Il est aujourd’hui manifeste qu’il faudra enfin mettre en place un Etat

par Mohamed NABI, Le Quotidien d’Oran, 29 mars 2007
Le procès de Blida a révélé quelques recettes simples de la mise à sac des ressources du pays, «devant Dieu et ses serviteurs» impuissants. Par ses débats et plus encore par ses silences et ses «lignes rouges», il a levé un coin du voile qui recouvre la conduite des affaires de l’Algérie (1).Il a mis ainsi à nu les connivences tacites, dans un climat délétère, du goût de l’argent facile, de l’arrivisme inculte, du «contexte» coupable et de l’incurie avérée, de l’inertie prudente de ceux qui savent et de l’impunité de ceux qui comptent (2). Ce faisant il pose à la fois, même à son corps défendant, la question de savoir où était et où est l’Etat, ainsi que celle, jamais réglée, du système politique qui en assure l’immuable fiction (3). La question de ce pouvoir occulte sous couvert d’un édifice institutionnel et politique factice n’est cependant pas près, comme chacun sait, d’être réglée. Le hasard n’y est pour rien, pas plus que la fatalité. Mais après tant d’exploits, passés et présents, dans la «gestion» des affaires et des deniers publics, il n’est que temps de mettre enfin en place quelques institutions crédibles. Elles formeront le socle non d’un Etat «fort», il l’est depuis 1962 avec les résultats que l’on voit, mais seulement d’un Etat. Rien, sans cela, n’est possible. Sans cela, au point où en est le pays, tout est désormais possible.Au-delà des situations sur lesquelles le tribunal s’est prononcé, le procès de
la Khalifa Bank n’est pas symptomatique de la seule «gestion» du système financier et bancaire, public et privé. L’opacité, qui préside aux mécanismes de la dépense publique et aux conditions dans lesquelles sont parfois gérées les affaires et les finances des secteurs économiques qui relèvent de l’Etat, appelle aussi des audits compétents, sereins et nécessaires. En attendant ceux qui, en principe, sont prévus et ceux qui n’auront jamais lieu, ce procès aura cependant permis aux Algériens d’avoir quelques aperçus sur les conditions des déconfitures renouvelées et souvent escamotées, dans l’administration des moyens et des affaires du pays. En mettant l’ascension du groupe Khalifa sur le compte du «contexte politique, de l’ouverture du marché économique [et] de l’apparition d’un terrorisme aveugle» (4), l’accusation occulte tout ce qui rend possible, depuis longtemps, la mise en coupe réglée des ressources du pays, sans armes et sans attaques de fourgons blindés, et pas seulement dans presque toutes les banques publiques et privées.
Ignorée par le parquet, la question est donc évacuée de savoir ce que faisait l’Etat durant tout ce temps, comme plus tard au cours des années de vie de
la Khalifa Bank ou du pillage des autres banques publiques et privées. L’explication en serait simple. Selon un ancien ministre des Finances, «
la Banque Algérienne – ex-Banque centrale – est depuis 1990 souveraine et indépendante dans ses prises de décisions» (5). Ainsi, l’Etat ne peut plus être en rien responsable des arrêts d’une institution si souveraine. Le rôle en particulier de son Conseil de
la Monnaie et du Crédit ainsi que la collégialité de ses décisions ont été soulignés par tous, ministres ou responsables anciens et actuels de
la Banque Centrale. Ni l’Etat donc ni d’ailleurs personne d’autre n’est responsable de ce qui s’est passé. Car, outre le «contexte» invoqué aussi par l’accusation, l’un des inculpés, interrogé sur les raisons du dépôt des fonds effectué, explique : »à l’époque il y avait un environnement qui l’imposait». A la question de savoir «qui a eu l’idée de placer l’argent à Khalifa», un autre répond : «personne, c’est l’environnement qui l’a décidé» (6).
