ECONOMIE ALGERIENNE 1986 – 1998 :

Omar Benderra

Extrait de La Méditerranée des réseaux, Marchands, entrepreneurs et migrants entre l’Europe et le Maghreb, sous la Direction de Jocelyne Cesari, Maisoneuve et Larose, Octobre 2002

L’histoire économique de la période 1986-1998 est celle de la transition avortée vers la démocratie et l’économie de marché, du basculement de la société algérienne dans une violence effroyable. Cette période a consacré l’impossibilité de toute réforme politique et économique et a vu le triomphe sans partage de l’immobilisme. Le groupe d’officiers généraux détenteurs exclusifs du pouvoir réel représente des groupes d’intérêts différents qui ne s’accordent que sur le maintien à tout prix de leur hégémonie sur la société. Expression de réseaux concurrents mais anti-démocratiques, les influences croisées de ce pouvoir de l’ombre n’ont d’autre effet que de conforter un statu-quo chaque jour moins viable.

L’expérience de ces années de sang montre, en dépit des déclarations lénifiantes et des approches technicistes, que la crise algérienne est fondamentalement politique ; ni les programmes  » idéologiques  » du FMI ni les injections massives de capitaux, ni la hausse forte et durable des prix des hydrocarbures n’ont permis à l’économie algérienne d’émerger de l’état de catalepsie dans lequel elle est enfermée depuis l’arrêt du programme de réformes en juin 1991.

Au plan politique, l’échec permanent des replâtrages successifs et du trucage systématique d’élections à répétition exprime la stérilité de l’emprise des réseaux militaro-mafieux sur l’Etat, ses appareils et l’administration.

La paralysie de l’économie algérienne n’est cependant pas une fatalité, la dynamique enclenchée lors de la brève période de l’ouverture démocratique entre 1989 et 1991 le montre. Dans un contexte très défavorable, la libération des initiatives et la mobilisation des compétences sur un programme lisible et cohérent a prouvé que les réserves de créativité existent bel et bien.

Pour en faciliter la lecture cet article est structuré en trois volets ; d’abord une chronologie synthétique et critique de l’évolution économique de l’Algérie entre 1986 et 1998. Le deuxième volet est consacré aux forces politiques et aux acteurs de cette période. L’état des lieux et les perspectives sont examinés dans la troisième partie.

La gestion des contre-chocs pétroliers

La baisse régulière du prix du brut amorcée à la mi 1985 s’accélère brutalement en 1986. Le niveau des prix atteint son plancher et dévoile brutalement les dysfonctionnements structurels de l’économie algérienne. En effet, les carences profondes de l’économie administrée, masquées jusqu’alors par l’importance de la rente, apparaissent au grand jour. La chute des prix du pétrole de 40% réduit à néant les illusions de puissance du potentiel industriel algérien et révèle, au contraire, la dépendance et la fragilité d’un système construit sur la seule performance du secteur des hydrocarbures.

La contraction des ressources extérieures à partir de 1986 a pour effet de réduire progressivement les flux d’importation mais à un rythme plus lent que celui de dégradation de la capacité financière extérieure de l’Algérie. Les exportations sont réduites de moitié entre 1986 et 1990. Les contrats de travaux et d’équipements continuent en effet d’être honorés, même si de nouveaux projets s’avèrent plus difficiles à lancer. La coopération financière bilatérale ainsi que les crédits financiers remédient, à point nommé, aux difficultés de paiements extérieurs. Cependant, l’image du pays sur les places financières est sévèrement affectée, l’évaluation du risque algérien tend à se dégrader. Les implications de cette appréciation détériorée se reflètent dans l’érosion régulière des crédits commerciaux garantis, relayés, défavorablement, par des crédits bancaires à court terme, ainsi que par l’accroissement des marges financières et l’altération des conditions de remboursement..

La magnitude de cette première secousse est relativement atténuée par le maintien d’une certaine confiance des places financières. Paris et Tokyo principalement, font preuve d’un optimisme relatif dans la capacité algérienne à s’adapter et à mettre en oeuvre une politique économique satisfaisante. Les crédits financiers et commerciaux sont facilement octroyés, mais en contrepartie le stock de la dette enfle rapidement et ses conditions, maturité et coût, se détériorent. Entre 1985 et 1988, la dette totale double de volume pour atteindre 26 milliards de dollars, soit trois ans d’exportations avec un service de la dette représentant 72% des exportations

Dès 1987, le poids du service de la dette s’ajoute aux autres signes structurels négatifs pour corroborer l’évidence d’une crise des paiements durable. Le service de la dette dépasse, en effet, 7 milliards de dollars dès 1987 pour approcher 9 milliards de dollars en 1990. La priorité à la stabilité sociale conduit les autorités financières à envisager des alternatives exceptionnelles. Les partenaires occidentaux, et surtout la France, tendent à développer les soutiens politiques et financiers pour préserver la solvabilité d’un marché traditionnellement porteur.

Dans cette perspective, les autorités françaises incitent les Algériens à poursuivre simultanément deux objectifs :
o entamer des négociations avec le FMI pour le rééchelonnement de la dette.
o assouplir la politique pétrolière et gazière pour permettre, dans des délais rapprochés, l’augmentation durable des exportations. L’idée sous-jacente est que la dynamisation du secteur des hydrocarbures, tout en garantissant la stabilité future du pays, peut en effet faciliter, dans l’intervalle, l’emprunt sur les marchés de capitaux

Prises de court et désireuses de ne rien faire qui puisse remettre en question l’équilibre politico-économique en vigueur, les autorités algériennes refusent d’engager les transformations structurelles d’une économie étatisée, dominée par un secteur public inefficace et bureaucratisé. Confrontées à la contraction dramatique des revenus externes, les banques algériennes, puis toutes les entreprises publiques, sont invitées à recourir à l’emprunt à court terme directement, ou via les fournisseurs, sur le marché financier international. Persuadé du caractère conjoncturel de l’affaissement des prix du brut, le gouvernement algérien refuse également d’envisager le rééchelonnement de la dette en misant sur un hypothétique retournement du marché des hydrocarbures.

Dès le début de 1987, les mesures de rigueur financières adoptées par le gouvernement paraissent incohérentes et dérisoires. Le montant du stock de la dette est considéré comme secret d’Etat. Pour masquer l’ampleur de la crise auprès de l’opinion, les autorités décident de comprimer les importations d’équipements plutôt que celles de consommation. Le résultat en est un ralentissement marqué des programmes d’investissement et l’aggravation des surcoûts financiers, influençant directement et de façon négative la croissance. L’élément interne de stratégie repose sur l’appel excessif à la monnaie pour combler le déficit budgétaire, ce qui a pour effet mécanique d’alimenter l’inflation et d’éroder le pouvoir d’achat des revenus fixes. Sauf en matière de réduction du taux de change de près de 25% entre 1986 et 1989, le résultat global ne peut être que négatif. Cette même année, le FMI autorise les tirages automatiques et encourage, avec les autorités françaises, les discussions pour la renégociation de la dette.

Comme pour les pays d’Amérique du sud au début des années 1980, le recours systématique aux crédits à court terme (12 mois) précipite le pays dans le debt trap. De fait, l’appel massif et incontrôlé aux financements à court terme de l’économie a pour effet de réduire la durée de vie moyenne du stock de la dette, d’alourdir très substantiellement les échéances, d’accroître très fortement le coût du crédit, et, en amenant la fermeture du marché des capitaux à moyen terme, dégrader durablement le niveau de risque pays de l’Algérie.

Transition incertaine

La période de transition démocratique qui succède aux événements d’octobre 1988 coïncide avec des tensions difficilement maîtrisables au niveau des équilibres économiques extérieurs. Soucieux de calmer un tant soit peu les revendications sociales, le gouvernement Merbah tente de lever les restrictions sur les importations de biens de consommation et d’inaugurer un programme relais exceptionnel d’investissements sociaux. Ces préoccupations sont cependant contrecarrées par l’affaiblissement du niveau des réserves et la détérioration des équilibres budgétaires. Pour éluder d’inévitables ajustements, la gestion à court terme alors privilégiée se traduit par l’aggravation du déficit et l’abondance de crédit au niveau interne,

La contrainte sur les importations est, néanmoins, minimisée par l’attitude favorable des créditeurs, français notamment, de l’Algérie, ligne de crédit de 7.2 milliards de francs au total et crédit stand-by du FMI en 1989. Ainsi, entre 1988 et 1989, un déficit de 3 milliards de dollars est financé par 600 millions de dollars de tirages sur le FMI, plus de 370 millions de dollars de décaissements multilatéraux et près de 2 milliards de dollars de crédits bilatéraux publics et, pour des volumes équivalents, par des crédits commerciaux privés.

Les importations et les investissements reprennent, mais il faut malgré tout puiser 700 millions de dollars sur des réserves auparavant déjà fortement réduites (qui passe de deux mois à un mois d’importation). Parallèlement, la dette extérieure s’accroît et atteint 30 milliards de dollars à la fin de 1989.

Les circonstances critiques de la transition démocratique

La constitution, en septembre 1989, du gouvernement dirigé par Mouloud Hamrouche permet la mise en oeuvre d’un programme de réformes destiné à assainir les comptes et rompre avec l’économie administrée, en engageant une évolution rapide vers le marché

Les conditions socio-politiques limitent singulièrement les marges de manœuvre. Aux difficultés économiques s’ajoutent la montée des revendications sociales, favorisées par la concrétisation de la libéralisation politique et la surenchère des nouveaux partis pour séduire l’opinion dans une période de renouvellement des assemblées. Il n’y a pourtant d’autre option que celle de la rigueur économique et financière à l’intérieur et à l’extérieur. Les économies budgétaires ne pouvant être que limitées au départ, le gouvernement recourt à une mini-réforme fiscale imposant plus fortement les revenus commerciaux et ceux du capital. Ce qui ne manque pas de provoquer une levée de bouclier dans le commerce, l’immobilier et certaines activités industrielles. Les taux d’intérêts négatifs sont relevés, mais surtout la Banque centrale laisse flotter un Dinar surévalué.

Ces mesures permettent au gouvernement, d’une part, de ne pas limiter les importations nécessaires à la production et à l’investissement et, d’autre part, de se procurer transitivement les moyens des ressources budgétaires afin d’améliorer relativement les bas salaires et d’alimenter les fonds de soutien aux petites activités créatrices d’emploi.

Les conditions d’inadaptation de l’environnement administratif et les pesanteurs de la gestion bureaucratique ne permettent pas de concrétiser de nombreuses opérations avant le départ du gouvernement réformateur en juin 1991.

En effet, d’une part, le gouvernement des Réformes, réalise des ruptures effectives dans l’organisation économique et la garantie des libertés fondamentales, seule voie pour que le champ politique puisse échappe aux capacités de manipulation des généraux du  » pouvoir réel « . D’autre part, dans un environnement marqué par l’impéritie des courants se réclamant de la modernité, le mouvement islamiste radical, réunit dans et autour du Front Islamique de Salut (FIS) et réussit remarquablement à mobiliser l’espoir de changement des catégories les plus pauvres et des intermédiations sociales agissantes.

La gestion de la dette va s’appuyer sur un train de lois allant de la libéralisation du commerce extérieur jusqu’alors monopole d’Etat, à l’autonomie de la banque centrale. Il s’agit aussi, par des mesures concrètes, de convaincre les partenaires extérieurs de la cohérence d’une démarche d’amélioration du risque-pays. L’approche globale est accompagnée de mesures visant à réduire puis à interrompre les crédits à court terme.

Le recours au rééchelonnement est écarté pour les raisons suivantes :

· sans la transformation préalable des structures de l’économie, l’aisance financière transitoire procurée par le rééchelonnement de la dette se perd dans les circuits de la gestion bureaucratique.

