Nous avons vu, dans la précédente contribution, que le Parlement a plus une fonction de maquillage pour une démocratie de façade.

Le changement, comment et par qui ?

En fait, en cassant le pouvoir législatif dès 1963, on va semer les germes d’un conflit sans fin entre la présidence de la République et le haut commandement militaire pour le contrôle du pouvoir exécutif. De plus, la majorité des organisations agréées de la société civile sert les intérêts de groupes pour qui le statu quo est matériellement protecteur et rémunérateur ; même lorsqu’elles le qualifient dans leurs discours de moralement répréhensible et c’était très net durant la dernière campagne électorale. Aussi, l’efficacité des acteurs de la société civile vient-elle invariablement de leur proximité des figures importantes du régime. Il faut bien noter que la rente des hydrocarbures et le système de patronage poussent les élites vers la dépendance financière de l’Etat, soit par l’emploi pour les personnes, soit par les subventions apparentes ou déguisées pour les partis politiques et les organisations de la société civile, soit par les prêts et les contrats pour réussir rapidement dans les affaires. Il faut également prendre en considération le fait que l’Algérie a vécu durant les deux dernières décennies (1986-2006) plusieurs crises multidimensionnelles et chaque crise a aidé à affaiblir des clans au sein du régime sans l’émergence de nouvelles équipes fortes capables d’apporter le changement. D’où la dilution des responsabilités et l’absence d’initiatives qui expliquent la panne des réformes nécessaires aux niveaux : politique, économique, social, culturel, judiciaire et administratif. C’est ce que la population appelle l’absence de l’Etat. Par ailleurs, le régime peut survivre grâce à la combinaison de trois facteurs : d’abord, l’abondance des revenus à la disposition du gouvernement qui lui permet de coopter l’opposition et d’acheter la paix civile, ensuite le faible niveau de mobilisation populaire face au totalitarisme imposé, enfin, la valeur stratégique des hydrocarbures pour les puissances internationales. Une conclusion fondamentale se dégage : objectivement, le changement ne peut venir ni de l’intérieur du régime ni de ses satellites (partis politiques de la coalition, Parlement, organisations de la société civile dans leur état actuel). Autrement dit, le régime ne mettra en œuvre les réformes significatives attendues que lorsque ceux qui sont en dehors de ses rangs le mettent sous pression de le faire, par tous les moyens légaux et en dehors de toute violence verbale ou physique. La recette est claire : plutôt que de s’attacher à la prise de pouvoir par des processus qui ont prouvé leur inefficacité (pluralisme politique de maquillage, élections régulières…), il faut s’attaquer à la construction d’un Etat, digne de la prestigieuse Révolution d’indépendance et des sacrifices du peuple algérien par les larmes et par le sang dans son combat contre la violence intégriste d’un côté et le totalitarisme de l’autre. C’est ce à quoi je m’attache dans mes différentes contributions écrites ou orales, depuis ma démission du gouvernement en 2000. Dans de telles conditions, la nécessité urgente d’élaborer une nouvelle politique de développement et de tracer une feuille de route pour sa mise en œuvre s’impose aujourd’hui.

Transition ou mobilisation de la société civile

Le discours dominant nous suggère que seuls les dirigeants ont la capacité et le pouvoir d’initier le changement. Ou encore, si le gouvernement est la source de tous les problèmes, il est aussi la source de toutes les solutions. Le Président a les meilleures chances de mettre en œuvre les changements de façon accélérée, d’où le soutien au « programme du Président ». Autrement dit, il s’agirait d’une « démocratie octroyée ». C’est le discours massivement délivré durant la dernière campagne électorale. Après plus de huit ans d’exercice du pouvoir par l’actuel Exécutif, les réformes sont toujours en panne. Il reste deux autres voies : la première est celle d’un consensus entre les principaux dirigeants sur une période de transition effective qui aboutira à un système politique démocratique où l’alternance au pouvoir est assise sur un multipartisme stable et efficace. La deuxième est de construire un pont pour « la majorité silencieuse » à travers la mobilisation de la société civile. Autrement dit, il s’agit de la solution rapide mais moins légitime : la transition ; ou la solution plus lente mais plus légitime : la mobilisation de la société civile. Le succès de la transition passe par l’effort conjugué de dirigeants politiques capables et de responsables économiques compétents.Il faut également travailler à la mise sur pied d’une coalition politique favorable aux réformes qui permette à celles-ci de durer suffisamment longtemps pour donner des résultats positifs et acquérir une dynamique propre. Il s’agit, en fait, de la mise en place d’un leadership efficace, capable d’orienter et coordonner les travaux de trois équipes. Une équipe économique travaillant en collaboration avec un réseau de patriotes économiques pour réussir les réformes dans ce domaine. Une équipe administrative pour réussir les réformes de l’éducation, de la justice et des collectivités locales. Une équipe politique pour faire fonctionner des institutions capables de mobiliser la nation vers le progrès et la prospérité. Il y a plusieurs modalités pratiques de lancer une période de transition réussie, à l’image de la récente expérience en Mauritanie ou celles des pays de l’Europe du Sud : Espagne, Portugal, Grèce. Voici à titre indicatif les exemples de l’Espagne et du Portugal.