Le «contexte» et «l’environnement» ne justifient rien. Mais il y avait sans doute dans l’air du temps et des cercles étroits où le pouvoir n’a pas besoin de mots pour se faire entendre, une volonté de «faciliter» l’émergence du groupe Khalifa. L’indépendance de
la Banque d’Algérie et la collégialité des décisions de son Conseil du Crédit et de
la Monnaie ne pouvaient y faire obstacle, si tel avait été leur dessein. En fait,
la Banque et le Conseil ne forment qu’une seule et même institution. «L’indépendance» de la première et la «collégialité» du second sont des fictions. Aussi n’est-il pas inutile de rappeler en quoi elles consistent. Le CCM se compose de sept membres dont le gouverneur, président, les trois sous gouverneurs, ainsi que trois autres membres, tous nommés par décrets présidentiels. La décision est prise à la majorité simple. Il suffit pour cela des voix du gouverneur et de ses trois sous-gouverneurs. La «collégialité» se résume ainsi à
la Direction de
la Banque (7). Il en est d’ailleurs de même, hors des circuits financier et bancaire, de «l’autonomie» des entreprises et des organismes publics économiques. Elle a été vite coiffée par d’autres structures tout aussi «autonomes», chargées de la coordination et de la cohérence des divers domaines d’activités de ce secteur essentiel de l’économie nationale. Cette «autonomie» ne diminue en rien l’ingérence de tutelles qui ne sont pas que ministérielles. Elle s’est surtout traduite par une dilution des responsabilités dans l’opacité et la confusion accrues de la gestion. Elle crée ainsi une situation propice à des dérives dont les seuls responsables seraient «l’environnement» et le «contexte». Quant à l’indépendance de
la Banque Algérienne, chacun peut en juger à la lumière de celle des autres institutions de l’Etat. Il serait possible de, presque, tout citer et pas seulement l’APN, le «Sénat», le Conseil Constitutionnel,
la Justice,
la Cour des Comptes, le Conseil d’Etat ou l’APC ou encore le Gouvernement, dont les ministres sont «auditionnés» à tour de rôle sur leur gestion par le chef de l’Etat entouré d’un jury inconnu. Laquelle de ces institutions aurait pu seulement poser, publiquement, quelques questions sur les activités de
la Khalifa Bank ? Le tribunal en a jugé. Il a estimé, aussi, avec la lourde condamnation de l’ancien gouverneur, qu’il y a eu plus que carences ou fautes au niveau de
la Direction de
la Banque Algérienne. Dès lors, il devient impossible que ce jugement puisse ne pas concerner, également, ses tutelles.
La Banque et la «collégialité» de son Conseil du Crédit ne peuvent servir de paravent. Ils ne sont que des illustrations, parmi tant d’autres, des institutions en trompe-l’oeil du pays.
Les «réformes» n’y ont changé, pour l’essentiel, que les apparences. Cela est manifeste dans tous les domaines. Ainsi, «indépendante», «souveraine» ou «autonome», la gestion des patrimoines du pays n’a cessé d’être ce qu’elle a toujours été. Mais bien que nul ne sache où elles en sont, il semble que les réformes suivent leur cours, «relancées» et «amendées» dans tous les sens depuis 18 ans. Leurs buts, incertains et contradictoires, renvoient aux questions occultées de l’Etat, de ses institutions et de leurs prérogatives.Pour l’immense majorité, l’Etat se résume aux services de la mairie, de la daïra ou des impôts, à la poste, à l’université, à l’hôpital ou aux transports publics, et toujours et partout, à la foule qui s’y bouscule et attend. Il se manifeste davantage encore par son absence et l’insalubrité, le manque d’hygiène et d’entretien des cités populaires des villes et villages du pays.L’Etat se réduit à ces administrations paupérisées et souvent peu ou pas préparées à leurs tâches, sous-encadrées et livrées à elles-mêmes. Les choses étant ce qu’elles sont, ces administrations ne sont ni ne peuvent être un outil de «relance» de l’économie ou de règlement des problèmes dans lesquels se débattent les populations. Le reste des institutions – Parlement, Conseil Constitutionnel ou Cour des comptes – tout comme les appareils politiques des partis de la «coalition au pouvoir» ou de la seule centrale syndicale agréée, remplissent des fonctions pour l’essentiel à peine décoratives et de légitimation du système politique. Chacun peut juger, là aussi, des résultats dans l’accomplissement des missions qui sont les leurs. Cette situation ne doit rien