· L’annonce du rééchelonnement provoque automatiquement l’assèchement des sources de financement externe et en particulier des crédits à moyen terme pour l’investissement. De plus, le retrait automatique des couvertures de garantie des compagnies d’assurance crédit pénalise directement les investisseurs privés.

L’approche retenue consiste donc à renégocier la dette avec les créanciers principaux sur une base volontaire, aux conditions normales du marché, sans cessation de paiement ni moratoire préalable. Cette approche, novatrice, approuvée par le FMI est mise en oeuvre. Une série de négociations est lancée avec le consortium des banques créancières dirigées par le Crédit Lyonnais, avec le gouvernement italien et avec les sociétés japonaises de Leasing financier.

En 1990, l’Algérie rentre ainsi dans une période d’instabilité politique accentuée et de campagne électorale permanente. La restructuration de l’environnement juridique et administratif du marché sont à peine initiées. La solution adoptée est difficile à gérer. D’un côté, le gouvernement réformateur, nommé en juin 1989, tient à développer un programme de transition vers le marché, allant bien plus loin que les conditionnalités probables du FMI. De l’autre, cet effort ne peut être opposable aux créanciers publics et privés pour obtenir un rééchelonnement conséquent de la dette, du fait des difficultés politiques et managériales de la transition.

La guerre du Golfe est l’événement majeur de l’année 1990. Pour l’Algérie, les implications de ce conflit se résument , durant le premier semestre, à la réduction mesurée des crédits extérieurs et l’augmentation des taux d’intérêts bien au-dessus du Libor sur le marché bancaire. Mais l’embellie des prix pétroliers au second semestre permet d’engranger plus de 1 milliard de dollars de recettes imprévues. Le prix moyen du baril pour l’exercice atteint 24 dollars. Prudent et soucieux d’améliorer son image à l’extérieur, le gouvernement décide de régler près de 600 millions de dollars d’arriérés de paiement et de mettre 300 millions de dollars en réserves. Dans la même optique de détente des marchés, la mise en oeuvre des programmes d’accroissement des exportations de gaz est accélérée. Ces décisions permettent de détendre légèrement les taux d’intérêt et réduit de plus d’un point les primes d’assurance réévaluées depuis 1988.

Au plan externe, les dispositifs économiques et financiers mis en place sont bien accueillis. Les négociations avec le FMI aboutissent à la fin du mois de mai à libérer un crédit et à autoriser le reprofilage (rééchelonnement volontaire hors Clubs de Paris et Londres) de 4 milliards de dollars de dette à échéance 1991 et 1992. Les financements commerciaux français garantis par la COFACE, ceux de la SACE Italienne sont maintenus à des taux avantageux et les garanties de l’ECGD britannique réanimées. Les Etats-Unis portent les accords de financement à 3 ans pour les équipements et augmente la ligne de crédit des produits alimentaires à 1 milliard de dollars. La Banque Mondiale octroie un crédit de restructuration du système financier de 350 millions de dollars et le FMI un crédit de 400 millions de dollars.

Du côté des entreprises, l’existence d’un Conseil de la monnaie indépendant offrant des garanties solides à la circulation des capitaux productifs, confirme l’assouplissement de la législation en matière d’hydrocarbures en 1989, déclenche l’intérêt des partenaires habituels de l’Algérie. Les entreprises publiques, pour la plupart devenues sociétés par actions, obtiennent une grande latitude pour nouer des relations directes de partenariat en matière de travaux, d’investissements communs et d’ententes commerciales. Les banques européennes, japonaises et américaines se montrent de nouveau disposées à prendre des risques.

Cette politique est poursuivie au cours du premier semestre de 1991 dans un contexte d’approfondissement des tensions entre le gouvernement, l’armée et les différents mouvements politiques encouragés à arriver aux affaires par des compromis qui évitent des élections libres. L’application de la loi sur la monnaie et le crédit, nettement libérale, inscrit dans les faits l’indépendance du système bancaire et réduit fortement l’appel à la monnaie par le Trésor. Les obstacles à la libéralisation du commerce extérieur ainsi que les limitations à l’investissement externe sont levés. Le dinar est dévalué, passant de 12 à 19 dinars pour 1 dollar, et les échanges extérieurs sont à 80% libérés. Il s’en suit une augmentation de l’inflation de plus de 20% sur toute l’année. Pour en réduire les effets, le gouvernement développe une politique des revenus sélective, accroissant de 50% les salaires bas et moyens et multiplié les fonds de crédit bonifié à l’agriculture, la construction, l’habitat et l’emploi des jeunes.

L’excédent de la balance commerciale est ainsi exceptionnellement élevé en 1990 et 1991, atteignant, pour les deux années, 4 milliards de dollars grâce à la bonne tenue des prix du brut mais également aux effets de la dévaluation sur la baisse du volume des importations de 2 milliards de dollars en 1991 par rapport à 1990. La balance courante, grevée par le paiement des intérêts de la dette au niveau de 2,2 milliards de dollars annuellement, accuse un déficit de 6,7 milliards de dollars. Du fait des bonnes dispositions antérieures du FMI en 1991, les institutions financières internationales couvrent un besoin de financement de 1.9 milliard de dollars et les bailleurs de fonds bilatéraux assurent un flux net de 1,2 milliard de dollars. Les résultats des premiers accords de reprofilage avec l’Italie et les réserves, sur accroissement des prix pétroliers, permettent de couvrir la balance et d’accroître les réserves de 1,4 milliard de dollars à fin juin 1991.

Au plan interne, les activités reprennent malgré l’accroissement de la fiscalité. La dévaluation stimule la production industrielle et oriente la demande vers les productions nationales dont les capacités étaient sous – utilisées. Le début de la reprise gonfle les portefeuilles d’investissement à un moment où les chambres de commerce sont rendues aux entrepreneurs garantissant la liberté d’importations des équipements et des services.

Le gouvernement obligé de partir en juin 1991, ne peut achever le programme d’assainissement et de relance prévu pour 3 ans.

L’atermoiement : Juin 1991 – Avril 1994

Le gouvernement Ghozali qui succède aux réformateurs en juin 1991 choisit une voie moins intelligible. Ses attaques contre la politique libérale des réformateurs l’empêchent de continuer le dialogue avec le FMI et les principaux créanciers. De plus, le gouvernement, en s’éloignant de la rigueur budgétaire, replonge l’économie dans les cycles de déficit et de l’inflation. La seconde tranche du  » stand-by  » est bloquée mais les reprofilages se réalisent, permettant un allégement de la contrainte financière de 4 milliards de dollars entre mi-1992 et mi-1993.

Le gouvernement tient un discours incohérent : ni réformes, ni ajustement, mais ouverture  » dirigée « . Dans les faits, cela consiste à la fois à revenir à une gestion administrée et à accorder en contrepartie des privilèges aux investisseurs potentiels nationaux ou étrangers ; ceci n’encourage en réalité que les réseaux de commissionnements. Le second semestre de 1991 est, de ce fait, marqué par le retour à la prudence des banques et compagnies d’assurance-crédit et surtout des organismes multilatéraux. Le crédit à court terme se resserre et les primes sur les transactions commerciales s’élèvent.

La tendance se maintient en s’aggravant tout au long des années 1992 et 1993. Bélaid Abdesslam, qui est nommé chef de gouvernement au lendemain de l’assassinat du Président Boudiaf en juin 1992, accentue le repli vers l’économie dirigée. Le gouvernement Abdeslam inaugure ce qu’il appelle  » l’économie de guerre  » par le retour à l’allocation administrative des ressources, la compression des importations, la reprise du commerce administré ainsi qu’à la centralisation procédurière de l’investissement privé, national ou étranger. L’investissement bousculé par les changements erratiques de politique économique recule, le laxisme domine dans la gestion du secteur public, couvert par le retour à la tutelle inefficace de l’administration. La production régresse, principalement dans le bâtiment.

La situation de la balance des paiements demeure précaire tout au long de la période d’atermoiement, de fin 1991 au milieu de 1994. Le fait que le tiers de la dette soit libellé en francs et en yens, les importations en monnaies européennes et les exportations en dollar des Etats-Unis rend l’Algérie négativement sensible aux fluctuations de taux de change. Dans ces conditions, les banques américaines, japonaises et arabes expriment une franche réticence devant toute nouvelle initiative de financement, alors même que les gouvernements (Ghozali et Abdeslam) qui se succèdent dans la période continuent d’honorer régulièrement les échéances.

Entre 1992 et 1993, le déficit de la balance commerciale baisse sensiblement, de 500 millions de dollars sur les deux années, à la suite de la compression des importations et de la baisse plus que proportionnelle des exportations en valeur en raison de la baisse des prix du pétrole. La balance courante accuse de ce fait un besoin de financement cumulé de 2,1 milliards de dollars de 75% inférieur à celui des années précédentes.

Dans la même période, les institutions financières multilatérales interrompent leurs contributions arguant de la lenteur des réformes économiques et du retour à la gestion monétaire inflationniste. Les flux deviennent négatifs avec le FMI de près de 500 millions de dollars et de 160 millions de dollars avec l’ensemble des bailleurs de fonds multilatéraux. Les crédits officiels bilatéraux, notamment français, se maintiennent à un niveau proche d’1 milliard de dollars dans le souci d’éviter la rupture des contrats d’équipements et de commerce, principalement en direction du secteur pétrolier et des besoins stratégiques des populations. L’équilibre de la balance des paiements n’est obtenu que par les effets des reprofilages italien et du Crédit Lyonnais, à hauteur de 1,8 milliards de dollars sur les deux années.

A la fin de 1993, hormis quelques reliquats de crédit de l’ordre de 400 millions de dollars, il n’existe aucune perspective de crédit à moyen ou long terme, les crédits à court terme se raréfient et atteignent des coûts prohibitifs. Même les contrats liés aux hydrocarbures commencent à accuser d’importants retards de montages de crédits ou d’obtention des garanties nécessaires, cette situation est aggravée par la dégradation rapide de la situation sécuritaire.

La déprime financière extérieure des années 1992 et 1993 permet toutefois de réduire marginalement – 1,5 milliard de dollars – le stock de la dette totale à fin juin 1993. Cependant, le ratio de service de la dette au recettes d’exportation passe de 66,4% en 1990 à 82,2% en 1993. Les prévisions pour 1994 font état un d’un taux de 93,5% rendant la cessation de paiement inévitable.

En raison de l’abandon du programme de réformes initié en 1990, les deux gouvernements successifs de Ahmed Ghozali (1991/92) et Bélaïd Abdesslem (1992/1994), ayant conduit une politique de plus en plus nette de retour à l’économie administrée des années 1970, aboutissent à des résultats négatifs dans l’ensemble des domaines. La production industrielle, faute d’approvisionnements et du fait des modifications permanentes de l’environnement administratif et réglementaire, accuse des baisses dépassant 50% dans de nombreuses branches, notamment dans le secteur privé. Les entreprises de production et de sous-traitance sont pratiquement paralysées par l’interventionnisme de l’administration, les retards de paiement au titre des marchés publics et la limitation des programmes d’importation.

Dans le secteur public, l’encadrement débarrassé des pressions des réformes en direction d’une plus grande transparence et d’une évaluation économique plus efficace, retrouve rapidement ses pratiques anciennes d’irresponsabilité. L’allongement des délais de réalisation, la perturbation des programmes, surtout sous l’aspect de remise en cause permanente des délais, amplifient les réticences, déjà grandes, des marchés financiers et des partenaires économiques extérieurs. La conduite de ce type de politique est maintenue contre vents et marées jusqu’à la cessation des paiements à la fin de 1993.

