Du pluralisme linguistique au lendemain de l’indépendance et de l’Algérianité

 

par Mohamed Ghriss in Quotidien d’Oran – 10 avril 2007 

 
Dès l’indépendance du pays , et selon divers historiens et chercheurs nationaux et étrangers, une certaine « assabia »( esprit de corps) pour reprendre le concept khaldounnien s’est mise en évidence pour étouffer toute référence à un quelconque pluralisme linguistique , refoulant aussi bien l’argument des langues étrangères pour l’ouverture culturelle universelle que la question berbère relevant pourtant des origines de l’histoire et du patrimoine national. Une bien déplorable façon de se nier culturellement et de s’automutiler. En effet, l’unanimisme politique et la pensée unilatérale à l’oeuvre prônée par le monopole d’Etat – et ce en dépit de l’initiative critique et autocritique isolée des rares intellectuels organiques , certains démissionnant par la suite, donnant raison en quelque sorte aux intellectuels opposants partisans tôt de l’ouverture démocratique- et son conformisme des constantes figées broient toute velléité de changement , d’alternance ou de mobilité des élites.
 Voilà résumé schématiquement ce qui , en général , semble-t-il, avoir caractérisé les premiers temps de l’indépendance de l’Algérie et qui ,rapporte-t-on, avait vraisemblablement été privée, de sa chance historique d’entamer un processus de démocratisation libérale dès 1962!… Nous avons dit «semble-t-il» parce qu’aujourd’hui en 2007, avec du recul,et au vu des circonstances historiques, des conjonctures objectives déterminantes ou considérations multiples de cette période tumultueuse, une autre grille de lecture apparemment plus objective et plus appropriée pour l’interprétation des faits historiques nous propose-t-elle une autre vision, vraisemblablement plus nette des choses, débarassée des partis pris idéologiques ou autres fins spéculatives pour ne cerner que l’essentiel: Ainsi cette nouvelle approche culturaliste que nous pronons, quitte à susciter le désaccord de certains spécialistes historiens (les étrangers surtout), exposerait-elle clairement que l’institualisation du plurilinguisme culturel et scolaire n’aurait guère été possible dans l’immédiateté post-indépendance de l’Algérie, compte tenu des multiples paramètres conditionnants de l’époque: entre- autres, le clanisme et les luttes politiques entre hommes des fractions parvenus au pouvoir et la préoccupation de la situation sécuritaire aux frontières Ouest du pays. La situation particulière du conditionnement mental et social des décideurs d’alors centrés sur l’embrigadement culturel et l’autarcie politico-économique ne plaidait guère en faveur du pluralisme culturel ou plurilinguisme et d’autre part, il convient de le souligner, il y avait le souci pour l’Algérie en tant que nation nouvellement indépendante de signifier au plus pressé son caractère politico-culturel -identitaire national souverain , aussi bien sur le plan interne que sur la scène internationale . Ce qui avait amené les dirigeants algériens de l’heure , à subtituer à la langue française dominante de l’ex occupant, la langue arabe autochtone : parce que , constituant en ce moment crucial, le repère capital d’affirmation urgente de l’identité culturelle algérienne fraichement reconquise , symbolisée par l’idiome à l’Ecrit disponible dans l’immédiat alors, et le plus répandu également géographiquement et sociologiquement dans l’ensemble du Maghreb musulman ,depuis des siècles pour y avoir été enseigné bien avant l’invasion coloniale française de 1830..Et bien evidemment l’idiome berbère ancestral, est de loin beaucoup plus ancien que l’idiome arabe , puisque datant depuis des millénaires, mais la langue berbère écrite originale, et selon les avis de linguistes-chercheurs scientifiques, n’aurait pu être opérationnelle dès les premières heures de l’ indépendance : l’idiome du Tamazight originel avec sa graphie alphabétique spécifique totale n’ était pas fin- prêt , apparemment pour etre lancé dans les écoles et administrations publiques dès 1962 , quoique l’on disposait des travaux sur la langue berbère de Said Beloufa entre autres( ou de ceux du père Foucauld aux travaux qui suscitaient la suspicion en 1962, il ne faut pas l’oublier juste au lendemain d’une longue nuit coloniale ). Et quoique la langue berbère populaire autochtone de par son caractère oral attestait de sa persistance multimillénaire , l’idiome et sa graphie accusaient néanmoins , des insuffisances , selon les avis des spécialistes, au point de vue systématisation et généralisation : il fallut attendre les travaux ultérieurs de systématisation et de généralisation des chercheurs linguistes et anthropologues Algériens ,faisant suite à ceux notamment du défricheur Said Boulifa, pour pouvoir l’imposer au prix des années d’abnégations et de sacrifices. C’était l’époque, somme toute compréhensible de l’éxaltatation de l’idéal nationaliste à l’issue d’une guerre coloniale meurtrière et dévastatrice, où l’on se souciait d’abord et avant tout de la restauration de l’Etat Algérien et l’organisation des institutions administratives et nationales diverses, avec le recours , à la langue arabe : la langue porte-parole , écrite et systématisée disponible alors, aux référents culturels non sans une certaine continuité avec la tradition précédant 1830 de l’Algérie recouvrant son indépendance et élevant sa voix dans le concert des nations libres du monde, parallèlement à l’entreprise de l’action d’alphabétisation et d’enseignement urgents sur le plan interne, naturellement avec les moyens de bord et insuffisances que l’on sait. .

