenus entassés dans ce fort, les youyous des cellules des militantes et, de l’autre côté de l’avenue, la clameur solidaire de la Casbah. Même les tribunaux étaient l’occasion de réaffirmer la justesse du combat mené sous son étendard (4). Et nul ne s’étonnait que le pénitencier isolé d’une autre région du pays était aussi son territoire où l’information parvenait, y compris d’ordre privé (5). Comment est-il devenu ce «Parti du Front», ni un vrai Parti dont le Président Boumédiène ne voulait pas, ni un Front de partis unis autour d’un objectif commun, mais un simple «Appareil», comme il le désignait, au service du pouvoir, parmi d’autres appareils plus décisifs (6). Sa déroute en 1991 face au «FIS» comme un an avant aux élections locales, donne une idée de l’image que s’en fait la majorité des Algériens (7). Qui est prêt à parier que sa prestation serait demain meilleure face à cette mouvance dans un scrutin libre? La décision du Président Boumédiène de laisser l’ALN à l’histoire de la libération du pays, quels qu’aient été ses motifs, a préservé le prestige de l’armée de libération. Le FLN attend la même décision forte et mérite le même destin. En cessant de s’accrocher aux pans de ce qui reste du FLN de la libération, il deviendra possible de créer le grand national dont le pays a besoin. Les enjeux sont ceux de l’état actuel du pays et de l’incontournable défi fondamentalisme politico-religieux. Ils appellent une ambition, un projet et un discours sans ambiguïté et assumé de démocratisation du pouvoir et de la modernisation du pays. Sans substance pour le moment mais non sans courage et clé de tout avenir possible, ce discours reste à élaborer. A suivre    