L’ajustement structurel

Les transactions sur le papier algérien sur le marché secondaire de la dette enregistrent des décotes de 30 à 40%. Il ne fait plus l’ombre d’un doute, au début de 1994, que le niveau de la dette extérieure est insupportable au regard des possibilités – même les plus optimistes – de financement.

L’année 1994 est celle du changement de cap radical de la politique économique et financière gouvernementale. La disparition de toute marge de manœuvre entraîne deux gouvernements successifs, conduits par Rédha Malek et Mokdad Sifi, dont les ministres des finances sont des anciens collaborateurs de la Banque Mondiale, à mettre en œuvre un Programme d’ajustement Structurel (PAS) de quatre années (un an/trois ans) à l’initiative totale du F.M.I.

Un mois après l’accord signé avec le FMI en avril 1994, le Club de Paris met en place un accord de rééchelonnement. Cet accord porte sur 5 milliards de dollars d’échéances dues entre avril 1994 et mars 1995. Cette action, fortement souhaitée par la France, dévalorise aux yeux de la communauté financière internationale les efforts consentis depuis 1989 pour une solution alternative. Une certaine appréhension entoure donc le début des négociations avec le Club de Londres. La dette commerciale algérienne est détenue pour plus de 57% par les banques japonaises, 11% par les banques françaises, 10% par les banques arabes et, seulement, 8,5% par les banques américaines. C’est pourtant la France qui persuade les autres créanciers du  » steering committee  » de signer un accord couvrant 3,1 milliards de dollars, dont 1,1 milliard de dette anciennement reprofilée en août 1991, à la suite du second accord triennal piloté par le Crédit Lyonnais. Au total, c’est plus de 15 milliards de dollars dette bilatérale et commerciale, échéant entre 1994 et 1997, qui est rééchelonnée.

L’accord signé en mai 1994 avec le FMI conduit les créanciers de l’Algérie, entraînés par la France, à apporter un soutien financier massif et sans réserve au gouvernement algérien. Cet appui inconditionnel libère durablement les autorités d’Alger des préoccupations de balance des paiements et des compromis pour la recherche des crédits. Cette attitude, guidée par le souci de hâter une issue politique vers la stabilité, encourage plutôt le pouvoir à refuser toute ouverture. En septembre 1994, le Président Zeroual peut ainsi annoncer qu’il met fin à tout contact avec les dirigeants emprisonnés du FIS. Le terrorisme qui redouble de violence, s’exporte même sur le territoire français. Il entraîne en réponse, la solidarité des créanciers publics avec la politique  » sécuritaire  » menée en Algérie.

Les partenaires de l’Algérie en Europe Occidentale, en Amérique du Nord et au Japon trouvent, pour leur part, dans cet accord d’ajustement structurel un cadre discret, aux apparences politiquement  » neutres « , pour soutenir économiquement, et sans conséquence sur l’opinion publique, le pouvoir d’Alger dans une passe très délicate. Cette attitude se trouve d’autant plus adaptée qu’elle assure la continuité et le développement des affaires dans les domaines, prioritaires à leurs yeux, des hydrocarbures. Les rééchelonnements de la dette qu’impliquent le programme d’ajustement structurel sont, dans ce contexte, favorables, massifs et rapidement mis en oeuvre. Dans un premier temps, c’est le France, créancier majeur de l’Algérie et le partenaire le plus préoccupé par sa stabilité politique, qui met tout son poids dans la balance pour entraîner les pays les plus réticents (Japon et, accessoirement, USA).

Pour l’année 1994, le rééchelonnement des échéances de crédits porte sur 4,441 milliards de dollars, dont 450 millions d’intérêts. Le service de la dette passe ainsi de 8,96 à 4,58 milliards de dollars et le ratio de service de la dette aux exportations totales de 93,4 à 47,1%.

L’effet de la réduction du fardeau de la dette est immédiatement perceptible : les importations s’accroissent de 1,1 milliard de dollars, alors que les exportations reculent de 1,4 milliard de dollars, pour atteindre l’équilibre de la balance commerciale. Le déficit de la balance courante (2 milliards de dollars avant rééchelonnement) est assuré sans difficulté par le décaissement de 645 millions de dollars dans le cadre des accords avec le FMI. Ces accords permettent également la reprise des crédits multilatéraux. A cela s’ajoute le résultat net du rééchelonnement de 2,7 milliards de dollars, qui permet également l’accroissement des réserves de 1,1 milliard de dollars. Les problèmes financiers de l’Algérie paraissent définitivement résorbés. D’autant plus que les organismes d’assurance crédit, la COFACE en premier lieu, adoptent une attitude favorable dès le milieu de l’année, détendant les taux et les primes d’assurance pour le porter au niveau plancher normal, accru cependant d’une marge de risques liée aux conditions de sécurité. En dépit de la dévaluation violente (près de 85%) du dinar, portant son niveau de 24,1 à 42,9 dinars pour 1 dollar en 1994, il est attendu, pour les années suivantes, une reprise significative des importations et des investissements d’une manière générale ainsi que l’accélération des programmes en cours.

Dans le domaine des hydrocarbures, cette préoccupation s’avère stratégique pour l’ensemble des partenaires de l’Algérie, FMI et banques créancières, entreprises étrangères engagées ainsi que pour le gouvernement algérien. La garantie de remboursement des échéances de la dette au delà de la période de grâce, en pleine maturité à partir de 2001, se situe dans l’accroissement de 40% à 50% des exportations de pétrole et surtout de gaz. A la fin de 1994, l’accord de rééchelonnement et le programme d’ajustement sont aisément prolongés de trois ans.

L’aisance financière et la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures

L’année 1995 s’ouvre ainsi sous des auspices favorables. Les entreprises, tant dans l’investissement qu’en matière de production, reprennent confiance, persuadées que l’aisance financière retrouvée permettra de lever les obstacles à une conduite satisfaisante des chantiers et, surtout, à l’amélioration de leur trésorerie. Ces prévisions s’avèrent d’autant plus fondées que les prix du pétrole recommencent à croître dès le milieu de 1994 pour se stabiliser autour de 17,5 dollars le baril en moyenne au long de l’année. Les importations augmentent de 1 milliard de dollars, moins cependant qu’en 1994. Structurellement, le phénomène est plus préoccupant parce qu’il traduit une dynamique marquée pour les biens de consommation alimentaires et industriels. Si le secteur des hydrocarbures demeure relativement concerné, les équipements industriels et les grands travaux ne font pratiquement pas l’objet d’une attention particulière. La balance commerciale est ainsi positive pour la deuxième année consécutive alors que le déficit des services se creuse, passant de 1,5 à 2,3 milliards de dollars entre 1994 et 1995.

Cette situation artificiellement positive se reproduit à l’identique en 1997. Les prix du pétrole, bien qu’en baisse continue de 24,3 dollars en début d’année à 17,8 dollars le baril au mois de décembre, sont néanmoins plus élevés que les prévisions initiales. En raison d’une augmentation des quantités exportées de gaz et de pétrole, les exportations sont supérieures à leur niveau de 1996 et atteignent 13,5 milliards de dollars. Les importations demeurent comprimées à 9,5 milliards de dollars, confirmant le caractère structurel des faiblesses de l’environnement économique déjà constatées en 1995 et 1996. La balance commerciale poursuit ainsi sa tendance de 1996 avec un nouvel excédent de 4 milliards de dollars. De la même manière, la baisse des amortissements du capital de la dette se poursuit. En revanche, le rééchelonnement, dont c’est la dernière année pleine, ne produit plus que 1,4 milliard. Enfin, si la balance courante enregistre le même excédent qu’en 1996, les réserves augmentent encore plus vite, de 2,8 milliards de dollars, emmenant le niveau total des réserves liquides à 8 milliards de dollars.

La position économique extérieure du pays s’améliore très nettement du fait de l’augmentation des prix du pétrole entre 1995 et 1997. Cette hausse, conjuguée aux ressources financières significatives accumulées, permet la constitution d’un niveau de réserves très important. Mais, à l’évidence, l’incohérence de la gestion économique interne menée par une bureaucratie incompétente ainsi que son corollaire, la systématisation d’une corruption nourrie par la violence, interdisent à la production et l’investissement de tirer profit de l’aisance financière.

De plus, la libération partielle du commerce d’importation, introduite dès 1994 par le PAS a très significativement multiplié le nombre d’importateurs. Concentrés dans l’importation de biens de consommation et de demi-produits, les nouveaux opérateurs couvrent la demande – d’ailleurs fort comprimée – sans restriction.

Au plan politique, l’accord d’ajustement est présenté comme un cas de force majeure, indépendant de la volonté du pouvoir en place. Le débat sur la forme et le contenu de l’accord ne peut, de toutes façons, être envisagé du fait de l’état d’Urgence, de l’impossibilité sécuritaire d’exprimer les revendications sociales ainsi que de l’absence de presse d’opposition. Cet environnement favorise, ce qui se révèle décisif, l’application des mesures de réduction des dépenses. Ces dispositions se traduisent par un programme d’austérité, de compression drastique de la demande intérieure, de baisse notable du pouvoir d’achat des revenus fixes, d’accroissement du chômage et de la pauvreté. De fait, le gouvernement respecte scrupuleusement les conditionnalités posées par le FMI pour garantir la solvabilité extérieure et le remboursement à bonne date des échéances de crédit (dévaluation, restrictions monétaires et de crédit, libération des prix). Mais ce même gouvernement met en avant l’état de guerre larvée pour justifier à l’extérieur l’absence de réformes structurelles internes, politiquement hasardeuses (développement de la concurrence, gestion partenariale contractuelle, mécanismes juridiques de marché, assainissement et ouverture du capital des entreprises publiques..).

Dés la fin de 1995, les prix du pétrole augmentent plus vite que ne l’avaient prévu les créanciers, procurant entre 1995 et fin 1997 plus de 5 milliards de dollars de recettes supplémentaires inattendues. Une légère contrainte financière aurait pu apparaître si la croissance des importations avait repris du fait du glissement des calendriers de l’augmentation en volume des exportations de pétrole et de gaz sur une à deux années. Ce qui est loin d’être le cas ; les réserves se sont accrues et le ratio du service de la dette par rapport aux exportations se retrouve en deçà de 30 % en 1997.

Ces évolutions déterminent un léger infléchissement de la politique de gestion de la dette. Le gouvernement envisage même, un moment, de procéder à des remboursements anticipés limités et ciblés dans l’objectif de mettre progressivement en confiance la communauté financière internationale pour un retour ultérieur sur les marchés. Le risque pays demeurant toutefois trop élevé pour des raisons politiques, le gouvernement se résout, en compensation, à réduire le stock de la dette bancaire à court terme et à moins utiliser les lignes de crédit garanties.

Le rapport de forces, et les antagonismes, au sein du pouvoir réel rendent cependant problématique la mise en oeuvre de tout programme. Les conflits incessants, toujours renouvelés, entre divers clans politiques et économiques appuyés sur leurs propres réseaux dans l’armée et la police, paralysent toute initiative. Les conflits internes au sommet du pouvoir bloquent tout changement et imposent en permanence l’immobilisme. Il reste que les gouvernements qui se succèdent depuis l’accord d’ajustement d’avril 1994 sont réduit au rôle d’exécutant des programmes édictés par le FMI.