 D’autre part , il y a d’autres facteurs qui expliqueraient la situation culturelle problématique et le monolinguisme ambiants juste aux lendemains de l’indépendance nationale. Entre 1962 et les années 1980 une immense distorsion s’est produite , entre d’une part la formation des intellectuels et leurs productions d’autre part : le brusque surgissement d’un grand nombre d’intellectuels – souvent plus instruits que cultivés – va constituer le lot des intellectuels fonctionnaires oeuvrant essentiellement dans les appareils étatiques , ce qui fait que d’emblée comme le déclara Abdelkader Djeghloul, lors d’une interview en 1982, les conditions dans lesquelles se produit l’intelligentsia algérienne d’alors « empêche dans une certaine mesure sa condensation en tant qu’intelligentsia puisque les intellectuels produits fonctionnent immédiatement dans les appareils qui ne sont pas des appareils dans lesquels l’intelligentsia pourrait se sédimenter : les dizaines de milliers d’intellectuels fonctionnent d’abord comme agents non producteurs, mais reproducteurs de schémas de pensée , de normes , de comportements qui sont ceux qui sont définis par le nouvel Etat national qui se met en place à partir de 1962 », le chercheur universitaire clarifiant plus loin « c’est que cette nouvelle élite intellectuelle de l’Algérie indépendante, qui grossit très vite, dispose d’un héritage culturel et intellectuel relativement faible », sur lequel elle ne peut fermement s’appuyer, « en effet, pendant toute la période coloniale, on assiste à la formation d’une intelligentsia réduite sur le plan des effectifs et tiraillée par des problèmes d’ancrage culturel, par des clivages linguistiques qui ne seront pas réglés pendant la période coloniale elle-même », par ailleurs, ce faible héritage, nous précise Djeghloul, remonterait à des ancrages historiques plus profonds : « avant même la période coloniale l’histoire culturelle de l’Algérie , en tout cas au cours du XVIIè et XVIIIè siècle , est une histoire moins riche que celle de ses deux voisins , il n’existe pas d’équivalent de
la Quiraouine de Fez ou
la Zitouna de Tunis , il n’existe pas de centre universitaire de sédimentation de l’intelligentsia.