Notes:  – (1) «L’élection» de la 1ère Assemblée Nationale, celle de la Constituante de 1963, fut loin d’être un modèle de démocratie. Il s’est agi en fait d’un référendum sur une liste unique, âprement négociée, portant la totalité des membres de la future assemblée. Y figuraient quelques-unes des grandes figures de la guerre de Libération et d’autres moins connues mais non moins respectables. En étaient cependant exclus tous les vaincus, et non des moindres, des conflits de la veille et des lendemains de l’indépendance, dont notamment le dernier chef du GPRA, Ben Youcef Ben-Khedda et Krim Belkacem, le plus ancien maquisard et principal négociateur des Accords d’Evian. La Constitution fut d’ailleurs rédigée et adoptée en dehors de la Constituante ; -(2) Le pays se réduisait souvent pour chacun à son environnement immédiat, la Casbah d’Alger pour ce qui nous concerne et en contrebas le «Lycée Bugeaud»; du groupe d’Algériens de la classe de Philo III- 1954-55- trois seront morts au combat avant la fin de 1958: Amara Mohamed Rachid, Farid Zouiouèche et Kouidri. Il y avait, en 1954, dans tout le pays, 6.260 collégiens et lycéens et 589 étudiants: Ch. L. Ageron, cité par A. Mahsas, «Le mouvement révolutionnaire en Algérie» – Ed. L’Harmattan, 1985- pp.339 à 351 ; -(3) Cela s’est passé entre le 27 ou 28 Février, date de notre arrestation et le 3 avril 1957, date du mandat de dépôt. Les 5 ou 6 éléments avec lesquels nous étions cette nuit-là et qui ont été ainsi assassinés étaient des militants FLNd’El-Mouradia et/ou de Belcourt. Me Paul Vergès dira plus tard «Ma rencontre avec le FLN pendant la Bataille d’Alger fut capitale… je découvrais l’horreur du colonialisme… Tout le monde était au courant de ces tortures y compris Mitterrand… au courant des gens qui étaient fusillés dans la forêt de Baïnem». Liberté 02-11-06. Dans la Casbah «chaque régiment reçut une liste de suspects à arrêter. L’opération aura lieu dans la nuit du 14 au 15 janvier [1957]. Les «léopards» avaient carte blanche, on n’allait pas se soucier de la loi… La ronde infernale allait commencer». Le dernier régiment de paras se retirera de la Casbah à la fin septembre 57. Mais déjà le 29 mars, P. Teitgen, S.G de la Préfecture d’Alger, dans une lettre de démission au socialiste R. Lacoste, ministre résident en Algérie d’un gouvernement socialiste, déjà dénombré «dans les assignations à résidence, 3.994 «disparitions» dont personne ne voulait rendre compte… depuis trois mois nous sommes engagés… dans l’anonymat et l’irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu’aux crimes de guerre… Si je n’ignorais pas qu’au cours de certains interrogatoires, des individus étaient morts sous la torture, j’ignorais qu’à la villa Susini, par exemple, ces interrogatoires scandaleux étaient menés au nom de mon pays et de son armée par le soldat de 1ère classe F… du 1er Rég. Etranger de Paras». (Y. Courrière, «La guerre d’Algérie» T. II, Ed. Fayard; pp; 460 et 515 à 517);A part le général Aussaresses, déjà «héros» des massacres de Skikda, condamné un demi-siècle plus tard à une peine de principe, personne, pour l’Etat en France, n’a été responsable de rien. L’indignation outrée de la classe politique française devant les exactions des troupes américaines en Irak aurait moins relevé du règlement de comptes franco-américain, si elle s’était manifestée avec la même vigueur devant les massacres perpétrés d’un bout à l’autre du pays de novembre 1954 au cessez-le-feu de 1962, par des gouvernants de gauche et de droite. Il est heureux pour l’avenir que des Français, dont un certain nombre de «pieds noirs», hommes et femmes, anonymes ou célèbres, aient manifesté leur soutien au combat du peuple algérien, au prix parfois de leur vie et souvent de leur carrière; -(4) En l’occurrence le Tribunal militaire d’Alger: juillet 1957 et mars 1958 ; -(5)- Il était déjà clair que la colonisation était cette fois liquidée, mais personne n’imaginait que cela s’achèverait par l’exode massif et précipité de toute la communauté européenne; au plan privé avec l’arrivée de nouveaux condamnés, il se confirme que le frère cadet -le seul- était tombé à 20 ans, les armes à la main dans les rangs de l’ALN-W.IV -blessure jamais refermée-, que l’aîné des oncles paternels avait rejoint l’ALN-W.IV avec son fils âgé de 17 ans, que le suivant était mort sous la torture à la gendarmerie de Damiette (Médea). Le dernier sera assassiné plus tard par l’OAS à Alger. Restaient les femmes et les enfants, comme un peu partout en Algérie, dans le même dénuement; -(6)- Le Président Boumédiène «pouvait constituer un parti comme force parallèle à l’armée, un contrepoids… mais il était conscient que c’était dangereux pour lui et sans doute pour l’unité et la stabilité du pays». Cf : Le hasard et l’Histoire-Entretiens avec Belaïd Abdesselam par Mahfoud Bennoune et Ali El-Kenz ; p.271; ENAG/EDITIONS -(7) L’explication par la question des personnes est courte. Il y a toujours eu au FLN de l’après-62 des hommes et des femmes dont le rôle fût honorable et parfois de premier plan dans la guerre de Libération et des militants sincères. Mais au fil du temps beaucoup, comprenant qu’il s’agit d’un simple appareil sans grande autonomie s’en vont sans bruit. La question, à travers le recours abusif et à ce jour au symbole d’un «Parti du Front» qui n’a plus rien à voir avec la FLN, est celle d’une captation de valeurs et de sacrifices qui sont ceux des Algériens de tous bords politiques réunis autour du combat pour le recouvrement de la souveraineté nationale. 3ème partie et fin
L’état du pays, de ses populations et de son système politique forme le terreau du défi central et durable du fondamentalisme politico-religieux.

Le tout, indissociable, dicte les priorités d’un avenir possible en Algérie pour les Algériens. Ces tâches premières ne sont pas aujourd’hui la priorité du pouvoir. Il lui faudrait pour cela en prendre la mesure et en avoir l’ambition. Ce n’est le cas nulle part dans les Etats de la Ligue arabe.