au hasard. Le «pouvoir» n’avait pas besoin d’un Etat. Il se suffisait d’appareils chargés des affaires d’intendance, d’exécution et de représentation. De sorte que le pays et le régime n’ont aujourd’hui ni un Etat, ni même une administration à la mesure des défis auxquels ils sont l’un et l’autre confrontés.Ce vide institutionnel et politique entretenu renvoie à son tour à la nature et aux bases du pouvoir, inchangé, qui régit le pays. Les émeutes d’Octobre 88 avaient pourtant eu pour effet le souci d’une certaine libéralisation du champ politique, syndical et du mouvement associatif. Le tout a vite fait place à une nouvelle légitimation, durable, du système de toujours. L’irruption massive et violente du FIS sur la scène nationale et ses suites sanglantes ont en effet substitué à la légitimité révolutionnaire dont le pouvoir se réclamait, celle des craintes, nullement imaginaires, de la perspective d’un Etat théocratique, contre lequel il constitue un bouclier. Ces craintes sont celles du régime certes mais partagées aussi, et pas seulement, par les courants porteurs d’aspirations démocratiques. Le «FIS» ou ce qu’il représente, à la fois produit des pouvoirs, de Rabat à Riyadh, mais aussi des désarrois impuissants de la société musulmane, redonne une légitimité au système en place, tacitement admise par la «communauté internationale» (8). Elle n’en est pas moins aussi un alibi. Elle consacre en effet la perpétuation de nouveau légitimée du statu quo économique, social et politique. Celui-là même qui fut le terreau premier du populisme politico-religieux. Le «FIS» n’a rien à craindre de ce statu quo. Au contraire. Les questions des années 90 restant entières et grosses d’autant d’incertitudes.Mais le pouvoir n’a rien à offrir de plus que les appareils et les recettes de toujours (9). Il s’en remet donc à la «coalition au pouvoir», supposée représenter une base politique et sociale solide. L’opposition agréée est censée être la voix de l’opposition tout court. Le danger est que cette fiction politique soit prise au sérieux. Cet édifice, précaire parce que factice, ne tiendra pas face au premier mouvement social massif trop durement réprimé, à tout scrutin libre ouvert à tous les courants, agréés ou non. Nul au fond ne l’ignore. En attendant on ne sait quoi, le peuple sera bientôt appelé à officialiser les quotas âprement négociés des partis de la «coalition» qui formera la majorité présidentielle de la prochaine APN. Il aura ensuite à élire des assemblées locales sans prérogatives et sans ressources. Peut-être même devra-t-il réviser
la Constitution qui permettrait un 3ème mandat présidentiel (10). Il n’est pas sûr qu’il ne s’avère pas trop long, pour tout le monde. Que ces mornes rituels auxquels se résume la souveraineté populaire se déroulent dans une indifférence de plomb importe peu. Elles auront occupé un temps la «coalition» et ses «opposants».
Les retombées du procès de Blida pourraient par contre rendre la vie de la plupart encore plus difficile par des contrôles accrus sur tout et sur rien. Les crédits d’aide à l’emploi des jeunes risquent ainsi de connaître un examen désormais encore plus prudent des «règles prudentielles». Leurs risques sont trop grands pour les banques publiques (11). Le change libre interdit, les Algériens, sans cartes de crédit ni comptes bancaires à l’étranger, auront le choix de s’y rendre avec les 160 euros d’allocation touristique annuelle ou d’avoir à faire à la justice. Quant à l’ordonnance hâtive sur l’emploi, par le secteur privé, de cadres de l’Etat et assimilés, elle apparaîtra vite pour ce qu’elle est, un autre coup d’épée dans l’eau.Un quart de siècle d’atermoiements, d’irrésolution, de demi-réformes avortées et de défense du monopole de la décision politique, aboutit à un pouvoir qui peut tout sur les hommes mais ne peut rien changer à la situation du pays. C’est dire que les questions auxquelles renvoie l’ascension et la chute du groupe Khalifa, à savoir celles de l’Etat et du pouvoir, ne sont pas près d’être posées et moins encore réglées par ce dernier. Comme sur toute autre question clé, la seule perspective reste pour l’heure celle du statu quo. Le problème en effet est que le chef de l’Etat n’a pas ou n’a plus de politique. Le problème est que rien ne dit, non plus, qu’il y en ait une dans les divers cercles du pouvoir. Aussi, pour une appréciation lucide des chances du pays de sortir, sans drame, de l’impasse dans laquelle il tourne en rond, est-il nécessaire de se demander, également et sans complaisance, s’il y a aujourd’hui, au sein de l’opposition, de quelque bord qu’elle soit, agréée ou non, une alternative crédible sur les questions, essentielles et occultées, de l’Etat et du pouvoir.A Suivre