 Les intellectuels d’aujourd’hui héritent d’une triple limite : une histoire culturelle relativement moins riche que celle de nos deux voisins, une histoire coloniale marquée par des destructions culturelles que chez nos deux autres voisins et enfin , un éclatement des structures déjà relativement faibles qui existaient pendant la période coloniale avec la montée de dizaines de milliers de nouveaux intellectuels qui, soit ont oublié leur passé , soit s’accrochent à des ancrages qui n’ont pas une densité socioculturelle très grande », et Abdelkader Djeghloul de conclure, « La chance et le drame en même temps de l’intelligentsia algérienne d’aujourd’hui, c’est d’avoir à penser un nouveau projet de société , sans être attachée à des ancrages importants, c’est à la fois un drame et une chance : moins tributaire du passé que d’autres élites intellectuelles , elle est aussi une intelligentsia , enfin une élité, qui est d’une certaine manière suspendue dans le vide(…) c’est-à-dire qu’il est difficile pour les intellectuels algériens aujourd’hui, de s’enraciner dans une longue histoire. C’est en ce sens qu’elle est suspendue dans le vide : elle existe au présent , elle a un projet à définir, mais elle n’a pas de tradition historique très riche à laquelle elle puisse s’accrocher, sur laquelle elle puisse fonder un nouveau projet critique.» ( in entretien avec Mohamed Balhi : « Intelligentsia ou intellectuels ? », Algérie Actualité n° 846, semaine du 7 au 13 janvier 1982).

 A l’examen des circonstances et conjonctures politico-économico-sociales et culturelles historiquement conditionnant l’évolution des milieux culturels algériens, il semblerait que ce qui avait fait défaut aux penseurs, intellectuels , hommes d’art et de culture algériens d’antan, c’était surtout le manque de communication entre eux, leurs oeuvres attestées et leurs lieux ou centres de réflexions et d’enseignement totalement isolés, et refoulés aussi bien par les féodalités et sultanats oppressifs autochtones que par les gouvernances coloniales successives aliénantes et qui ont favorisé, d’une manière générale le « ratage » du coche de la révolution industrielle et surtout celui de l’avènement révolutionnaire de l’imprimerie : véritables calamités qui se sont abbattues sur le monde arabo-musulman d’une manière générale, avec la prolifération des orthodoxies et inquisitions fanatiques qui ont contribué à affaiblir dans une large mesure le milieu socio-culturel en général, ( imprimer l’alphabet arabe, ou la langue du Coran était considéré comme un sacrilège par exemple, par les rigoristes qui ont fermé la porte de l’Idjtihad) et par conséquent , forcé les élites arabo-berbères , ou l’héritage culturel , littéraire et artistique locaux à se déterritorialiser , allant ailleurs , s’épanouir sous d’autres cieux plus cléments quand ils ne se sont pas resignés à leur triste sort et d’autres carrément éliminés. En d’autres termes, ce n’était pas l’héritage culturel d’une manière générale qui était faible mais c’étaient plutôt les rois et commandeurs théologiens extrémistes de ces sombres époques qui étaient faibles et ont contribué, dans une grande part, à précipiter les débacles que l’on sait, et du coup empêcher sérieusement les élites intellectuelles d’émerger massivement et de s’organiser en microcosmes d’intelligentsia.

 L’Algérie sous le règne Turc, à titre d’exemple, en se référant à l’historien Abou El Qacem Saadallah, a connu une terrible décadence culturelle qu’aggrava par la suite l’avènement du colonialisme français. Et pourtant auparavant, il n’y avait pas que le vide comme tendent à le prouver les plus récentes recherches sur le patrimoine culturel , littéraire , artistique et scientifique ( médical notamment) ? C’est vraisemblablement , l’infortunée somme de facteurs négatifs ayant trait à la nature des pouvoirs féodaux et coloniaux successifs,en place, ajouté à cela d’autres handicaps intérieurs et extérieurs, qui ont fait que l’Algérie au lendemain de l’indépendance politique acquise se retrouve avec des potentialités et élites culurelles relativement démunies pour ne pas dire désarmées sur tous les plans.
 Et avec un lourd héritage de séquelles coloniales et de sous-cultures obscurantistes, féodales et quelques bribes d’élites arabisées etoccidentalisées situées surtout dans les zones quelque peu favorables d’Alger, de Constantine, Bejaia, Tlemcen ouBiskra essentiellement : c’est ce qui expliquerait, dans une grande part, le défaut d’une riche culture pluraliste présente et effective dès 1962, prête à être opérationnelle dès cette date…au lieu du lourd fardeau légué de l’analphabétisme , pour ne citer que cette tare, et qui interpelait d’urgence les consciences pour d’abord le réapprentissage abécédaire pour l’ensemble des algériens et non pas pour le feu vert décreté du plurilinguisme libéral ,le pluralisme culturel, et autre noble idéal relevant du fantasme à vrai dire…dans une société sous-developpée qui émergeait à peine de l’ère pastorale féodale archaique et de l’enfer des empires coloniaux dévastateurs, avec à sa tête des dirigeants-maquisards, émanant de la paysannerie en général, et à qui on ne peut, absolument pas reprocher, dans ces circonstances et conjonctures particulières, d’ignorer ou de n’avoir pas étudié les grandes lignes de l’Etat de droit et les stratégies de bonne gouvernance démocratique…