En 1998, la gestion de la dette est de nouveau modifiée sous la pression des prix pétroliers qui chutent brutalement de 30 % entre la fin de l’année et le milieu de 1998. La perte en valeur des exportations est de l’ordre de 4 milliards de dollars, auxquels il faudrait ajouter 500 millions de dollars d’augmentation des amortissements des dettes au second semestre de 1998. Dans cette situation, 1999 s’annonce sous des auspices plutôt incertains. En effet, si le prix du pétrole se révélait inférieur à 15 dollars en moyenne, ce sont les réserves qui tomberont à moins de deux mois d’importations, pour neuf mois aujourd’hui, et le ratio de la dette dépasserait de nouveau 50 %. Ces prévisions peuvent s’avérer pessimistes, ce sont elles qui déterminent toutefois aujourd’hui, et donc pour plusieurs mois encore, avant un possible retournement de conjoncture, le comportement des milieux financiers, du FMI et des opérateurs.

Les effets sur les approvisionnements de l’économie risquent de s’avérer pénalisants. La libéralisation des échanges et les restrictions de crédit menées à l’inverse des besoins de l’économie avaient déjà largement restreint l’offre interne et comprimés fortement la demande. La production industrielle a été réduite de plus de 50% en 5 ans, les importations de biens et services destinées à l’investissement et la production ont reculé en deçà de leur niveau de 1980, ce qui explique le niveau anormalement élevé de réserves improductives de devises. Seules les activités spéculatives du court terme dans le commerce, les services et les transactions monétaires permettent aujourd’hui des profits substantiels aux détenteurs de liquidités. Pendant que la Banque d’Algérie offre des taux d’intérêt positifs d’environ 10% aux placements, le blocage des salaires, les licenciements massifs et l’accroissement du chômage ont fait chuter le revenu par tête de 2800 dollars en 1991 à 1200 dollars aujourd’hui selon le FMI. Les mêmes sources estiment que 28% des algériens vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Le secteur des hydrocarbures très efficacement protégé de la violence par l’armée et les polices privées nationales et étrangères connaît inversement une embellie qui ne se dément pas depuis 1991 et s’intègre aux marchés internationaux par des concessions avantageuses des financements liés et des associations de production.

 

POUVOIR et ECONOMIE : LE CONTROLE des RENTES

L’organisation des réseaux économiques

Les réseaux au pouvoir
A la veille des manifestations d’octobre1988, l’équilibre du pouvoir s’appuie sur un modus-vivendi fragile, entre les intérêts des deux courants dominants les élites dirigeantes. Ces deux courants divergent quant à la conception de l’avenir du système qu’ils dirigent. Le courant dont l’ascension a été accéléré par la prise de pouvoir de Chadli rejette en effet les références au nationalisme arabe et au baathisme dont se réclame, au contraire, le courant traditionnel issu de la guerre d’indépendance. Le courant moderniste s’appuie sur les officiers  » professionnels  » (par opposition aux officiers originaire de l’ex-ALN) promus au commandement de l’armée, généralement francophones et qui, pour beaucoup, ont déserté l’armée française vers la fin de la guerre d’Algérie.

Le réseau des élites traditionnelles de l’armée et du F.L.N., disposant de l’appareil du parti et du syndicat, et par conséquent, dans le système de l’époque, du contrôle de l’assemblée nationale, est exclu des centres stratégiques de décision. Il s’emploie en conséquence à bloquer, réduire ou empêcher toute évolution institutionnelle nouvelle destinée à changer, même partiellement, les règles du jeu de l’économie d’Etat ou de protection sociale. Ce groupe fait régulièrement campagne, au contraire, pour appeler au maintien et au renforcement du dirigisme antérieur à 1986, allant même jusqu’à nier la crise. Ce réseau parvient ainsi jusqu’en octobre 1988, à gêner considérablement les tentatives d’ouverture économique partielle des clans qui s’affichent modernistes de la nomenklatura.

Le courant  » moderniste « , regroupé autour du président Chadli, tient les centres de décision dans l’armée, la police et le gouvernement. Ce courant aspire à une évolution formelle du système politique et économique, recherche le soutien de l’Occident, pour mener à terme un projet autoritaire rénové, autour d’un partage de la rente par des catégories sociales externalisées. Il veut gérer l’économie au profit des nouveaux milieux d’affaires et de l’investissement étranger.

Ces deux courants, tout en s’affrontant dans les coulisses du pouvoir, s’accordent pour maintenir l’hégémonie du système sur la société et l’économie. Afin de préserver pouvoir et prébendes, la bureaucratie au pouvoir renforce la sujétion des appareils civils d’Etat à la hiérarchie militaire. Dans cette organisation, l’exigence d’un minimum d’Etat de droit est loin d’être une priorité. La nomenklatura, traditionnelle ou moderniste, refuse l’élargissement de la base sociale du pouvoir, susceptible de remettre en question ses intérêts.

Cette alliance contrainte repose sur la volonté de préserver un système politique fondé sur le contrôle des institutions par le sommet de la hiérarchie militaire, unique rempart contre la société. Les tentatives de changement n’aboutissent systématiquement qu’à des modifications marginales dans la gestion économique courante et des mouvements de responsables, sans grandes conséquences, aux niveaux subalternes. Les courants se neutralisent et ne parviennent, en bout de course, qu’à bloquer toute évolution de la situation, aggravant sans contrepartie, déficits publics, endettement interne, externe et inflation. La situation demeure inchangée jusqu’en octobre 1988.

Les réseaux de l’économie informelle
Cependant, hors des appareils d’état et des clans au pouvoir, un troisième type de réseaux d’intérêts se développe dans l’économie informelle. L’économie souterraine est, en effet, en progrès constant depuis les années soixante-dix. Refusant d’accorder la moindre liberté aux acteurs, l’organisation économique encourage l’économie de pénurie, la dissimulation d’activités, l’évasion fiscale et les transactions illégales sur les devises.

Ces réseaux ne bénéficient pas de privilèges, de subventions ou de redistribution d’avantages, ils sont beaucoup plus proches de l’économie de marché. Ce faisant, ils sont nettement réceptifs, quand ils n’aident pas à les provoquer, aux revendications de transition vers le marché, et surtout à celles qui réclament le démantèlement des appareils de contrôle de l’administration. Assujettis aux prélèvements occultes, à tous les niveaux d’activité, de ceux qui détiennent une parcelle d’autorité, les acteurs de l’économie informelle se trouvent, de manière apparemment paradoxale, à l’avant garde des exigences d’éradication des passe-droits et de la corruption.

L’économie informelle exclue des jeux politiques du pouvoir, s’autonomise en développant un marché de plus en plus important de biens et de services financiers souterrains. Dans ce mouvement, elle multiplie ses instruments, accroît ses interventions, et devient rapidement un acteur décisif du contrôle de la monnaie. Le large ralliement de l’opposition islamiste aux vues de ce courant, lui assure, en complément de sa capacité à créer des emplois, même précaires, une base sociale indéniable parmi les plus pauvres qui abandonnent progressivement l’U.G.T.A., syndicat officiel unique et le F.L.N., habituels pourvoyeurs d’assistances, pour tenter l’aventure dans l’informel. Ce dernier prend un essor particulièrement spectaculaire en puisant ses premières encaisses dans le secteur public et en en confisquant les profits à l’aval. Le pouvoir laisse faire car de nombreux responsables ont un pied dans le secteur mais aussi parce qu’il considère à tort que le développement des activités informelles participe au maintien de l’ordre social.

La rente pétrolière
L’alliance entre les deux courants du pouvoir, solide de par la convergence des stratégies de maintien du contrôle bureaucratique des élites sur la société, se double du souci, non moins convergent, de bénéficier de la répartition des rentes économiques. De fait, les intérêts économiques en sont même l’élément central. Le pouvoir, depuis Boumediene, ne s’affirme que par sa capacité à contrôler la destination des dividendes et à en arbitrer la répartition.

La rente pétrolière constitue l’enjeu principal du contrôle politique. C’est le domaine réservé du groupe restreint qui exerce la réalité du pouvoir dans l’armée. Quelle que soit l’organisation économique choisie ou imposée par les circonstances, les plus hauts responsables du régime doivent conserver la haute main sur les décisions qui concernent ce secteur: marchés d’investissements, approvisionnements et financements extérieurs, associations de capitaux, contrats à l’exportation…

Pour aboutir à ce résultat, il est essentiel d’empêcher toute transition effective de l’économie pétrolière vers une organisation qui applique aux sociétés d’Etat, en particulier la Sonatrach, le droit des sociétés, introduit les mécanismes de marché en matière de transactions et garantit le contrôle indépendant.

La récupération et la consolidation du contrôle de l’économie pétrolière par les tenants du pouvoir, au sommet, ne pose pas de problèmes. En effet, la culture étatiste officielle est prégnante dans les classes moyennes qui répugnent à voir ce secteur vital de l’économie échapper à ce qui apparaît comme relevant du contrôle de la puissance publique. La technocratie qui gère le secteur a acquis des positions sociales et économiques privilégiées, qu’elle refuse de voir remises en cause dans le cadre d’une ouverture effective sur l’économie internationale en général, et d’une évaluation par le marché, en particulier. C’est également le cas, toutes proportions gardées, des salariés du secteur, qui bénéficient d’avantages conséquents par rapport au reste du secteur minier.

La principale source de profits privés inavoués, et de pouvoir de redistribution, échappe de plus à l’observation critique des nouveaux acteurs politiques apparus après Octobre 1988. Cet état de fait illustre à la fois la capacité de dissimulation du pouvoir vis-à-vis de la principale chasse gardée, et la conjonction d’intérêt de la majorité des appareils politiques avec le pouvoir.

Le contrôle du secteur des hydrocarbures finit toujours par être exercé par consensus entre les différentes équipes de responsables qui se sont succédées à le tête des appareils politiques et économiques de l’Etat, malgré des conflits aigus de succession au début des années 1980, et encore aujourd’hui. Ainsi, il est mis rapidement un terme, dès juin 1991, aux réformes destinées à réduire la tutelle des appareils d’Etat sur le secteur des hydrocarbures, et, plus que par le passé, le contrôle politique direct sur les gestionnaires est rétabli

D’une façon générale, le pouvoir estime, depuis longtemps, qu’il est préférable d’assurer la régularité et la stabilité dans le partage des prébendes, plutôt que de donner l’image de règlements de compte trop voyants, au moins vis-à-vis des partenaires étrangers. La règle de fait veut que les responsables écartés, s’occupent d’intermédiation sur les marchés intérieur et extérieur pour les contrats, pendant que ceux qui assurent l’exercice du pouvoir contrôlent les décisions techniques, les choix commerciaux, et offrent la garantie d’Etat.

Une seconde particularité de la gestion des rentes dans l’économie pétrolière, réside dans l’existence, intentionnelle, d’un large champ d’initiative aux niveaux subalternes de décision. De cette façon, la technocratie peut également, en ce qui concerne les transactions non stratégiques, développer ses propres circuits de commissionnement à différents niveaux.

En définitive, les intérêts de tous ceux qui participent à la gestion du secteur des hydrocarbures se trouvent être ainsi solidaires, ou pour le moins coïncidants, pour assurer à ce secteur une autonomie et une cohérence interne remarquables, à l’abri des accidents. Le secteur des hydrocarbures constitue ainsi un ensemble autonome, dont le fonctionnement peut être assuré, quels que soient les aléas que connaît le pays par ailleurs.

Les approvisionnements courants.
Dans l’organisation des chasses gardées, les approvisionnements courants en provenance de l’étranger ont quasiment la même importance que le secteur des hydrocarbures.

La dynamique régulière de croissance de la population s’est conjuguée aux effets, de plus en plus négatifs, des politiques d’industrialisation et de l’échec de l’agriculture. Le résultat en est l’importance croissante des importations de produits de base, depuis déjà le milieu des années soixante-dix.