Notes:

(1) Dans le procès de
la Khalifa Bank, personne ne pense que les «lignes rouges», explicitement rappelées, sont le fait de la présidente du tribunal, de la seule ordonnance de renvoi ou de quelque autre artifice de procédure ;
(2) L’un des inculpés, interrogé sur une carte de gratuité, utilisée pour dix voyages en France sur les lignes de K. Airways, la justifie en déclarant : »Même le Prophète ne refusait pas les cadeaux». Sans qu’apparemment personne ne s’en offusque !: El-Watan: 14-02-07 ;(3) Peu de régimes sortent indemnes de ce genre de procès. Il soulève trop de questions en laissant les réponses aux soins de la rumeur publique. En dépit du scepticisme qu’il suscite, rien ne dit que celui-ci restera sans conséquences.(4) El-Watan 25-02-07;(5) Cf. El-Watan du 27-01-07 ;(6) Le président de
la JSK a sans doute raison qui répond «dans un éclat de rire»: «C’est comme que ça se passe en Algérie, Mme
la Présidente». Il s’adressait à la juge qui l’interrogeait sur un chèque offert par
la K.B. pour l’achat de «Peugeot 307 HDI» offerts à l’équipe et dont lui-même n’a pas voulu bénéficier. Mais la question n’est peut-être pas de s’en accommoder mais de remédier, de façon urgente, aux maux qui rongent le pays. El-Watan du 18-02-07;
(7) Ces observations ne constituent en aucune façon une appréciation de la décision d’agrément de
la Khalifa Bank, décision arrêtée en l’occurrence à l’unanimité, selon les déclarations du gouverneur de l’époque. L’objet en est de montrer le caractère fictif de «l’indépendance» des institutions, collégiales ou non, quels qu’en soient la mission et le domaine d’intervention;
(8) La «communauté internationale», c’est-à-dire les 7 ou 8 plus grandes puissances militaires, scientifiques, économiques et commerciales. Elles financent pour une large le fonctionnement de l’ONU et de ses organisations spécialisées : FAO, OMS, OIT, OMC, CNUCED etc.; elles détiennent aussi le principal des capitaux de
la Banque Mondiale et du FMI notamment; elles assurent aussi le financement et la logistique des interventions militaires décidées par le Conseil de Sécurité notamment en Afrique, même quand cela est mené sous l’égide de l’Union africaine, ou parfois directement comme en Serbie, au Kosovo, en Bosnie ou en Afghanistan; (l’intervention en Irak n’ayant pas reçu l’aval du Conseil de Sécurité ne concerne que les Etats-Unis et leurs alliés); la majorité des 191 membres peinent souvent à faire face de façon régulière à leurs obligations financières au budget de fonctionnement de l’Organisation;
(9) Des 3 ou 4 questions qui importent pour l’Algérie en politique étrangère, celle de l’avenir de l’ancien Sahara espagnol, posée depuis la fin de la colonisation étrangère, il y a 32 ans, ne voit toujours pas l’ombre d’une perspective de solution satisfaisante pour toutes les parties concernées tandis que les réfugiés le restent et que, frontières bouclées, les relations avec le pays voisin et «frère» de l’Ouest nourrissent, de part et d’autre, d’absurdes et stériles chauvinismes. Quant au «Nepad» réduit à un sommet confidentiel, à l’insaisissable traité d’amitié algéro-français dont les deux pays se sont fort bien passé jusqu’à présent, aux sommets des Etats de la ligue arabe et de l’Union africaine ou à l’introuvable «Alger, capitale de l’année de la culture arabe», cette coûteuse et souvent désolante agitation a du mal à intéresser même les journalistes dont le travail est d’en rendre compte; pas plus d’ailleurs que les péripéties des négociations avec l’OMC, dont on se demande en quoi elles sont indispensables à une politique de développement et de création massive d’emplois, pour un pays qui n’a que du pétrole et du gaz à vendre et qui se vendent tout seuls, aux prix fixés ailleurs. Quant à inonder en produits et services un marché algérien de plusieurs milliards de dollars par an, «les délégations étrangères [qui] se bousculent à Alger», selon les titres de la presse nationale, s’en chargent fort bien, sans ticket d’entrée à l’OMC;(10) Occasion, pour l’auteur de ces