 Autrement dit la question du multilinguisme et du pluralisme culturel pour ne pas dire le multipartisme démocratique qui nous tiennent tant à coeur, ne bénéficiaient guère en 1962 des ferments déterminants objectifs , en ces temps précis, pour être concrètement à l’ordre du jour, compte tenu, répétons-le, des multiples facteurs conditionnants de l’époque : autoritarismes, exclusions, excès de zèle et dépassements divers etc, le refoulement de la culture berbère , le discrédit jeté sur les francophones et les intellectuels en général, parmi eux y compris des arabophones notoires , tels que Moufdi Zakaria l’auteur de l’hymne national « Kassamen » etc. En pareilles circonstances politico-sociales- culturelles conjoncturelles déterminantes des luttes de clans et de formation d’alliances ( « Assabia ») notamment , d’hommes politiques et dirigeants moudjahidines d’alors qui étaient préoccupés, , il faut en convenir, par d’autres priorités que celles de la culture pluraliste ou le pluralisme d’idées immédiat , alors que le pays était en proie à de graves troubles fratricides et menaces de l’extérieur, parler d’institualisation du plurilinguisme dans ces conditions particulières c’est prendre ses désirs pour la réalité. Etant donné le caractère contraignant de ces conjonctures historiques, on ne peut dès lors exiger de ces premiers dirigeants de l ‘Algérie fraichement indépendante de 1962 – de notre point de vue actuel en 2007- qu’ils auraient dû se comporter « libéralement », en se nourrissant notamment de l’esprit des oeuvres de Ibn Rochd, Montesquieu, Tocqueville, Jefferson, Shakespeare,Ibn Khaldoun, Djamal Eddine Al Afghani, l’Emir Abdelkader, Ibn Badis, Toynbee ,Taha Hussein, Ghandi, les philosophies de la tolérance et du pluralisme d’idées etc…etc… Eux qui dans leur quasi majorité, provenaient des campagnes et des zones les plus déshéritées d’Algérie et les plus sauvagement ratissées par la soldatesque coloniale et dont le niveau d’instruction et culturel ( rarement universitaire) , s’était surtout remarquablement forgé dans l’expérience du brasier et du contact fructueux avec les politiciens et militants par la plume et les armes des autres causes nationales similaires anti-coloniales et anti néo-coloniales à travers le monde. Comme l’a déclaré le grand artiste Sid Ahmed Agoumi , lors d’un débat d’un collectif d’intellectuels algériens en août 1992 : «(…) La révolution paysanne a conduit l ‘Algérie à l’indépendance. Les gens qui ont pris le pouvoir , et nous leur en serons toujours redevables, peut-on leur reprocher d’ignorer Beethoven, Rembrant, de ne pas lire Ibn Batouta, de ne pas savoir qui est Tewfik El Hakim ….A partir de là , un problème se pose. Un pouvoir politique, quel qu’il soit, quand il ignore quelque chose, quand il est confronté à quelque chose qu ‘il ignore et qu’il ne maîtrise pas, il l’occulte. Ou alors il veut la maîtriser avec les moyens du pouvoir politique. » (in débat « Impairs de culture » animé par Arezki Metref et Nadjib Stambouli, l’Hebdo libéré numéro 73 du 19au 25 août 1992).
 Aussi évoquer la question du pluralisme linguistique en cette phase cruciale du pays minée de multiples contradictions et contraintes c’est faire vite en besogne et brûler les étapes du raisonnement et de la confrontation avec les faits , apparemment. Chaque période historique ayant ses caractéristiques typiques et ses spécificités conjoncturelles conditionnantes, il convient dès lors de l’examiner attentivement avant de s’aventurer à balancer des jugements hâtifs et risqués, en ce sens qu’ils seraient préjudiciables à l’histoire du pays, avant tout, et à la tentative de compréhension , autant objective que possible, du cours des évènements , indépendemment des partis pris ou idéologies des uns ou des autres, et encore moins de nos tendances conscientes ou inconscientes du « soi » de nous autres qui transcrivons ces mots.
En se référant à ce que dit également l’éminent chercheur-linguiste algérien Mohamed Lakhdar Maougal, dans son édifiant « Elites Algériennes, Histoire et conscience de caste »( Editions APIC , Alger 2004), il y eut en 1962 une volonté sincère des dirigeants d’alors de promouvoir et généraliser la langue arabe par souci identitaire dans les sphères stratégiques tout en maintenant l’usage de la langue française dans les milieux sociétaires économiques et industriels coopératifs productifs, tandis que la langue berbère à l’époque ne connaissait pas de fixation et de systématisation par l’écriture en dépit de son ancienneté par rapport à la langue arabe .Ecoutons-le : « (…) Le pluralisme linguistique en Algérie est une des données les plus anciennes et les plus profondes de la réalité sociale.S’il peut paraître difficile voire impossible de dire avec certitude ce que fut la langue berbère ( appelée aujourd’hui par ses défenseurs et ses promoteurs « tamazight » ), en l’état actuel des recherches semble confirmer l’hypothèse selon laquelle elle aura été plus ancienne langue pratiquée oralement dans la région et la dernière à avoir connu un début de fixation par l’écriture.L’acte de naissance ou mieux encore d’existence de cette langue aura été établi non par ses locuteurs propres – l’acte de naissance d’une langue étant sa transcription au moyen d’un code écrit élaboré, systématisé et stabilisé- cet acte de naissance et d’existence aura été établi par d’autres langues écrites qui en auront laissé trace et document constitutif d’état civil .Il s’agit d’un acte de naissance(…) établi à partir de la référence canonique et consacrée dans l’antiquité à savoir la trace.(…) A l’origine de son histoire la langue berbère ne s’était jamais imposée ni construite par la trace écrite et permanente une identité ni élaboré un système d’identification (…) Avec la fondation des premiers royaumes berbères connus, l’histoire du peuplement et des dynasties berbères sera transcrite dans les langues grecques et latines. Sous l’occupation romaine tout particulièrement, la langue écrite par les rois berbères témoigne de leur totale assimilation linguistique et culturelle à l’hellénisme et à la latinité.(…) Toutefois sur le plan strictement linguistique et identitaire qui nous préoccupe ici et maintenent, on peut dire que l’avènement de la modernité pour le peuplement berbère commencera de manière effective au XIIIè siècle, quand le Mehdi ( Imam fondateur de la dynastie des Almohades ) utilisera la langue berbère pour diffuser sa doctrine et pour produire des textes de profession de foi et des guides spirituels .Il donne ainsi naissance à la conscience de langue et à son caractère sacré. Mais l’expérience d’Ibn Toumert l’almohade restera sans suite et jamais plus la langue berbère ne sera transcrite ni écrite pour servir à l’émergence d’une communauté, fusse-t-elle religieuse.».( in « Elites Algériennes, Histoire et conscience de caste », p.90- 91-99,Livre I : Mohamed Lakhdar Maougal, Editions APIC , Alger 2004).
 Compte tenu de ces multiples facteurs et considérations sociopolitiques et culturelles, il semble bien qu’aux lendemains de l
‘indépendance il n’aurait guère été possible donc pour les dirigeants de l’heure de s’engager dans le plurilinguisme par contre cela aurait pu être entrepris par la suite: l’histoire retiendra probablement que l’option « monolingue » en Algérie est le produit de la « politique » d’arabisation mise en oeuvre par des décideurs francophones surtout au sein des hautes instances de l’Education et de l ‘Etat lui-même autant que celui des options arabophones eux-mêmes: « Paradoxalement le régime algérien est bicéphale: il est ouvertement arabo – islamique, ce qui lui attire les faveurs et le soutien de ces arabisants « instituteurs » et « militants » ; il est également francophone, ménageant manifestement l’élite occidentalisée qui n’a pourtant rien fait pour absorber sur le plan économique des centaines de milliers d’arabisants produit de l’école. »( Mustapha Madi in Elites et questions identitaires, collectif, chapitre langue et identité : de la marginalisation à la résistance, p.122, Casbah Editions, Alger 1997).  Ceux qui ont exacerbé à l’extrême une arabisation idéaliste sans rapport avec la réalité du terrain et les bouleversements modernes internationaux ont ainsi causé de graves préjudices, en premier lieu, à la langue arabe elle-même en la cloisonnant dans un ghetto annonciateur de sombres perspectives, par son maintien à distance des valeurs universelles et la culture moderne en général.