Avant la chute des prix du pétrole entre 1984 et 1986, les niveaux supérieurs de la hiérarchie d’Etat se préoccupent d’abord de tirer avantage des contrats de marchés liés à la réalisation des grands projets d’investissements (contrats d’ingénierie, de BTP, d’équipement, de fournitures… ). Dans ce système, les détournements par intermédiation sont supervisés par la police politique. Cette organisation, pour des besoins publics et privés, opportunément confondus, utilise simultanément les réseaux de ses agents, des ministres en place et des responsables des offices publics chargés de servir de support physique aux transactions.

Jusqu’en 1985, le commissionnement sur le reste des marchés, toujours sous contrôle policier, est, en partie, dévolu aux niveaux subalternes (anciens dignitaires en disgrâce, ministres civils en place, etc. …),.

A partir de 1986, la baisse des investissements entraîne la convergence de tous les intérêts de pouvoir vers les approvisionnements en biens alimentaires, dits stratégiques. La concurrence pour le contrôle des importations est féroce et ponctuée de règlements de comptes aux conséquences multiples. Au sein de la haute hiérarchie militaire et policière, apparaissent des clans qui s’affrontent dans l’application des règles sur le partage des prébendes, ce qui donne lieu à des changements fréquents d’alliances et d’équipes au sommet de l’Etat. Les conflits et les changements sont le plus souvent, comme il est de règle, maquillés en divergences politiques ou techniques sur des dossiers de gestion et de conduite courante de la politique publique.

Cette organisation s’est progressivement mise en place au début des années soixante-dix, peu après le premier choc pétrolier d’octobre 1973. Dès 1974, les importations de biens de consommation se révèlent entant que gisement substantiel de rémunérations occultes. Pour assurer le maîtrise totale des transactions à travers les monopoles publics, l’exécutif introduit une réglementation visant à interdire les intermédiaires commerciaux. Une campagne  » anti-compradores  » explique opportunément que les milieux qui s’inquiètent de ces pratiques sont des bourgeois exploiteurs. En 1978, le monopole d’Etat est officiellement organisé par une loi, dont l’un des articles prévoit l’inclusion obligatoire dans tous les contrats d’une clause  » d’exclusion des intermédiaires « … Lorsqu’en 1990, le Gouvernement réformateur démantèle ces monopoles, il est violemment attaqué et accusé de promouvoir l’économie  » de bazar « , et d’être allié aux maisons de commerce  » sionistes « .

C’est dans cette même logique de retour au contrôle bureaucratique qu’en 1995, les fonds de participation, fiduciaires chargés de privatiser les entreprises publiques dans le cadre juridique classique du marché, sont supprimés et remplacés par des holdings, sous tutelle stricte d’un ministère des privatisation. Il s’agit clairement d’interdire toute évaluation et contrôle des transactions par le marchés et de revenir à l’opacité d’arbitrages administratifs.

A l’échelon des attributions d’autorité, le pouvoir procède régulièrement à des mouvements de ministres et de directeurs généraux d’entreprises, ponctués par des procès contre la corruption de subalternes et des campagnes de propagande destinées à détourner l’attention de l’opinion des mécanismes effectifs de contrôle du détournement par les responsables des appareils d’Etat eux-mêmes.

Les réformes : conséquence de la contraction de la rente :

Lorsqu’en 1986, le gouvernement annonce les premières restrictions budgétaires consécutives à la chute des prix des hydrocarbures, les trois réseaux, jusque là peu marqués par les clivages régionaux, ou d’autres particularismes, entrent en conflit. Bien sur, les convoitises sont nombreuses, qu’il s’agisse du contrôle des approvisionnements ou de l’accès aux premières ébauches de privatisation de biens publics. Notamment, pour ce dernier domaine, des privatisations concernant le foncier agricole, l’immobilier et les actifs d’une partie des entreprises moyennes industrielles et de construction, déjà en totale déshérence.

Les réseaux du secteur informel, exclus des nouveaux partages, s’investissent alors dans le soutien aux oppositions islamistes, mais aussi non islamistes. Ces oppositions commencent à s’organiser dans des associations de toutes natures et revendiquent une économie privatisée, où les attributions de puissance publique sont réduites au minimum.

A partir de 1986, la crise des paiements extérieurs en s’aggravant oblige à un changement dans l’équilibre difficilement assuré au sommet du pouvoir par Chadli Bendjedid. Cette évolution aboutit à compliquer les dosages savants de partage des rentes et des positions.

La diminution des moyens financiers externes et des ressources budgétaires enlève d’emblée au camp traditionaliste de nombreux arguments, et entame fortement l’efficacité de son discours populiste. Ce clan est contraint de réduire son influence sur le contrôle du pouvoir, de crainte de perdre toute crédibilité. L’arrêt brutal des créations d’emplois par l’administration, ainsi que l’augmentation de l’impôt d’inflation sans contrepartie sur les revenus fixes, vont entraîner la désaffection progressive de ses relais dans les classes moyennes, dans les appareils d’Etat et parmi les autres catégories sociales.

C’est ainsi qu’une partie des cadres du F.L.N. rejoint alors les islamistes, au travers des mobilisations dans les mosquées, au nom de la solidarité et de l’abolition des privilèges pour sortir de la crise, au nom aussi de la trahison par le F.L.N. de son propre discours.

Dans le même temps, le groupe moderniste, indifférent à la déstructuration croissante de la société, se trouve conforté par l’affaiblissement du discours idéologique, et renforcé dans ses démarches pour s’assurer un poids important au sommet de l’Etat. Il en profite, d’abord, pour écarter des postes de commandement dans l’armée les officiers supérieurs qui lui sont hostiles, ensuite, pour préparer l’émergence politique des élites qui lui sont favorables dans la bureaucratie civile (incitation au développement d’organisations dites de la société civile opposées au  » socialisme  » et promotion d’une presse contrôlée prônant les vertus de l’affairisme …, initiatives économiques modestes de partenariat externe).

Cette guerre de mouvement entre les deux clans associés au pouvoir, permet, au-delà du développement des courants islamistes, l’émergence, d’abord discrète, mais en évolution rapide du fait de la crise, des revendications d’ouverture démocratique. L’objectif d’un certain nombre de cadres, autour de Mouloud Hamrouche, secrétaire-général de la présidence de la République, est de profiter de la crise économique et du développement des oppositions, pour faire avancer, dès 1987, l’idée d’une révision de la constitution, d’abord limitée, ensuite fondamentale, dans le sens d’un changement de système. Ce courant forme l’aile réformatrice du FLN. De fait, très présent dans les appareils d’Etat, il n’est pas politiquement structuré et, plutôt que de construire un appareil de pouvoir, ses animateurs choisissent d’entraîner l’adhésion des mouvements politiques sur un programme minimum. Les réformateurs veulent avant tout créer une dynamique de rupture avec l’ensemble du système politique mis en place depuis 1965, en permettant aux courants qui acceptent le jeu démocratique réel de s’exprimer hors des liens claniques traditionnels.

La révolte d’octobre 1988 provoque d’importantes concessions de la part du régime, notamment dans le sens du démantèlement graduel du système autoritaire de gouvernement en place depuis l’indépendance du pays en 1962. Favorablement accueillie par la majorité du corps social, la transformation de l’ordre ancien se traduit par l’abandon de l’unanimisme de façade et ouvre la voie à une dynamique de recomposition politique.

Après avoir tenté de résister en réprimant brutalement, mais sans grande efficacité, les mouvements populaires, le régime – notamment l’aile  » moderniste  » – se risque à promettre d’infléchir le monopole du contrôle social. Il s’agit de réduire la pression policière sur la population et de préparer une ouverture politique  » encadrée  » par le multipartisme et la reconnaissance d’un contrôle parlementaire limité. Cette aile assume alors le risque d’un conflit avec les courants  » étatistes  » traditionnels, sortis largement affaiblis cependant de la crise d’octobre.

Des compromis précaires sont imposés aux différents clans fédérés par la crainte d’un rejet social violent. Dans cette optique, la direction de l’armée et les différentes clientèles associées au régime n’envisagent la modification formelle des règles d’exercice du pouvoir politique que sous le seul angle de la préservation de leur contrôle hégémonique sur la société. La suite des événements est en permanence marquée par cette seule préoccupation.

C’est dans un objectif politique clairement identifié, une variante de  » l’infitah  » égyptien, qu’à partir de 1988 le clan  » moderniste « , qui se réclame volontiers du libéralisme, défend la nécessité d’un ancrage à l’extérieur des appareils d’Etat. En réalité il ne s’agit que d’expulser du champ politique les forces, nombreuses, favorables à l’ouverture institutionnelle et organisée de l’économie. Les résistances les plus inquiétantes sont portées par les nouveaux représentants des classes moyennes dans le secteur public et l’administration, pourtant traditionnellement proches de la culture arabo-islamique, développementaliste et autoritaire.

Les recompositions politiques

Dans un premier temps, de 1984 à 1988, les réformateurs disposent d’une relative marge de manœuvre, parce qu’en apparence, ils participent à renforcer le clan moderniste dominant et, donc, à affaiblir le clan traditionnel. Ils échappent, par la suite, au contrôle du pouvoir, essentiellement parce que les événements d’octobre, en déstabilisant l’ensemble des clans, vont les imposer comme arbitres de la situation jusqu’au retour de l’armée à la fin de 1991.

En effet, avant même que les uns et les autres ne se réorganisent et ne reprennent l’initiative politique, les réformateurs font adopter le multipartisme. Plus significativement, la constitution de février 1989, ôte juridiquement à l’armée et à l’appareil policier le contrôle régulier des appareils d’Etat. La constitution est votée dans une situation marquée par le désarroi et la confusion à la tête de l’Etat.

L’opinion qui peut alors s’exprimer, prend délibérément position contre toute initiative du pouvoir en soutenant le FIS et le FFS, et en faisant pression sur le FLN pour l’amener à rompre plus avant avec le système. Les clans imposent alors Kasdi Merbah en tant que premier ministre, avec pour objectif d’atténuer l’impact des changements et préserver l’ordre politique ancien. Mais, à la veille du premier anniversaire d’octobre 1988, la pression de la rue redevient insupportable. Chadli doit changer de formule, et s’engager plus résolument dans la mise en oeuvre des réformes impliquées par la nouvelle constitution, afin de répondre aux exigences minimales des courants politiques dominants dans la société.

En septembre 1989, Mouloud Hamrouche est nommé premier ministre. Les réformateurs ont alors l’opportunité de prendre en charge la gestion gouvernementale et mettent en oeuvre un programme de transition, qui devait, à l’issue de trois ans, achever de mettre en place les règles du jeu sur le plan social, économique et politique d’un système démocratique moderne.

Dans l’intervalle, de février 1989 à juin 1991, la garantie des libertés démocratiques à peine reconnue, la vague de revendication de justice et de dignité déferle avec la plus grande vigueur, et sans nuance. En une année, les libertés d’association et d’expression, le droit de grève deviennent des réalités difficilement réversibles. Plusieurs partis prennent place dans le champ politique, l’indépendance de la justice est affirmée.

A la suite des élections locales de juin 1990 remportée par le FIS, l’idée de la constitution d’un front anti-islamiste se développe, principalement dans la haute administration et le secteur économique public, dans le secteur privé protégé et dans les sensibilités qui se situent habituellement à gauche dans l’échiquier politique algérien. Les appareils de pouvoir encouragent cette évolution qui rejoint le souci de la hiérarchie militaire de revenir sur les avancées de l’Etat de droit et de la démocratie, inscrites dans la constitution de février 1989.