lignes, de rendre l’hommage dû au Pt Liamine Zéroual pour le bon sens qui lui a fait limiter à deux le nombre des mandats présidentiels. Il a donné ainsi aux Algériens la possibilité, une fois tous les 10 ans, de changer d’attelage à défaut de pouvoir changer de politique. Pour son humilité aussi, face à l’ampleur des défis auxquels le pays est confronté, vertu si rare dans les fonctions qui furent les siennes. Pour sa démission aussi qui, selon ceux qui le connaissent, ne fut pas plus ou moins imposée et portait sur un vrai désaccord politique. Pour enfin la discrétion avec laquelle il est rentré vivre chez lui, dans sa région natale;(11) Sur «700 dossiers – «agréés» par une agence nationale d’aide à l’emploi des jeunes – : 13 (treize) ont été acceptés par des banques algériennes… les crédits sollicités vont de 50.000 à 400.000 DA» (soit des crédits d’environ cent euros à 4.000 !) Kamel Daoud – Le Q. d’Oran: 11-02-07.

Deuxième partie

Il est aujourd’hui manifeste qu’il faudra enfin mettre en place un Etat par Mohamed Nabi Suite Et Fin
Ce qu’on appelle le pouvoir, avec à sa tête le chef de l’Etat, apparaît tétanisé face aux défis auxquels l’Algérie est confrontée et d’abord à ceux de l’Etat et de l’indispensable évolution de ses institutions.Il semble que le pouvoir n’ait pour l’heure d’autre perspective que celle du statu quo, sur ces questions comme sur tant d’autres, majeures. (1) Cette absence de perspectives impose de se demander, si aujourd’hui il y a, au moins, au sein des oppositions de tous bords, résolues ou tactiques, agréées ou non, une alternative politique en mesure de mettre en place quelques institutions crédibles. L’objet doit en être un Etat enfin capable de mettre le pays en situation de faire face aux exigences du siècle et du monde dans lequel l’Algérie tente de survivre. La question concerne en premier lieu les partis démocratiques, ou qui se veulent tels et leur discours sur les questions de l’organisation de l’Etat et de son fonctionnement. Elle s’impose aussi, naturellement, aux mouvances du fondamentalisme politico religieux et à leurs projets, sur ces mêmes questions. Sur ces dernières comme du reste sur l’ensemble des maux durables auxquels les Algériens sont confrontés, l’intérêt du discours des démocrates et des fondamentalistes se mesure à son écho dans les profondeurs de la société. Il se manifeste donc, aussi, au crédit que le pouvoir leur accorde.Il ne s’agit pas de savoir si, en Algérie, il y a des démocrates. Il y en a, bien entendu, hommes et femmes de convictions et de courage, dans toutes les régions, par delà les spécificités culturelles et linguistiques ou les barrières sociales ainsi que, trop souvent, les préjugés que cela entraîne. Et il y en a sans doute plus qu’il n’y paraît, arabophones, berbérophones ou francophones. Le lourd tribut de sang payé par celles et ceux qui n’ont pas craint au temps de l’épreuve d’afficher leurs certitudes, en porte le cruel témoignage. Il s’agit seulement de se demander avec lucidité, si l’opposition démocratique est en mesure de concevoir et de mettre en ouvre l’évolution qui fera des coquilles vides actuelles les institutions dont le pays a besoin. Les partis de cette opposition démocratique, résolue ou de circonstance, sont dans l’ensemble agréés, qu’il s’agisse du FFS, du RCD, du PT, du MDS ou de l’ANR. (2) Ils assurent une activité militante plus ou moins soutenue, même si pour la plupart, elle reste épisodique et confidentielle. En outre à l’occasion de chaque scrutin présidentiel ou législatif, une demie douzaine parmi les dépositaires des quelque 30 sigles agréés, refait surface en ‘opposants’ démocratiques.L’écho de ces partis au sein de la société et de l’ensemble des démocrates est loin de ce qu’il fut avec la revendication culturelle berbère. Celle-ci n’a jamais été limitée aux seuls partis démocratiques mais ils en ont été les principaux acteurs.Illustration d’un combat légitime, elle fut l’élément central d’un discours mobilisateur. Sa reconnaissance par
la Constitution en tant que langue nationale a vidé le discours démocrate de sa substance et de son écho populaire. L’ambition de la démocratisation du pouvoir et donc de la réforme des institutions de l’Etat devrait constituer désormais l’une des revendications centrales d’un projet inscrit dans les conditions économiques, sociales et politiques de l’Algérie d’aujourd’hui.