 Il y eut des avertissements à l’époque malheureusement, nous dit Nouara Hocine dans son récent ouvrage consacré à la mouvance historique des intellectuels Algériens « on n’a pas tenu compte des sonnettes d’alarme tirées par un bon nombre d’intellectuels algériens qui appréhendaient déjà une telle arabisation anarchique, c’est le cas de Abdellatif Rahal qui a tenté en vain de ralentir ce processus durant l’année universitaire 1977-78 et qui n’a pas cessé de déclarer : « l’arabisation rigoureuse, efficace et moderne que nous imposent nos options ne peut être menée à bien que par les algériens eux-mêmes et nous devons dans l’étape actuelle, tenir compte de notre handicap à ce sujet et ne pas sacrfier, par une hâte inutile le niveau de certaines formations et donc une partie de nos étudiants… ». Mais les prêcheurs de l’authenticité s’opposèrent à cette prudence et appliquèrent une arabisation immédiate sans préparation ni planification par le recrutement massif d’assistants venus des pays d’Orient . Une démarche qui a eu un impact dévastateur sur la qualité de l’enseignement dispensé au nombre croissant d’étudiants (on a dénombré parmi les enseignants arabisants égyptiens d’ex-scribouillards publics et «talebs» du Sa’iid cairote totalement démunis de pédagogie et bourrés d’idéologies extrémistes). Le regretté Mostefa Lacheraf a également rendu compte de cet état de fait :  «…quant à la langue arabe, autre facteur historique de civilisation qui honorait toute l’humanité avant la dite décadence elle a servi aussi impunément et à son corps défendant, par la faute des théoriciens médiocres volontaristes et butés, et contre le voeu des vrais pédagogues à réduire à néant la qualité de l’enseignement public en Algérie… de plus, elle a bourré toujours malgré elle d’idéologies désastreuses une enfance scolaire et une jeunesse étudiante, toutes deux innocentes de ces méfaits de longue durée dus au zèle obscurantiste d’enseignants à peine formés mais bien endoctrinés. Savoirs et idéologies impropres au nécessaire développement du pays et au progrès des consciences d’une société civile assoiffée de se connaître dans son passé et son présent et qui devait s’engager sans complexes dans la modernité en évitant les amalgames mortels qui l’ont longtemps retardée… »(in « Les intellectuels Algériens, Mythes, Mouvances et Anamorphoses », Nouara Hocine p. 158-159, Editions Dahlab-Enag, Editions Alger 2005).