Ainsi, après les émeutes de 1981 venues des bidonvilles de Casablanca et réprimées sans pitié, l’Emir des Croyants veut relever ce qu’il estime être un défi d’El Adl oual Ihsane’ et des premières mouvances islamisantes du cheikh Yacine. Il fait donc construire, hors de ces îlots de toutes les détresses, la 3ème plus grande mosquée du monde après celles de La Mecque et de Médine. Avec un minaret de 200 m, le plus haut du monde, la salle de prière peut contenir 25.000 fidèles et 105.000 avec le parvis de marbre qui la prolonge. En 1997, peu après la livraison par Bouygues de cette oeuvre, le pays est classé au 119ème rang de l’index de développement humain de l’ONU (1). Les bidonvilles sont toujours là, plus vastes, El Adl oual Ihsane aussi, plus puissant et El Qaida désormais chez elle, là aussi. Le contrat de la « maîtrise d’ouvrage pour la construction de la nouvelle grande mosquée d’Alger, évaluée à 3,4 milliards de dollars, a été décroché par Dessau-Soprin, société canadienne… Elle déclassera celle de Casablanca, sera la troisième plus grande du monde après celles de La Mecque et de Médine, aura le plus grand minaret avec 300 m de hauteur et pourra accueillir jusqu’à 120 000 fidèles » (2). Le contrat a été rendu public quelques jours avant les attentats du Palais du Gouvernement et de Bab Ezzouar.

La diversion de ces méga mosquées livrées clés en main par des entreprises étrangères ne change rien à la pauvreté et au chômage de masse de sociétés d’opulences insolentes et soudaines et d’inégalités tiers-mondistes, d’indifférence moralisatrice au sort de la plupart, de corruption routinière et de justice à la tête du justiciable. Elle n’a d’autre but illusoire que d’occulter l’état social et politique et l’impasse explosive de ces sociétés que le fondamentalisme religieux et politique met à nu dans les seules enceintes d’expression à peu près libre dans les pays arabo-musulmans que sont les mosquées. Et partout règne le même statu quo où rien n’est jamais réglé, où tout est en suspens : le défi fondamentaliste égal à lui-même, l’état du pays inchangé, la suite aussi incertaine.

La priorité des priorités est de prendre en charge et au sérieux le fondamentalisme politico-religieux. Il se veut à la fois l’alternative aux maux trop évidents de la société musulmane d’aujour-d’hui et son avenir. Résultat, mais pas seulement, d’une situation sans issue pour la plupart, rupture radicale aussi avec les sociétés dans lesquelles il baigne et contre-projet théocratique de société, autiste et suicidaire, tout interdit de le réduire à ses seules méthodes sanglantes et revendiquées (3). Ce serait sous-estimer son écho auprès de pans entiers de la société dans l’état où elle se trouve. Cela signifierait surtout qu’il ne relève pour l’essentiel que de l’action des services de sécurité. Celle-ci a mis fin aux ambitions du ‘FIS’ de parvenir au pouvoir par les armes. Elle reste toujours aussi déterminante. Cela aurait dû permettre de regagner le soutien d’une majorité s’il y avait eu un projet cohérent, économique, social, politique et idéologique et la volonté de le mettre en oeuvre. Mais l’intervention armée, seule, ne peut être décisive. Après plus de 15 ans d’affrontements qui ont coûté cher en vies humaines à l’ANP, aux services de sécurité et aux populations civiles, le chef de l’Etat « ordonne » de nouveau à l’armée « de redoubler d’intensité dans la lutte contre les résidus terroristes… avec le concours des services de sécurité »(4). La récente tragédie de Lakhdaria ou l’assaut repoussé de la gendarmerie de Yakouren prouve seulement après tant d’années et de sacrifices que la lutte contre le terrorisme ne peut être menée sur le seul terrain des armes. L’échec n’est pas celui de la lutte antiterroriste. Il renvoie à l’incapacité du pouvoir à faire face, de façon crédible pour la majorité de la population, au défi politique et idéologique de l’islamisme. Cela n’a pas empêché un ex-1er ministre d’estimer que « le terrorisme est vaincu militairement et politiquement » (5). L’anecdote illustre le décalage qu’il y a entre le discours des porte-parole du pouvoir et le pays réel. Le premier problème de l’Algérie n’est pas celui du ‘FIS’, qui n’est certes pas secondaire mais en aucun cas une fatalité. La vraie question est celle du vide politique, idéologique et institutionnel qui lui est opposé.