Une ambition de démocratisation de la décision politique relèverait d’une discussion de salon, si elle ne prend pas encharge l’état réel du pays aux plans économique, social et politique. Or l’opposition démocratique non seulement n’en est pas là mais ne se pose pas même la question de crédibilité des institutions. Elles sont tacitement acceptées en l’état. Cette question pour l’opposition démocrate reste au mieux de peu d’intérêt et d’une façon générale ne se pose pas. Elle ne voit non plus ni objection ni problème pour l’avenir, à ce que la classe politique soit réduite aux seuls partis agrées. La conviction apparente est que cela pourrait durer toujours. Il ne semble pas non plus qu’elle perçoive davantage les contradictions ingérables entre les principes démocratiques dont elle se réclame et des revendications de financement public des partis politiques, de l’ouverture du champ audio visuel, de levée de l’état d’urgence ou encore de l’autorisation des manifestations publiques, le tout étant réservé aux seuls partis agréés. Il n’est même pas sûr que cela soit applicable au MSP ‘au pouvoir’, et moins encore aux deux autres partis ‘islamistes’ agrées. Le seul problème politique serait que
la Constitution n’est pas appliquée. Or comme les précédentes,
la Constitution organise elle-même l’impuissance des institutions qu’elle met en place. Quant à sa révision éventuelle elle n’est pas même évoquée. Aussi la mouvance démocrate n’a-t-elle à peu près rien à dire et donc peu à proposer sur la question des institutions et plus généralement sur la
‘démocratie’. A la veille des législatives, pour elle comme pour les coalisés ‘au pouvoir’, la fraude électorale constitue le souci quasi unique. Les uns et les autres sont occupés à préparer la seule campagne électorale qui vaille, celle qu’il importe de mener auprès de ceux avec lesquels se décident les futurs élus de chaque parti dans chaque wilaya, le chef de l’Etat tranchant, en dernier ressort. (3) Pour toutes les formations en lice l’objectif est aussi de compter davantage auprès du pouvoir en en gagnant sa confiance. (4) Le déni permanent des dures et durables réalités du pays, si omniprésent dans le discours démocratique sur la société et la ‘
démocratie, donne le sentiment qu’ils relèvent davantage du souhait paresseux que d’une volonté lucide d’initier et d’accompagner les gestations douloureuses d’une société plus juste, plus prospère et plus libre. Plus tolérante aussi à l’égard des siens et des autres. A entendre ce discours, dans l’ensemble aussi indigent et léger que les harangues oficielles, il suffirait de plaquer sur la société les résultats de conquêtes politiques et sociales séculaires et souvent sanglantes ainsi que de permanents combats idéologiques menés ailleurs. Il ne coûte ainsi rien de rêver de l’Etat de droit et d’une illusoire alternance démocratique au pouvoir.La position du FFS qui boycotte le scrutin législatif a toujours été dans cette mouvance celle d’une opposition résolue au régime. Il n’est cependant pas évident que la solution longtemps avancée d’une Constituante élue au suffrage universel puisse être une issue. Aujourd’hui comme hier, elle ne pourrait que mettre à nu les conflits profonds, parfois irréductibles, sociaux, culturels, politiques et idéologiques d’une société trop longtemps émiettée et verrouillée. Le FFS estime que «la classe politique ne représente plus une opposition» et se demande «par rapport à quoi ? Il y a beaucoup de personnes et de partis» dit-il, «qui s’approprient cette qualité avec abus.» (5) Il serait en effet utile dans la mêlée confuse qui règne, de tenter de « redonner un sens aux mots de la tribu ». (6)Il est en effet clair que pour l’heure il n’y a dans la mouvance démocratique ni un projet cohérent, ni des forces structurées ni même l’ambition affichée d’une alternative politique permettant de mettre enfin en place quelques institutions crédibles d’un Etat. La crainte de la fraude électorale évacue, en un discours sommaire, la question de l’Etat et de la ‘