 Il s’en est pas fallu beaucoup de temps pour que certains esprits s’aperçoivent que le « bilinguisme » est susceptible de profiter « socio-économiquement » mieux au pays que le « monolinguisme » réducteur quoique sur le plan de l ‘identité culturelle la question demeurait en suspens et le recours au français en matière d’expression littéraire et journalistique par exemple, n’est plus perçu par les esprits lucides comme un acte portant atteinte à l’authenticité culturelle nationale : En effet, après que les arabophones aient investi les postes de commande dans les hautes instances dirigeantes, l’armée, la direction du parti unique etc…et étant donné les dépendances économiques de l’étranger, il est vite devenu clair que le choix et l’efficience d’un programme de développement national quel qu’il soit n’était pas du tout chose neutre comme l’avaient cru au début ses promoteurs mais restait indissociable d’un choix d’attitudes donc culturel et identitaire.
 Et celui-ci doit se faire encore dans le cadre d’une relation demeurant inégalitaire avec les sociétés occidentales : la langue française de l’ex colonisateur partie prenante de cet occident surdeveloppé fournisseur des technologies entres autres, apparut dès lors comme un médiateur privilégié dans les rapports internationaux, soit ce véritable « butin de guerre »( dixit Kateb Yacine) à mettre dans l’immédiat au service de la coopération et du renforcement de la culture bilingue en général. Sur ce plan, comme C.Grandguillaume le montre pour le Maghreb, «les sociétés anciennement colonisées sont prises dans un cercle ; C’est parce qu’elles sont en état d’indétermination culturelle ont du mal à distinguer entre le «nous» et le «eux», qu’elles pratiquent le bilinguisme institutionnel. Mais celui-ci renforce, au moins dans ses conditions d’exercice actuel, l’indétermination identitaire et fait obstacle à son surmontement.