L’impossible restauration de l’autoritarisme

L’armée se retrouve dans la situation où elle doit chercher des nouveaux relais, dans un champ politique instable. L’appareil militaire encourage, dans ces conditions, la bureaucratie civile à créer des mouvements d’apparence moderniste, mais aussi islamistes pour déstabiliser le gouvernement. Le commandement militaire tente d’instrumentaliser, dans cet objectif, aussi bien le particularisme berbère, le réflexe autoritariste des mouvements de gauche que l’islamisme affairiste, pour tenter de contrôler le champ politique.

Le modus vivendi est cependant de courte durée. La victoire du FIS aux élections communales de juin 1990, démontre à la majorité des mouvements politiques qui ne peuvent compter sur une base conséquente, les risques d’une compétition politique ouverte. Dans le même temps, le commandement de l’armée, en accord avec la plupart de ces mouvements, réalise que son pouvoir a autant, sinon plus, à perdre avec la mise en place effective d’institutions politiques démocratiques qu’avec l’arrivée de l’islamisme, même dans sa version populiste.

La grève générale, déclenchée dans des circonstances troubles par la direction du FIS, au mois de mai 1991, sert de prétexte à l’armée pour intervenir. Le 5 juin 1991, le gouvernement réformateur démissionne, et l’état d’urgence est décrété par un président qui s’est laissé prendre en otage, en autorisant les pouvoirs spéciaux et en confiant au commandement militaire le soin de contrôler le champ politique. Depuis cette date – les observateurs le découvriront plus tard – la dynamique d’établissement de règles du jeu démocratiques qui président à l’exercice de l’activité politique est remise en cause, et la constitution, qui en garantit le fonctionnement, suspendue de facto jusqu’à sa révision en 1996.

Afin de créer une dynamique irréversible, la hiérarchie militaire contraint les gouvernements successifs, entre 1991 et 1998, à développer leur action dans deux directions. D’une part, l’exclusion du FIS par la reprise d’activité dans le domaine civil de la police politique et, d’autre part, le procès systématique de l’activité du gouvernement des réformes dans les domaines politique et économique.

Depuis l’annulation des élections législatives de décembre 1991, la hiérarchie militaire met en œuvre, sans autre succès que la constance dans l’instabilité, diverses formules de gestion du pouvoir apparent. L’assassinat de Boudiaf en juillet 1992, venu apporter une caution  » historique  » au coup d’Etat de janvier 1992, permet l’installation d’une pentarchie (Le Haut Comité d’Etat) qui cède sa place à un  » président de l’Etat « , Liamine Zeroual en janvier 1995. Les gouvernements se succèdent depuis lors, sans effets ni impacts sur une société abandonnée à la violence et à une crise économique sans fin.

La volonté de restaurer l’ordre ancien dure depuis sept ans, au prix d’un engrenage de violence et de régression sans précédents. Les différents stratégies mises en oeuvre entre juin 1991 (date du premier report des élections législatives) et septembre 1998 (date de la démission du président Zéroual) s’avèrent systématiquement impraticables. Sous couvert de lutte contre l’intégrisme, le verrouillage du champ politique permet à la violence de se nourrir de l’exclusion de pans entiers de la société. Les manœuvres auxquelles se livrent les différents clans pour maintenir leur influence sur le pouvoir se fondent, en effet, sur des alliances tactiques, instables par nature. A cet égard, la constitution de 1996 taillée sur mesure pour le président Zeroual est l’illustration patente de l’échec des constructions élaborées à partir de compromis internes.

Incapables de relayer la contestation sociale, les comportements des acteurs politiques autorisés restent largement déterminés par des références moralisantes et culturalistes de l’opposition à l’intégrisme. Déconnecté de la réalité le discours politique autorisé ne peut que voiler l’importance structurelle de la revendication d’institutions démocratiques, d’efficacité économique et de progrès social.

Les conceptions selon lesquelles la crise politique est uniquement dominée par des confrontations à caractère idéologique et identitaire sont mises en échec au fur et à mesure du délitement économique, de la généralisation de la corruption et des interrogations sur l’origine unique des violences. Il est indéniable que la médiatisation intensive de la menace intégriste, a permit de masquer aux yeux de nombreux observateurs la nature d’un système prébendier, clientéliste et brutal. La focalisation des clivages au niveau idéologique, relayée par les médias nationaux et étrangers, facilite aux gestionnaires de la diversion politique le recrutement, sur la base de valeurs nébuleuses ou d’intérêts bien compris, de relais internes et étrangers.

Les responsables des anciens moudjahidines, étroitement liés à la hiérarchie militaire dans le partage des rentes, ainsi que les responsables syndicaux, utilisés largement par l’armée après le départ de Chadli en janvier 1992, deviennent progressivement, avec le RCD  » laïc  » et le HAMAS  » islamiste  » en particulier, les nouveaux faire-valoir de la restauration autoritaire.

Après sept années de violences, l’islamisme utopique, est jugé, y compris par la plupart des islamistes eux-mêmes, incapable de formuler une alternative mobilisatrice concrète. Mais dans le champ politique autorisé par le régime, le recul de l’islamisme n’est en rien comblé par l’émergence de projets cohérents et identifiables. L’absence de perspective, caractérisée par les discours sur le consensus, constitue le principal obstacle au dépassement des schémas construits sur les conflits idéologiques.

Sous la pression de l’opposition réelle qui refuse des compromis d’appareils, mais aussi pour tenir compte du mécontentement qui, après sept ans de gestion sécuritaire inopérante et de gestion sociale et économique catastrophique, se développe aussi parmi les officiers subalternes, la hiérarchie militaire, également sensible aux pressions externes, estime que Zeroual doit être remplacé. La direction de l’armée, uniquement préoccupée par le maintien du statu-quo, rappelle Abdelaziz Bouteflika, l’un des caciques retraités du boumédiénisme pour assumer la responsabilité présidentielle. Tout indique que ce dernier sera contraint d’évoluer dans les mêmes limites que ses prédécesseurs cooptés ou mal élus.

Néanmoins, cette nouvelle phase porte en elle le ferment de nouveaux déséquilibres politiques et d’intérêts, cette fois directement au sein de la hiérarchie militaire, pour la simple raison que Bouteflika et le groupe qui le soutient s’attendent à exercer un leadership dont ils s’estiment avoir été lésés.

La criminalisation de l’Etat

L’accélération des modifications des règles du jeu dans le fonctionnement de l’économie, dans une perspective d’ouverture, et l’injection de ressources financières externes abondantes, introduite au milieu de 1994 dans le cadre de l’accord d’ajustement avec le F.M.I., n’ont en rien atténué l’ampleur de la crise politique, bien au contraire.

En prétendant, comme partout ailleurs, n’intervenir que sur les instruments de la gestion économique globale, considérant les autres facteurs, politiques, d’organisation et de fonctionnement de pouvoir, sociaux et autres, comme des paramètres secondaires, le F.M.I. vulgarise une conception du monde essentiellement fondée sur deux principes :

L’économique et le politique appartiennent à des sphères distinctes. Dans cette logique, l’opinion est invitée à admettre que les réformes de structure peuvent se limiter aux standards du F.M.I., sans conséquence structurelle sur le système ;
L’économie est, par essence, extravertie. Il ne s’agit alors que de concentrer, plus que par le passé, les enjeux et les luttes d’intérêts autour des phénomènes de libéralisation incohérente des échanges extérieurs et de la dilapidation des biens publics, amplifiant l’ensemble des pratiques de spoliation.

Le commerce extérieur tient une place dominante dans l’économie algérienne aujourd’hui exagérément extravertie. Face à la défaillance des pouvoirs publics et à l’absence de règles communes, l’économie passe sous des influences financières occultes, échappant à tout contrôle, notamment du fait de la fermeture du champ politique. Les besoins de consommation sont de plus en plus couverts par l’importation. L’épargne alimente la spéculation ou fuit à l’étranger et l’investissement est bloqué au moment où les clientèles du régime s’apprêtent au rachat, aux  » meilleurs  » prix, des entreprises les plus lucratives.

Dans un environnement marqué par la violence et la corruption, de criminalisation perceptible des appareils d’Etat, l’inégalité de conditions vécue au quotidien, entraîne la coupure entre les castes des privilégiés et les catégories exclues qui, en l’absence de relais politiques, finissent en partie par envisager la violence comme recours  » naturel « . Cette propension, nourrie par la misère, l’arbitraire et la faillite du système éducatif, est observée surtout au sein des catégories les plus jeunes peu enclins à accepter une idéologie officielle exclusivement fondée sur la légitimation par l’histoire.

Dans les années quatre-vingt déjà, la poussée démographique aidant, l’obsolescence idéologique accélère la fragmentation avancée dans les milieux qui se réclament encore de l’héritage historique de la guerre de libération. Une minorité exerce le pouvoir, l’influence et le sert aux niveaux élevés de la hiérarchie vit de plus en plus dans les ghettos luxueux, s’enrichit de prélèvements occultes et de détournement de biens publics. Les instruments de sa protection sont la force armée, le contrôle policier et celui des appareils judiciaire et administratif subordonnés. Les autres, le plus grand nombre, se dissolvent progressivement dans la masse de la pauvreté, en dépit des faibles avantages qu’ils conservent.

Le prosélytisme islamiste a achevé, dans sa phase d’expansion, de faire s’écrouler les mythes du discours patriotique dominant, en reprenant à son compte les revendications de l’égalité de condition et de la fin de la gestion discrétionnaire de la société.

Le retour à l’autoritarisme dès 1992 coïncide avec l’apparition de deux phénomènes qui ne favorisent pas la stabilité du système. D’une part, l’hémorragie des cadres, amplifiée par la violence, l’effondrement de l’Etat et la régression de l’activité, ne laisse à la disposition des appareils administratifs que les éléments les plus dociles, souvent les moins qualifiés. D’autre part, la rotation au niveau des responsabilités est beaucoup plus rapide que par le passé, du fait de l’insécurité grandissante et de la répétition des échecs.

Avec la multiplication des acteurs impliqués dans le maintien de l’ordre, milices locales et organisations para-militaires notamment, le champ des intérêts se fragmente. Les détenteurs d’une parcelle de l’autorité administrative n’ont en commun que la volonté de maintenir leur ascendant social et de participer à la privatisation de l’Etat. Ces groupes ne perdurent que par l’atomisation de toute force sociale porteuse de projets alternatifs. Pour l’ensemble de ces clientèles, l’insécurité et l’incertitude favorisent grandement les allégeances à des chefs de guerre détenteurs d’un vrai pouvoir militaire, plutôt qu’à un mouvement, fut-il totalitaire.

Le clientélisme, articulé en système, entretient la dynamique de constitution de factions armées parmi ceux qui veulent accéder aux privilèges du pouvoir et aux instruments de l’accumulation des richesses. Les clientèles nouvelles constituent une couche bureaucratique assurant l’intermédiation politique et qui, dans le contexte de violence structurelle, à pour vocation première la captation et la fuite de ressources.

Les groupes d’intérêts qui participent à l’exercice du pouvoir et au contrôle de ses privilèges développent des recompositions permanentes, des techniques variées, mais souvent opaques, de règlements de compte, et le mépris également partagé, par tous les partenaires au sommet du pouvoir, des règles de droit. Les recompositions ne s’effectuent qu’en fonction des aléas de la conjoncture politico-sécuritaire et des contradictions d’intérêts qu’elle charrie

Les réseaux ne peuvent cependant toujours demeurer soudés pour faire face aux tentatives d’aménagement des règles du jeu politiques ou de mise en place d’institutions de droit. Ils ne sont, en fait, coalisés que pour le maintenir du statu-quo et, les convulsions médiatiques de l’été 1998 ainsi que la démission de Zeroual le montrent, incapables de s’accorder sur la manière de le gérer.