Au-delà de la ‘fermeté’ nécessaire, le combat contre le défi fondamentaliste passe par une politique de reconquête du soutien libre de la majorité des Algériens. Il se mène d’abord sur le terrain des conditions de survie au jour le jour de pans entiers de la société et de la jeunesse du pays. La priorité est l’exigence élémentaire de pouvoir travailler et gagner sa vie dans son pays. Ce n’est pas l’affaire d’un ministère de l’Emploi ou encore moins de celui d’une Solidarité épisodique et marginale. Répondre au besoin vital d’un travail ne peut être que le résultat d’une politique économique cohérente et résolue menée de concert avec les institutions concernées et les organisations patronales élevées au rang de partenaires à part entière. Cette tâche reste la condition première du succès du combat vital contre le repli sur le fondamentalisme religieux et politique qui reste à mener au ras des épreuves et des frustrations quotidiennes et sans solution auxquelles la majorité est confrontée. Les déboires de tous les jours, trop souvent tragiques, des institutions de la santé publique, des transports du même nom, la clochardisation continue des conditions de vie et d’hygiène des quartiers populaires des grandes villes du pays et de l’ensemble de ses bourgades, le catalogue est vaste des raisons qui rendent inaudibles et le discours officiel et ses représentants. Il constitue le terreau de base où se gagne et ou se perd le combat pour la ‘démocratie’.

La reconquête d’une majorité passe aussi par un combat politique contre le populisme fondamentaliste. Il est vain de chercher dans quel domaine il y a eu un tel souci. Ce combat se résume au ‘programme du Président’ et à des ‘réformes’ erratiques et au long cours. Il était permis de penser qu’une abstention si massive aux récentes législatives pouvait donner lieu à un examen attentif et à des conclusions lucides. Il n’en a rien été. A une abstention qui a valeur de divorce à l’amiable, la réponse se résume aux révisions de la loi électorale et de la Constitution. Avec les obstacles dressés, la première exclue de fait toute création d’un parti sans ‘l’assistance’ de l’administration. Aucun parti au monde n’aurait pu naître dans de telles conditions. Pas même le PPA ou le FLN (6). En verrouillant plus encore le désert politique et institutionnel du pays, elle rend impossible la renaissance d’une nécessaire classe politique autonome. Sous l’étiquette d’un régime ‘présidentiel fort’, la révision de la Constitution consolide un césarisme de pouvoirs absolus, sans la pompe et l’Empire de Rome. Elle va ainsi à contre-courant d’une évolution pacifique du système de pouvoir que l’état du pays impose. Le tout est légitimé par un Sénat élu par les APW et désigné pour un tiers par le Président et une APN représentant 12 à 20 % des électeurs. Il est peu probable que cela suffise à légitimer cette marche arrière auprès de la grande majorité. Quoi qu’il en soit, en fermant ainsi toutes les issues du désert politique et institutionnel dans lequel les Algériens n’en finissent pas de tourner en rond, le chef de l’Etat ouvre pour l’Algérie une porte sur l’inconnu.

Le combat idéologique du pouvoir contre le fondamentalisme religieux au service d’un projet politique se résume à la construction de la 3ème plus grande mosquée du monde par une entreprise occidentale et à la réconciliation. Celle-ci n’empêche pas d’en appeler une fois de plus à l’armée et aux services de sécurité pour « redoubler d’intensité dans la lutte contre les résidus terroristes ». Cet appel est le résultat d’une réconciliation qui, a priori, pourrait avoir un sens si elle ne reposait sur l’occultation de tous les sujets qui fâchent. Le ‘FIS’ et ce qu’il représente – pour lequel des jeunes gens tuent sans hésitation ni remords et acceptent de mourir avec la conviction du devoir accompli – ne sont pas le conjoint dans une querelle de ménage suivie d’une réconciliation heureuse. Même dans ce cas ce n’est pas toujours possible ou durable. Or, de quelque bord que l’on soit, il s’agit d’un conflit politique et idéologique profond et à bien des égards irréductible. Il met en cause les conceptions de chacun et de chacune sur notamment les droits et libertés individuels et collectifs, l’égalité devant la loi sans discrimination pour cause de naissance, de sexe ou d’opinion, les libertés de conscience et d’opinion ainsi les libertés d’expression, d’association et de réunion, les droits de l’homme et du citoyen, ou encore la source de la souveraineté nationale, c’est-à-dire la nature et les fondements théoriques et idéologiques du pouvoir, sa finalité, les forces et les institutions sur lesquelles il s’appuie. Ces questions et d’autres sont l’objet de divergences profondes et au demeurant naturelles (7)