souveraineté populaire’, réduite pour l’essentiel aux résultats du prochain scrutin législatif. Cette opposition démocrate militerait sans aucun doute pour un régime démocratique, s’il n’y avait pas le fondamentalisme politico religieux. Seulement il est là, sans autre solution que violente et suicidaire, mais aussi manifestation incontournable de tous les maux et de tous les problèmes ignorés du pays, de ses instituions pas même décoratives, des attentes bafouées de ses populations et aussi de tout le poids occulté des anachronismes et des pesanteurs de la société. Tant que tout cela restera escamoté dans le discours et l’action du pouvoir et de ses oppositions démocratiques, il n’y aura d’autre choix pour la grande majorité de la population et de la jeunesse du pays que la fuite si possible, l’indifférence apparente des colères tues et la tentation de tous les extrêmes.C’est dire que ce que représente le ‘FIS’ n’est pas près de quitter le centre de la scène politique. Prétendre leur interdire de faire de la politique est une autre fiction. Ils sont à peu près les seuls à en faire.Les raisons avancées ici ou là, pour expliquer la situation marginales des courants démocratiques, seraient dues à la volonté du pouvoir de réduire leur influence étant lui-même allié sinon inféodé à la mouvance islamiste. L’évidence est que sans le pouvoir, il y a 15 ans que le populisme politico religieux aurait pris les rênes du pays. Ses partisans ne le savent que trop. Que le pouvoir ne fasse rien qui puisse vraiment changer de façon radicale le terreau économique, social, politique et de décomposition morale et civique de la société est une démission suicidaire pour le pays sur laquelle il faudra sans cesse revenir. Mais l’inexistence d’un mouvement démocratique cohérent et structuré, porteur d’un projet de société crédible, ne s’explique pas par les obstacles ou la répression du pouvoir. Celle-ci n’a jamais été tendre non plus, et peut-être surtout, envers les ‘islamistes’. Elle n’a pu cependant empêcher qu’ils soient toujours là, plus ou moins puissants qu’auparavant. Personne n’en sait rien d’ailleurs, pas plus aujourd’hui qu’à la veille des législatives de 1991. La condition première d’un avenir qui ne soit pas réduit aux régressions frénétiques et autistes d’un Etat théocratique est de regarder en face toutes les réalités du pays et de la société. Il n’y a pas d’autre moyen de les changer.La cause de l’état actuel du mouvement démocratique n’est pas le pouvoir, il aurait plutôt besoin qu’un tel courant plus soit plus large, ne serait-ce que pour mieux faire contre poids aux pressions ‘islamistes’. La marginalisation du parti démocrate est due à l’absence encore manifeste d’abord d’un discours élaboré qui présente une alternative crédible sur les institutions de l’Etat autan que sur l’économie ou sur tel ou tel autre des maux divers du pays. Quant au ‘FIS’ et au populisme politico religieux qu’il représente, il est compréhensible mais peu rassurant de voir le tout réduit encore et toujours, à ses crimes abominables pour lesquels il n’y a toujours pas l’ombre d’un repentir officiel, aux activités ‘mafieuses’ de nombre de ses membres et au mépris qui se veut souverain qu’inspirent les ‘tôliers’ et autres enseignants du primaire qui le dirigent. C’est vraiment vouloir ne pas voir.Est- ce pour autant qu’un Etat théocratique peut constituer une alternative sur quelque question que ce soit ? Pour ses militants et partisans certainement. L’écho dans la société en est peu connu. Mais personne, en dehors des milieux ‘

islamistes’ n’est prêt à l’épreuve d’une élection libre pour en savoir plus.Ce projet populiste d’inspiration politico religieuse reste surtout un rejet viscéral et dévastateur des régimes, monarchiques ou républicains, mais toujours autoritaires, des Etats de la ligue arabe et de la plupart des pays musulmans ainsi que de l’ordre social et culturel sur lequel ils se perpétuent. La tragique ironie est qu’il se propose d’y substituer la violence revendiquée d’une tyrannie d’autant plus sans issue qu’elle est censée se fonder sur des préceptes divins.Ces objectifs n’en constituent pas moins pour beaucoup, à travers ces pays, une alternative souhaitable et, pour un certain nombre suffisamment pour mériter le sacrifice de leur vie et justifier le meurtre de coreligionnaires qui ne seraient sur la même ligne.