Le pouvoir assume sa rupture avec la société par le monopole exercé sur les transactions financières avec l’extérieur, et par l’aptitude à la violence institutionnelle. En supprimant toute possibilité de compromis dans ces domaines, il s’aliène les classes moyennes désireuses de produire et de contrôler leur destin, et par là même écarte toute possibilité de relations stables et durables avec la population dans son ensemble et avec les individus en tant que citoyens.

La généralisation de véritables pratiques de prédation s’étend aujourd’hui au rachat à vil prix, en dehors de toute règle, des biens publics dans le cadre de restructurations et de biens privés des familles touchées par la répression. La richesse est ainsi perçue par la société comme une faveur illégitime, due à l’état d’exception, dont les possesseurs, par des alliances de toute nature (d’intérêt, de carrière, de fonction, de famille, de région, etc.) avec la caste militaire à la retraite ou en activité, se garantissent contre les retournements de situations.

Dans ces conditions, les différents patrimoines demeurent précaires, ce qui pousse tout détenteur, même légitime, d’un bien, à rechercher la protection du régime et à le défendre, aggravant la segmentation sociale entre ceux qui bénéficient de l’état de guerre et les autres.

L’arbitraire et la violence ont ainsi pour effet de bloquer la société, quand il n’entraînent pas sa régression vers des formes quasi féodales. La gestion par cooptation, par son caractère prébendier, bloque le progrès aussi bien vers l’économie de marché, que vers d’autres formes de production et d’accumulation. L’introduction de la modernité est trop risquée.

L’enrichissement de guerre, spectaculaire, renforce la croyance enracinée dans la promotion sociale par la redistribution sans contrepartie ( comme pendant la période coloniale), modifie structurellement l’organisation de l’économie et de la société. Les nouveaux seigneurs de la guerre, titulaires de rentes, s’accrochent par la violence à leurs passe-droits et répugnent à prendre les moindres risques liés à toute forme de gestion sociale régulière et transparente. Hostiles à tout changement politique, social ou économique de l’état d’exception, ces milieux entretiennent l’exclusion et s’opposent naturellement à l’introduction de mécanismes juridiques et économiques qui réduisent les commissionnements et les bénéfices du trafic d’influence.

Dans ces conditions, la conduite des affaires ne peut être considérée autrement que comme un rapport de force brutal que des équipes isolées et militairement protégées mènent dans la nostalgie de l’ordre répressif de Boumédiène. Cette situation confère, a contrario, un statut précaire aux différents patrimoines acquis et entraîne leurs titulaires à organiser leur défense par la privatisation presque achevée aujourd’hui de la capacité de violence de l’Etat entretenant les ferments de la guerre civile.

Les reclassements sociaux sont violents et l’économie rentière est divisée en lotissements. A l’ancienne capture par prélèvement, le système ajoute ou substitue l’enrichissement par spéculation sur les changes, sur les prix et le crédit en contrôlant à son seul profit les mécanismes mis en place par l’ajustement.

Les groupes exclus du pouvoir, qui avaient amélioré leur position sociale par la prise de risque sur le marché de pénurie dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ne s’enrichissent plus. Ils réclament aussi bien l’instauration d’un minimum de règles de droit que la moralisation de la vie publique, ce qui les conduit à être séduits à la fois par les modes occidentaux d’organisation et par le moralisme et l’égalitarisme religieux. La mise à l’écart des partis-refuges de ces catégories sociales se traduit pour le moment par la paralysie des relais politiques vis-à-vis de ces formations, ce qui explique aussi la reproduction de groupes spontanés pratiquant la violence armée.

L’INTERMINABLE TRANSITION

Le refus de l’économie de marché

Les institutions internationales, FMI et Banque Mondiale, se prévalent volontiers de leur  » simple  » vocation de techniciens de l’économie. Rôle, somme toute, modeste qui les empêcherait de se préoccuper de la formation du marché intérieur, considéré comme relevant de la souveraineté des Etats. Engagées auprès de régimes corrompus, ces institutions jouent, ce faisant, à leur corps défendant peut-être, un rôle fondamental de couverture des usages prébendiers, dans l’évolution de l’économie et la définition de ses orientations. Leur action ne se traduit pas tant par l’infléchissement des politiques économiques et l’efficacité de leurs interventions, mais plutôt par les effets mystificateurs d’un discours globalisant. Un discours qui ignore les conditions politiques et sociales de formation de l’environnement institutionnel de l’économie et de promotion macro-financière des activités sur le marché intérieur.

Il demeure que les institutions de Bretton-Woods n’imposent leur  » remote control management  » que pour assurer le remboursement par les pays débiteurs des prêts contractés auprès des créanciers internationaux.

Du fait de l’inexistence d’un environnement institutionnel, les privatisations, comme hier les nationalisations, sont organisées pour être détournées à des fins politiques. La transparence qui doit présider aux transactions sur le marché est déjà remplacée par une opacité renforcée (holdings d’Etat) qui ne sert que des intérêts catégoriels. En conséquence, ces privatisations ne peuvent qu’aboutir au résultat inverse de celui qui était en apparence recherché par les institutions internationales. De fait, les investisseurs sérieux refusent de s’aventurer dans un contexte ou le droit est absent, cédant le terrain à des milieux d’affaires nébuleux essentiellement nationaux, installés à l’extérieur et insérés dans les réseaux au pouvoir. Ces derniers réalisent le maximum de plus values sur les transactions d’actifs à court terme, en détruisant au passage ce qui demeure comme activités productives, moins rentables que les bénéfices du trafic d’influence, se réservant la possibilité d’importer ce qui manque sur le marché.

La discontinuité et l’instabilité dans la conduite du programme d’ajustement, et la permanence des traitements discrétionnaires sont révélateurs de la multiplicité des conflits d’intérêts entre les différents groupes qui influencent les décisions. Derrière le paravent de l’Etat, c’est la bourse aux prélèvements qui détermine l’action économique. Ainsi, l’incapacité à abattre les barrières non tarifaires ou à les transformer en équivalent tarif, constatée pour les médicaments et certains produits de base, illustre, malgré les injonctions du F.M.I., les difficultés rencontrées dans la libération des transactions.

De fait, si les droits de douane demeurent élevés, c’est que cela arrange, outre les besoins immédiats de dépenses courantes de l’administration, le F.M.I. et la Banque Mondiale qui veillent formellement à la réduction comptable du déficit budgétaire pour garantir la capacité de remboursement de la dette. Le maintien des restrictions quantitatives, des barrières non tarifaires de toutes soties, sert aussi la reconduction des monopoles sous des formes indirectes, privées.

Il suffit, dans cette logique de fuite en avant, que les institutions internationales déplorent discrètement, à chaque revue du PAS, l’insuffisance des recettes pour obtenir ainsi une nouvelle dévaluation et corriger ainsi le manque à gagner, au détriment des catégories les plus pauvres. L’ampleur des exonérations, la défiscalisation et le crédit sélectif peuvent continuer, sur le marché interne, à empêcher la reprise de la croissance.

Dans les années soixante-dix, la corruption a été en partie la conséquence de protections excessives, l’enrichissement sans cause provenant alors du contrôle monopoliste du commerce extérieur et intérieur et des prélèvements sur l’investissement et la production. Aujourd’hui, le pays est plutôt un vaste marché de transactions altérées par les appuis et privilèges dont bénéficient les clientèles du pouvoir, à la défaillance du contrôle de l’administration, mais également et en conséquence, au dynamisme du marché informel. L’acharnement de la Banque Mondiale, alors que les investissements étrangers sont absents, à vouloir privatiser ne sert que de couverture aux pratiques spéculatives.

Le décalage entre la théorie, le discours et la pratique des institutions financières est significatif. Les critiques, injustifiées, de la Banque Mondiale en 1991, contestant la nécessité du renforcement des contrôles publics des mécanismes monétaires et financiers opaques, ont permis aux gouvernements successifs depuis, d’adopter des conventions d’établissement et des circuits de décision permettant de revenir sur la véritable libéralisation opérée deux ans auparavant par le loi sur la monnaie et le crédit en 1990. Les institutions internationales ne peuvent éviter de répondre de leurs responsabilités dans l’évolution catastrophique de l’économie algérienne.

Les entreprises, pour leur part, derrière un discours favorable à la réduction des protections à la production, obtiennent plus de subventions implicites, la disparition de tout contrôle et de toute sanction par le marché, les partenaires sociaux, ou les tribunaux, la défiscalisation, les exonérations et les avantages démesurés. Aujourd’hui, plutôt que de diminuer, les taux d’incitation effective élargis à l’ensemble des interventions publiques ont augmenté.

Ces pratiques sont fondamentales, elles illustrent combien les discours sur les transformations souhaitées par les instances internationales sont déconnectées de leurs propres pratiques et des stratégies et des comportements des acteurs. Les comportements camouflés tronquent la représentation des réalités qui relèvent plus  » d’un désordre non libéral que d’une libéralisation ordonnée « .

La conduite de la politique économique n’est pas le reflet d’un programme quelconque de réformes, elle est le résultat d’actions politiques multiples et d’intérêts conflictuels qui influencent l’exercice du pouvoir : mélange de protectionnisme traditionnel dans le secteur productif (de moins en moins prégnant toutefois), d’absence de politique monétaire, d’héritage de la longue période de non convertibilité et surtout jusqu’en juillet 1998, nouvelles possibilités d’endettement facile.

De fait, les institutions internationales et le gouvernement agissent de concert pour bloquer la machine économique par la déflation, la baisse draconienne du pouvoir d’achat, l’insolvabilité croissante des entreprises et le coût exorbitant du crédit. Lorsque ces mesures se révèlent insuffisantes, les crédits d’impôts ou la non imposition, les réductions de taxes, et de charges sociales sont alors mis en oeuvre, sans même que cela soit rendu public, Le crédit sélectif et les facilités bancaires ainsi que les monopoles de fait à l’importation sont enfin largement utilisés, de façon totalement discrétionnaire, au bénéfice des opérations les plus protégées par le personnel politique au pouvoir,

Les liens financiers, bancaires, humains et même les méthodes de travail, que ces relations spéciales impliquent, aboutissent à tisser des réseaux étroits d’influences directes et indirectes sur la conduite des politiques économiques, sur le choix des équipes chargées de les animer et d’en contrôler l’application dans les appareils d’Etat, et en fin de compte, sur le contenu des ajustements mêmes.

La privatisation des missions de l’Etat

La dépendance, liée à l’incapacité de diversification des exportations et à l’ancrage externe du potentiel industriel installé, se trouve renforcée par le démantèlement, sans substitution, des politiques industrielles et des programmes de restructuration des entreprises publiques. Les ressources principales des exportations d’hydrocarbures, en baisse, ne sont plus relayés par des financements extérieurs privilégiés ni par des investissements directs étrangers. Les limites des ressources d’origine interne (faiblesse de la production industrielle, des recettes publiques, poids de la croissance démographique et de l’effort de guerre) contribuent à ce que le contrôle des relations économiques externes constitue la garantie principale pour le maintien du régime au pouvoir et expliquent pourquoi il est l’objet essentiel des conflits entre les différents clans et l’enjeu essentiel des débats qui secouent les divers courants politiques en Algérie.

Les privatisations sont considérées comme un moyen pour les détenteurs de capitaux flottants, non déclarés, de recyclages. Ces milieux, parfois reconvertis en banquiers tirent, au passage, des avantages substantiels, au cas par cas (conventions d’établissement), par rapport au droit commun. Et commencent à apparaître ici et là des fortunes considérables aux origines inconnues. La mobilisation de tout un arsenal réglementaire autorise les pratiques discrétionnaires consistant, à provoquer les situations comptables de liquidation d’entreprises publiques, à sous évaluer les immobilisations, à autoriser la spéculation à la baisse sur les marchés secondaires de la dette et de transaction sur les devises, et constitue depuis 1992 l’objet principal de l’administration économique, asservie à des intérêts particuliers.