 La solution logique parait être de faire parler la modernité ( réservée à la langue étrangère) par la langue originelle . Mais la crainte est d’effacer de ce fait même les référents culturels de celle-ci.Il n’est pas davantage possible d’exclure le secteur de la modernité : dans la position de défense précaire où ils se trouvent les peuples du Tiers Monde ne sauraient se priver de cette arme essentielle qu’est la maîtrise du code culturel de l’occident.

 Une société en somme, n’est pas plus libre que les groupes qui la composent de se donner son identité en toute autonomie : dans les conditions de communication et d’indépendance actuelles, une nation ne peut plus faire abstraction des rapports de forces internationaux ni de la structure planétaire qu’ils sous-tendent. » ( in collectif « Identité collective et changements sociaux », actes colloque _éditions Privat, Paris 198 6 .)

 Au-delà du classique clivage et comme le mentionne à juste titre Melle Hafsa Bekhelouf de l’Université Jean Moulin de Lyon 3 ( France) il y a le fait de « Prendre en considération l’idée que le français est une passerelle à l’universel», de la sorte «c’est dépasser quelque part le point de vue premier qui fut émis en ce qui concerne l’emploi du français en tant que langue du colonisateur ».

 Et aujourd’hui que « Nous vivons l’époque de la mondialisation avec tout ce qu’elle implique c’est-à-dire que nous sommes dans la communication rapide mondiale par l’avènement d’Internet du commerce international, du droit international etc., il semblerait donc que l’utilisation d’une langue comme le français qui est utilisé aux quatre coins de la planète, peut relever d’une démarche mondialiste. Par conséquent le français peut servir de passerelle linguistique entre le monde arabe et l’occident. Nous entendons par passerelle linguistique la capacité à véhiculer l’imaginaire ou l’identité d’une certaine culture par le biais d’une langue étrangère à cette culture en question.On pourrait ainsi dire que la littératuire maghrébine d’expression française peut être définie comme « littérature arabe écrite en français » selon les termes d’André Miquel (au sujet de l’oeuvre de Tahar Ben Jelloun ). »( in Article « Le paradoxe », revue Annales du patrimoine n° 3, Mars 2005, périodique de la faculté des lettres et des arts de l’université de Mostaganem ( Algérie), auteur Melle Hafsa Bekhelouf).

 En 1962 comme nous l’avons mentioné ci-dessus l’heure n’étant guère aux choix large des langues la langue de l’ex occupant s’imposait d’elle-même vu la nature des rapports de force nettement en défaveur de la ou des langues autochtones, et c’est en toute logique somme toute, que le bilinguisme s’affirma dans les différentes sphères institutionnelles culturelles et éducatives du pays avec toutefois le maintien à des postes de gouvernance sensibles des intellectuels arabophones avec souvent rattachés à leurs services des intellectuels francophones aux études supérieures souvent beaucoup plus poussées. Situation inconvenante qui n’était pas sans engendrer des mésententes, conflits et brouilles de toutes sortes , non pas du fait du favoritisme des uns par rapport aux autres mais en raison surtout des divergences d’options stratégiques voies et méthodes de planification et d’action, entre autres.