Mais la force de la mouvance procède de l’impuissance de populations immenses et de sociétés déstructurées qui ne peuvent et ne voient rien changer aux plaies mille fois dénoncées du désordre établi, de la mise à sac impunie des ressources de pays riches ou misérables, de l’ignorance, de la pauvreté et du chômage de masse, de l’étalage insolent d’inégalités sociales trop neuves et croissantes, de régimes partout comparables sous des vocables divers. Cependant les mouvements ‘islamistes’ n’ont pas plus que les pouvoirs vilipendés, de politiques de rechange et encore moins de programmes de gouvernement. L’un des principaux penseurs de l’Islam politique et longtemps au pouvoir au Soudan déclarait à ce sujet : « Nous sommes arrivés au pouvoir en 1989 sans programme et sans projet. L’argent du peuple a commencé à déferler sur nous et nous avons succombé. Toutes nos prières et nos pèlerinages sont frappés de nullité parce que nous avons été corrompus. » (7) L’aveu de dérives ainsi recommencées malgré tous les changements laissent entières les questions de l’avenir. Faute à l’heure actuelle d’une alternative politique démocratique permettant de mettre enfin en place quelques institutions crédibles d’un Etat, la décision et la responsabilité restent aux mains du pouvoir. Balancer sans cesse entre la paix et la réconciliation nécessaires mais qui, imposées, ne changent rien sans inspirer l’ombre d’un repentir et le recours récurent et indispensable aux services de sécurité et à l’armée, ne fait pas une politique, ni ne peut en tenir lieu indéfiniment. Et le pays a un besoin urgent d’une politique. En l’état actuel des rapports de force, une initiative de déblocage de la situation actuelle ne peut venir que du pouvoir.La tâche des oppositions démocratiques reste en dépit de tout essentielle. Elles doivent présenter au pays une alternative, un projet et une force capables de susciter l’adhésion et le soutien d’une majorité. En attendant il importe de travailler à une plateforme de mesures et de réformes de nature à enclencher, sans drames un processus de sortie de la pire des situations, celle du statu quo et de l’immobilisme. Nous tâcherons si possible d’en formuler quelques éléments.Notes :

1- Cf. ‘Il est aujourd’hui manifeste qu’il faudra enfin mettre en place un Etat’-1er partie ; Le Quotidien d’Oran’ du 19-03-07 ;2- A l’exception, sauf erreur de notre part, du Front Démocratique de S-A Ghozali et de l’UDR ainsi que d’un ‘Comité’ de démocrates, le CCDR ;3- S. Sadi appelle à une ‘coalition démocratique’. Il appelle à un « dialogue pluriel et à un débat sérieux ;. ..l’opposition a pu être impatiente. Le pouvoir a sans doute été trop lent. Seul un débat sérieux, sincère et responsable peut aider la nation à trouver la juste voie. » Ouverture du 3e Congrès du RCD : Le Q. d’O 10-02-07 et 13-02-074- Les démocrates « ne doivent plus se contenter des strapontins du pouvoir » ; porte-parole du CCDR ; El W. 28-11-06 ;5- Par la voix de son Secrétaire Général : Liberté 05-02 07;

6- S. Mallarmé ;

7-:Hassan El-Tourabi- A.Halli,

Le Soir d’Algérie-19-03-07 .

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