1. Cas de l’Espagne (1) :

« Quand le général Franco est mort, la situation politique était caractérisée par quatre éléments fondamentaux (i) une structure politique autoritaire, incompatible avec tout exercice démocratique du pouvoir, (ii) un nouveau chef d’Etat, le roi Juan Carlos, dont l’esprit politique était étranger à l’autoritarisme, (iii) des forces politiques d’opposition démocratique, d’une solidité évidente certes mais incapables d’imposer leurs options politiques à l’ensemble de la société, (iv) une société relativement moderne dans le cadre de standards économiques acceptables sans pauvreté et jouissant d’un niveau éducatif assez solide. La conjonction de ces quatre éléments fit comprendre au chef de l’Etat, à l’opposition et aux représentants de la dictature qu’on était dans l’impossibilité d’opérer une rupture radicale avec les institutions franquistes, ni non plus de les garder. C’est ce qui a poussé à l’accord politique autour du concept de ‘‘la rupture négociée’’. Envisagée dans une perspective de vingt ans, cette évolution négociée vers la démocratie a été une trouvaille. Elle a, notamment, permis d’intégrer une multitude de personnes dans le nouveau régime, des gens honnêtes qui, comme il arrive dans tous les régimes autoritaires, avaient collaboré avec la dictature parce qu’il s’agissait de l’horizon vital de la société dont ils faisaient partie. Sans esprit de revanche, sans discrimination, bien au contraire dans un esprit largement intégrateur, l’Espagne est passée de la dictature à la démocratie. Ce fut un processus très studieux ! Il avait compris (i) un accord négocié à caractère social (appelé pacte de la Moncloa), (ii) un grand pacte religieux qui prêchait la tolérance dans le cadre de la coopération, (iii) un pacte portant sur la signification et la fonction des forces armées et leur rôle de défense, (iv) un grand pacte sur la structure territoriale de l’Etat. L’essentiel de ces pactes figure dans la Constitution. La Constitution n’était que l’ébauche d’un processus de négociations lent et simple, qui se ratifia et se concrétisa lentement des années plus tard. »