D’où la nécessité et l’importance d’un combat politique et idéologique crédible, donc inséparable d’une politique économique et sociale de lutte contre la pauvreté et le chômage de masse, la mise à sac à ciel ouvert des ressources de la collectivité et tous les autres maux depuis si longtemps en vain ressassés. Ce combat, qu’il faudra bien mener un jour, est aujourd’hui perdu, ayant été éludé. Il sert donc de justification du statu quo. Toute idée de ‘libéralisation’ du champ politique, des conditions de création de partis, de syndicats autonomes, d’un mouvement associatif sans tuteurs attitrés ou du champ audiovisuel, soulève l’objection peu discutable que cela pourrait profiter au FIS’. Les choses restant ce qu’elles sont, ce risque est plus que probable. L’échec et les risques évidents de toute ‘ouverture’ deviennent ainsi le bon prétexte pour geler en l’état la vie politique, syndicale et associative du pays et concentrer tous les pouvoirs au niveau du chef de l’Etat. La poursuite de cette situation d’apesanteur politique ne peut que rendre encore plus vraisemblable et plus proche ce qui est craint. En attendant, toute velléité de ‘réforme’ se heurte à un veto sans appel : « l’Algérie n’est pas prête ». Tout ‘responsable’ algérien, aussitôt désigné, s’estime autorisé à décréter que le pays n’est prêt ni pour les réformes de l’économie, des banques, du système éducatif, du code de la famille, de la législation qui vide le droit de vote de toute substance, encore moins du monopole des partis agréés qui mobilise 12 à 20 % des électeurs ni pour quelque autre ‘réforme’ politique ou syndicale urgente. « L’ouverture est une lubie dangereuse pour la souveraineté nationale et la morale » décrète, péremptoire, un ancien 1er ministre (8). Il traduit ainsi la prétention de tant de ‘responsables’ aussitôt désignés à se proclamer les dépositaires exclusifs du souci des intérêts du pays, de sa souveraineté et même de sa ‘morale’. Les risques possibles d’une évolution politique indispensable et urgente sont moins graves que la reconduction aggravée du statu quo. L’Algérie y serait prête si l’Etat l’était.

Dans ces conditions, l’exercice est vain de formuler des mesures prioritaires par lesquelles il importe de commencer dans le désert politique et institutionnel du pays. Elles auraient pour objet de traduire dans la réalité les revendications de la reconquête des droits et libertés élémentaires d’une citoyenneté confisquée et du droit des Algériens à participer de façon crédible à la conduite des affaires de leurs pays. La question préalable est celle, jamais réglée du pouvoir en Algérie. Il faudra bien un jour la développer dès lors que le chef de l’Etat la pose de nouveau avec les révisions de la loi électorale et de la Constitution.

En attendant, la seule force politique qui combat la perspective d’un ordre théocratique sans perspective, reste l’ANP et les services de sécurité. Tout ne tient que par eux. En l’état actuel des choses, tout ne peut tenir que par eux. A ces deux exceptions près, le ‘FIS’ ignore le ‘rempart de la coalition au pouvoir’ autant que les forces des courants démocratiques actuels ou les institutions de l’Etat. Assuré qu’il paraît peu probable que la situation actuelle puisse durer des années encore, il est là et attend lui aussi.

Clé de toute solution d’avenir, le discours démocratique mobilisateur d’une majorité populaire reste à élaborer. Il ne peut être que celui d’un projet, assumé sans ambiguïté, de progrès, de démocratisation du pouvoir et de modernisation du pays. Il appelle à la mise en place des institutions de base d’un Etat et à la formation d’une classe politique capable de prendre en charge et de réaliser une telle ambition. Les syndicats autonomes montrent par des voies pacifiques et des objectifs concrets et clairs comment imposer peu à peu leur indispensable réalité. Nous tâcherons, si possible, d’y revenir.