 Par ailleurs, les clivages entre « arabisants » et « francisants » comme on les désignait de façon péjorative et opposant diverses catégories d’intellectuels algériens pourtant embarqués pour un même destin communautaire, étaient aggravés, principalement dans les milieux universitaires comme le rapporte et le souligne Ali El Kenz dans son remarquable ouvrage « Au fil de la crise», indiquant notamment : le «morcellement du système universitaire a fini par produire deux sortes de moitiés d’intellectuels chacune mutilée de la dimension de l’autre conduites par la logique conflictuelle du système universitaire à fonctionner selon une division des taches : de simples techniciens d’un coté de purs idéologues de l’autre. Un cloisonnement qui leur interdit toute possibilité de synthèse organique donc, de se transformer en vraie intelligentsia.»( Ali El Kenz, Au fil de la crise, Bouchène-Enal coéditions, Alger 1993, p.21). Autrement dit, dès le départ, consciemment ou inconsciemment, mais sans la volonté manifeste de nuire ont été favorisés alors les germes de la division « arabisants-francisants » par l’entreprise précipitée d’une politique urgente post-indépendance d’arabisation tous azimuts qui a fini par ériger des murs d’incompréhension et d’incommunicabilité : Les arabisants traitant les francisants d’«occidentalisés sans repères identitaires culturels et spirituels nationaux», et les seconds qualifiant les premiers d’« obscurantistes sans ancrages scientifiques et culturels modernes universels »

 « Malheureusement ni les élites arabisantes prisonnières des schémas traditionnels de la culture arabe ni les élites francisantes férues de modernisme et d’occidentalisation n’ont su ni n’ont été capables de répondre aux aspirations et à la frustration de cette masse de jeunes produits de l’école confrontés quotidiennement à des modèles venus d’ailleurs.Ils exprimeront leur désarroi (…) mais surtout basculeront dans la violence et l’extrémisme.

 En définitive, c’est toute la société algérienne qui se trouve soumise par les effets pervers d’une politique démagogique fondée sur l’exclusion à un télescopage d’attitudes et de représentations langagières contrastées et contradictoires ( arabe contre français arabe contre dialectes arabes et amazigh) ; elles peuvent entraîner une radicalisation des revendications culturalistes linguistiques et identitaires ou, plus grave encore, conduire à la dépossession linguistique ( du fait de la stigmatisation des parlers populaires ) et à la perte de repères culturels authentiques susceptibles de servir de rempart contre les dérives absolutistes et totalitaires »( dixit :Khaoula Taleb Ibrahimi,in collectif « Elites et questions identitaires, chapitre : L’arabisation, lieu de conflits multiples, Casbah Ed.Alger 1997)

 Bien évidemment les accusations réciproques gratuites sans fondements véritables des arabophones aussi bien que des francophones partageant pourtant plusieurs paramètres en commun, avec des insuffisances et des carences de part et d’autre, sont favorisées par le climat ambiant d’absence de dialogue et de concertation qui empêche de gommer les malentendus et de combler les manques, personne n’étant plus algérien que les autres et personne n’étant plus rationaliste que les autres. Les positions tranchées éloignent au contraire de l’attitude sensée de la culture pluraliste identitaire à la fois nationale-patrimoniale et ouverte sur la modernité et l’universalité.

 Encore faut-il relever à propos de l’ancrage culturel identitaire national des uns et des autres qui se doivent de prendre en ligne de compte la complémentarité des paramètres interagissants de l’Arabité-Amazighité-Islamité-Africanité-Méditerraneité caractérisant la dimension pluraliste de l’identité culturelle Algérienne. Tant il est vrai, par exemple, que certains s’arc-boutant sur le patrimoine Amazigh et Maghrébin en général boudent le tout venant du Machrek ou inversement certains adeptes de l’arabisme exclusif qui boudent leur propre culture du terroir Amazigh ; comme il y a ceux prônant l’ouverture tous azimuts sur l’Occident de mesurer le risque, apparemment, de confusion entre modernité et occidentalité ou entre occidentalité et universalité, cette dernière incluant les cultures et savoir-faire de toutes les parties du globe dans leurs rapports interagissant dans les processus de démocratisation et d’émancipation multisectoriels et multidimensionnels. Les parties séparées ont tout à gagner à se rapprocher en vue de se compléter et de relativiser cet état des choses qui n’a que trop nui jusqu’ici…  

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