2. Le cas du Portugal (2) :

« La dictature du régime salazariste fut brisée par la Révolution portugaise du 25 avril 1974. Cette Révolution était spontanée, peu contrôlée, seul le Mouvement des forces armées (MFA) avait des objectifs bien précis, insérés dans un programme politique appelé le ‘‘Programme des trois D’’ : Décoloniser – Démocratiser – Développer. Il faut préciser que le MFA était constitué dans son noyau dur par des jeunes officiers. Il y a eu l’effondrement de l’ancien régime dictatorial, donc rupture, suivie de chaos, de désordre puis cette évolution contrôlée, qui a mené à la transition vers un régime démocratique et pluraliste. Juste avant son élection à la présidence de la République, le 15 mai 1974, le général Ribeiro de Spinola, ancien chef d’état-major de la junte militaire, avait posé comme condition à son acceptation du poste de Président, la conservation du poste de chef d’état-major des forces armées, poste que conservera par la suite le général Eanes durant ses deux mandats à la présidence de la République, et ce jusqu’en 1981, soit une année avant la révision constitutionnelle. En 1982, la loi portant révision constitutionnelle fut votée en toute liberté, entraînant ainsi la disparition du Conseil de la Révolution de la scène politique. En 1986, la transition vers la démocratie avait atteint pleinement ses objectifs. Elle fut marquée notamment par deux événements : l’entrée du Portugal dans la Commission européenne, le 1er janvier, après neuf ans de négociations, et ce n’est qu’en février 1986 que le Portugal a pu avoir pour la première fois dans son histoire à la tête du gouvernement un civil en la personne de Mario Soares. » Quelle que soit la formule retenue, les meneurs de la période de transition doivent s’engager à la réalisation datée avec un système de contrôle de la mise en œuvre d’un programme politique qui pourrait comprendre, à titre indicatif et sans être exhaustif, les actions suivantes : (i) s’attaquer aux questions essentielles de construction d’un Etat, face au patronage sponsorisé du régime, (ii) renforcer l’Etat de droit, (iii) promouvoir les initiatives qui assurent l’opportunité d’indépendance financière des citoyens et des associations par rapport à l’Etat, (iv) encourager la lutte contre la corruption et le gaspillage des ressources (capital humain et hydrocarbures en premier lieu), (v) promouvoir une décentralisation du pouvoir de prise de décision économique et un développement régional intégré, (vi) encourager la coopération entre les partis politiques de l’opposition et les éléments dynamiques de la société civile, (vii) réduire sensiblement le gap qui sépare gouvernants et gouvernés grâce à la mise en place d’un vaste programme de bonne gouvernance, à savoir la voix et l’imputabilité ; la stabilité politique et l’absence de violence ; l’efficacité et la capacité du gouvernement dans l’accomplissement de ses missions ; la primauté du droit et le contrôle de la corruption. La deuxième voie, c’est le travail à une transformation graduelle générée par les citoyens pour que la société civile s’organise, se définisse une place et des tâches permanentes afin de devenir une source de visions et de programmes alternatifs. Cela demande du temps et de l’engagement en face de la fermeture de tous les canaux nécessaires à une telle mobilisation. Il s’agirait alors de mobiliser les médias (la presse écrite, la radio et la télévision) pour passer de la complaisance à la vérité ; le secteur économique pour passer de la dénonciation à la mise place des remèdes ; l’université et les intellectuels pour transmettre les idées des élites vers les masses populaires. Cette dynamisation des organisations de la société civile est orientée vers : la définition d’un espace démocratique indépendant ; l’articulation d’une alternative de développement au statu quo ; la mobilisation des citoyens en leur offrant des espaces pour s’attacher à des intérêts partagés (sociaux, culturels, économiques) librement, collectivement, pacifiquement.

Sans l’engagement dans l’une ou l’autre voie, que peut-il arriver ?

Il faut prendre acte du fait que la double transition politique et économique est toujours aléatoire, que les réformes sont en panne. D’où l’urgence de dépasser le statu quo politique et économique. Il faut se préoccuper sérieusement du risque de voir se créer en Algérie deux sociétés antagonistes : celle des nouveaux riches par la rente, l’aisance financière, le gaspillage et la corruption ; et celle des laissés-pour-compte parmi les régions et à l’intérieur des régions.Le danger est réel, car face à l’aisance financière affichée de l’Etat, il y a les conditions de vie de millions de personnes, marquées par les inégalités, la pauvreté cachée, les mauvaises mœurs, la débrouille.Alors, la pauvreté passe à la révolte et non pas à la prise de conscience, parce que les institutions capables de transformer la révolte en révolution et son corollaire le changement sont soit vassalisées, soit neutralisées. Il faut bien noter cette différence entre la révolte qui mène vers la « trappe de misère permanente » et la révolution qui mène vers les changements nécessaires ! Il faut le répéter avec insistance, plus la crise se compliquera, plus la protestation sociale se répandra, plus la situation politique devient intenable. En conclusion, il y a des moments dans l’histoire des nations où des opportunités de changement se présentent comme des rendez-vous avec le destin : les saisir, c’est ouvrir la voie vers le progrès et la prospérité ; les rater, c’est suivre le chemin vers le chaos. L’Algérie vit présentement et pour les quelques prochaines années un rendez-vous avec son destin. La crise multidimensionnelle que vit la nation algérienne n’est pas une fatalité, sa solution passe par l’avènement de dirigeants capables de prendre la situation en main et gagner la bataille du développement. Des dirigeants capables de transformer la lassitude des élites en labeur pour le développement.

Mai 2007

Notes

1. Par Javier Garcia Fernandez, secrétaire général de la présidence du gouvernement espagnol

2. José Mederios Ferreira, ancien ministre des Affaires étrangères

Ahmed Benbitour

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