Notes:

(1) Cf. ‘Casablanca : émeutes de 1981 et Mosquée de Hassan II – Moteur de recherche Google ;

(2) El Watan du 05-04-07 ;

(3) Les cruautés indicibles de groupes armés ‘islamistes’ relancent, en en faisant une pratique de routine sanctifiée par une ‘chariaa’ de circonstance, une trop longue histoire de tortures physiques (les autres, ‘psychologiques’ ou ‘morales’ appartiennent à une autre planète). La torture a toujours fait partie des épreuves de toute opposition, aussi pacifiste qu’elle soit, à l’ordre établi en Algérie, ancien ou nouveau. Elle allait plus souvent qu’on ne le croit jusqu’à la mort dans la souffrance infligée, avant et surtout durant la guerre de libération, le corps disparaissant avec le crime. Durant cette guerre, l’opération de la ‘bleuite’ et de la trahison interne, montée par les services secrets français contre les maquis entraînera des ‘purges’ notamment dans la Wilaya III, dans des conditions que rappelle, avec mesure et pudeur, entres autres Mékacher Salah, ‘secrétaire du P.C de la wilaya’. (Cf.: ‘Aux P.C de la wilaya III de 1957 à 1962 » : Ed. El Amel, Tizi Ouzou, 2006). Avec les enlèvements, la torture reprend son cours dès les premiers mois de l’indépendance, dans des villas des hauteurs d’Alger et sans doute d’ailleurs, sous la houlette d’un ‘commissaire’ au service du Président du coup d’Etat fondateur de l’été de l’indépendance. Les ‘tribunaux révolutionnaires’ et les exécutions suivront. Membre du B.P. et responsable de la Fédération FLN du Grand Alger, Hocine Zahouane racontera dans un numéro d’ « Algérie-Actualités » ce qu’il en coûte de s’opposer au coup d’Etat rectificateur du 19 Juin 1965. Mohamed Harbi, membre du Comité Central et directeur de ‘Révolution Africaine’, organe du FLN, affirme y avoir été le seul à dénoncer la répression et la torture. Ce à quoi Boumediene a répondu : « Donnez-moi un autre moyen d’avoir des renseignements. » (Cf. ‘Les débats d’El Watan’- El Watan 30-06-07). L’ordre théocratique promis comme remède radical aux maux du pays revendique ouvertement le recours aux méthodes les plus effroyables pour établir un monde nouveau et le maintenir. En attendant, ‘Amnesty International’ dénonce « une fois de plus la pratique de la torture en Algérie ». Le Monde 11-07-06.

(4) Discours au ministère de la Défense nationale à l’occasion du 5 Juillet 2007. Le 17 Avril, au cours de la marche organisée contre le terrorisme après les attentats contre le Palais du gouvernement, « 2 élèves d’un lycée d’El-Oued, âgés de 18 ans ont brandi une banderole sur laquelle était écrit  »Oui au terrorisme » ainsi que d’autres slogans évoquant la cherté de la vie et l’augmentation des prix des produits alimentaires ». Le silence des ex-‘émirs’ de l’AIS et d’autres organisations armées à cette occasion était encore plus audible ; Liberté 06-07-07 et 19-04-07 ;

(5) A. Ouyahia – Liberté 23-04-07 ; (6) Rappelons que du 1er Novembre 1954 à 1962 le FLN, comme son nom l’indique, ne fut jamais un parti, encore moins le non-sens d’un ‘parti du Front’- ‘hizb el djebha’, mais s’est voulu d’emblée un Front « offrant la possibilité à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales, de tous les partis et mouvements purement algériens de s’intégrer dans la lutte de libération sans aucune autre considération… Le but : l’indépendance nationale par la restauration de l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». Avec l’accession à l’indépendance, le FLN a accompli la tâche historique première qu’il s était fixée. Ce qu’il est devenu a été et reste une captation abusive de l’héritage d’un combat qui fut celui de divers courants politiques du pays et aussi de tous ceux et, de toutes celles, sans parti, qui se sont reconnus dans le but qu’ils s’étaient fixé et qui y ont laissé leur vie par centaines de milliers. Cf. la ‘Proclamation du FLN’, datée du 1er Novembre 1954 : El Moudjahid N°4 — Ronéotypé, p. 59 et 60, Tome 1 du Recueil d’El Moudjahid de 1954-1962 – Yougoslavie, 1962).

(7) Cf. art 28 à 40 de la Constitution;

(8) A. Ouyahia, Le Soir d’Algérie, 30-06-07  

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