Pour l’heure, la lutte sourde que se livrent sans merci les différents groupes, en vue de contrôler les privatisations ralentit beaucoup la grande braderie industrielle. Une indication de ce qui se risque de se passer a été donnée dès 1995 avec les différentes manœuvres, allant de la transformation des fonds de participation en holdings et la guerre pour le contrôle des privatisations, à la destruction des capacités industrielles La situation nouvelle, marquée par l’absence de freins aux règlements de compte de toute nature, est aggravée par la délitement critique des administrations à tous les niveaux, autorisant la prolifération de règlements fantaisistes et peu praticables et la multiplication des formes d’intervention hors normes.

Le désordre gagne l’ensemble des rouages de l’économie : la multiplication et la superposition de décisions contradictoires répétées, dictées par des intérêts particuliers, sans cohérence d’ensemble, permettent aujourd’hui de contourner toute règle du jeu. Les convulsions de l’été 1998 l’ont montré, le détournement des moyens de police et de l’appareil judiciaire à des fins privés est d’usage courant, pourvu que l’opération soit couverte par une autorité politique suffisamment bien placée.

La superposition d’intérêts divergents et l’étendue des conflits qui en découlent finit paradoxalement, par aligner le comportement de l’ensemble des acteurs sur les plus proches du pouvoir et les plus prébendiers d’entre eux, accélérant chaque jour davantage, la paupérisation des catégories sociales les plus fragiles, la marginalisation des classes moyennes et va précipiter l’ensemble des courants d’opinion exclus dans la radicalité.

C’est aujourd’hui, avec l’accentuation de la crise économique, de l’insécurité et de la pression des bailleurs de fonds (principalement la Banque Mondiale) pour démanteler le secteur public et appauvrir les salariés, une privatisation sans règles qui se développe. Cette privatisation constitue tout aussi bien la condition d’optimisation des profits, que celle de la pérennité des alliances nouées par les réseaux pour confisquer les bénéfices des programmes d’ajustement structurels. Cette interpénétration des sphères publiques et privées, qui s’apparente à un néo-patrimonialisme clanique, fait de la corruption, aujourd’hui dans tous les segments de la société, l’instrument unique de consolider le pouvoir et s’y maintenir.

D’un côté, les classes moyennes non rentières découvrent, dans la quotidienneté de l’arbitraire, les vertus de l’Etat de droit et du contrôle démocratique, qui leur apparaissaient par trop abstraits au lendemain des événements d’octobre 1988. Les mouvements d’opinion favorables à un véritable changement de régime, convergent ainsi de plus en plus vers la revendication d’un retour aux règles constitutionnelles qui prévalaient avant juin 1991, et ceci, même au détriment de toutes les autres catégories de revendications.

D’un autre côté, afin de se protéger contre l’injustice et la violence d’Etat, mais également pour tenter de défendre leur pouvoir d’achat face à la multiplication des prélèvements légaux et illégaux, les secteurs non concernés par l’accès aux privilèges, développent des techniques et des formes d’informatisation des activités encore plus systématiques que celles que l’on observe dans les appareils d’Etat. Les nouvelles organisations sont conçues pour limiter l’effet négatif des contraintes d’accès aux réseaux privilégiés de financement, la précarité des relations avec les administrations du commerce extérieur mais également pour contourner les difficultés d’obtention des visas européens.

Ne pouvant accéder qu’occasionnellement et de façon limitée au commerce extérieur (survivances du  » commerce de la valise « , transactions sur les intrants et les pièces détachées, équipements professionnels), les marchés parallèles recherchent les sources d’approvisionnement les plus adaptées à la baisse des pouvoirs d’achat (externes, de qualité et de prix). Ils les trouvent, en général, sur les nouveaux marchés d’Asie et du Moyen Orient. De nouveaux réseaux se forment, loin des zones traditionnelles d’échange avec l’Europe du sud.

Au début de 1999, et depuis juillet 1998, le contexte est caractérisé par la baisse des prix internationaux, la régression de la demande interne, les ponctions injustifiées sur les producteurs. La tendance des entrepreneurs et leur intérêts reste peu orientée vers la production, la préférence allant, lorsque c’est possible, à l’importation. Les opérateurs admis sur ce segment sont rares toutefois et la prise de conscience d’une revendication d’un véritable assainissement prend de plus en plus corps, au moment où les scandales qui émaillent la lutte pour le leadership entre les clans, viennent conforter l’image d’un appareil d’Etat en voie de criminalisation.

Ce comportement ne peut être durable, il est nécessaire à un moment donné, de pouvoir s’appuyer sur des productions effectives pour pouvoir importer et réaliser des marges commerciales attractives. Cependant, face à la consolidation de circuits autonomes de production et d’échanges, le pouvoir, qui ne veut pas être politiquement en reste, réagit en s’ouvrant en permanence des nouvelles possibilités d’arbitrage et de contrôle (tentative de réglementation des activités, procédures « ad hoc » en douanes, pressions illégales multiples… ). Il réagit également en confisquant le marché d’un produit donné à l’avantage d’opérateurs préalablement choisis pour mettre fin à des privatisations d’unités publiques de production et souvent dictées par cette préoccupation oligopolistique de contrôle des activités.

Dans la plupart des cas actuellement observés de privatisation, ce sont les importateurs déjà en place qui s’apprêtent à racheter les entreprises pour en contrôler la gestion dans l’objectif, souvent avoué à l’avance, d’en arrêter à terme la production. Les entreprises créées pour mener ce genre de spéculations sont de ce fait souvent fictives, liées à des holdings  » offshore  » et faiblement capitalisés. L’objectif est de réaliser le maximum de bénéfices sur des transactions destinées en définitive, non pas à produire, mais à renforcer le monopole commercial pour pouvoir importer sans concurrents. Les rares partenaires étrangers, encore intéressés, s’adaptent progressivement à cette situation nouvelle, en actualisant leurs stratégies d’investissement et en les orientant en priorité vers les activités commerciales.

Les avatars de la politique rentière

Les démarches de libéralisation de l’économie adoptées depuis 1992 aboutissent ainsi dans les faits à promouvoir une gestion privatisée des missions de puissance publique marquée par l’opacité des pratiques, le caractère discrétionnaire des interventions publiques et le renforcement du contrôle prébendier des activités. Cette logique n’a pu se développer avec autant d’intensité que comme résultat de l’enfermement du champ politique et de la possibilité, abondamment sollicitée, pour le pouvoir, d’intervenir par  » oukases « , dans le cadre de règlements d’exception, eux mêmes justifiés par la situation sécuritaire. Un moment mis en danger entre 1989 et 1991 par une dynamique globale de mise en place d’institutions démocratiques et de règles de droit en matière politique, économique et sociale, les réseaux d’accaparement des rentes, historiquement installés dans l’ensemble des rouages des appareils d’Etat, et principalement dans l’armée, les polices et au niveau des centres névralgiques de décision, réagissent dès juin 1991. Il s’agit pour les clans de développer de nouvelles stratégies destinées à maintenir leur leadership, en instrumentalisant l’inévitable libéralisation des flux financiers externes en remplacement partiel de la rente pétrolière.

En l’absence de ressources budgétaires importantes et en situation de régression durable des activités productives diversifiées et adaptées aux nouvelles orientations de la demande et au tassement du pouvoir d’achat, les instruments de politique économique touchant aux échanges commerciaux et financiers avec l’extérieur sont de plus en plus décisifs pour la reproduction du système. L’encadrement du commerce extérieur, est l’axe le plus déterminants de l’exercice du contrôle social. C’est ainsi que les acteurs politiques et les intérêts catégoriels associés au pouvoir concentrent l’essentiel de leurs pressions et de leurs interventions, quelles qu’en soient les destinations, autour de la politique commerciale, la rendant, de ce fait, complexe et peu déchiffrable.

La reprise des conflits mise en exergue par la démission de Zéroual est exacerbée par le décalage obligé, entre le discours affiché, apparemment cohérent et répétitif, et les réalités économiques externes de plus en plus sombres. L’improvisation des arbitrages entre les différents clans, d’autant que rien n’est fait, volontairement, pour atténuer les confusions et les ambiguïtés, ne peut que perpétuer les échecs et faire imploser le système, faute de marge de manœuvre.

L’essentiel pour les réseaux demeure de faire échouer les tentatives de mise en ordre, de plus grande transparence des pratiques et faire en sorte que l’incompréhension par les acteurs des stratégies de pouvoir ne se démente pas. L’opacité est donc une forme de protection qui pour être efficace, y compris vis-à-vis des bailleurs de fonds et des institutions internationales, doit être entretenue à la fois par les agents de l’Etat, les responsables politiques et les hommes d’affaires publics et privés. Le caractère inachevé et fragile des règles du jeu participe d’une volonté générale de maintenir ouverts à négociation les choix, les conflits et les arbitrages économiques, mais également politiques.

A l’issue de près de cinq ans d’ajustement sous l’égide du F.M.I., l’appareil productif est profondément affaibli, l’épargne et la capacité d’investissement quasi inexistantes, les infrastructures sociales et économiques sinistrées. Depuis 1991, l’économie a, néanmoins, absorbé sans contrepartie réelle, près de quinze milliards de dollars de dettes rééchelonnées et d’autres financements exceptionnels. L’on observe déjà la lassitude des investisseurs qui, de façon rampante, est en train d’éloigner l’Europe, en particulier, du soutien politique et moral, au peuple algérien en difficulté.

Le processus de transformation structurelle de l’économie est lent et douloureux; il ne peut être simplement délégué aux institutions de Bretton Woods, ni faire l’économie de la stabilité politique et de la modernisation des institutions. Aujourd’hui il est fondamentalement contrarié par l’instabilité politique, la défiance interne et externe des investisseurs, la persistance des mécanismes de prélèvements injustifiés et la corruption. Or, il est nécessaire de réduire l’obsolescence des équipements installés et les écarts importants de productivité, par rapport aux normes commerciales internationales.

Dans une situation d’exacerbation des tensions sociales et économiques, une politique économique viable doit également se fonder sur des compromis fragiles et évolutifs entre une demande aiguillonnée par la démographie et une offre de plus en plus aléatoire et inadaptée. Ce ne peut être envisagé qu’à l’intérieur d’une transition laborieuse qui s’appuie sur la participation permanente et le contrôle régulier de l’ensemble des partenaires sociaux, débarrassés au préalable des carcans de l’instabilité et de la fermeture du champ politique.

La situation se caractérise en effet aussi bien par la convergence des revendications modernes touchant l’égalité des conditions politiques parmi les différents courants d’oppositions, qu’ils soient politiques ou associatifs, de plus en plus marginalisés, que par la faiblesse de la capacité d’organisation et d’impulsion de modernité de la part des réseaux qui contrôlent le pouvoir.

Ces clientèles, en privilégiant encore les liens personnels et en perpétuant la segmentation sociale, y compris à l’intérieur d’une même famille, (le leader le plus influent devenant celui qui se trouve à la tête du réseau le plus efficace socialement), favorisent, pour des raisons de sécurité, la superposition des appartenances qui rend vulnérable toute construction politique nouvelle. Plus généralement, chaque segment a tendance à vouloir sa propre organisation, d’où la multiplicité des partis, l’incohérence des demandes et le développement des formes violentes d’accaparement. Les conflits entre les convoitises des clans et les différentes modalités de redistribution, qui auraient pu favoriser certains réseaux d’intérêts plutôt que d’autres, conduisent à l’immobilisme dans la terreur.

La transformation structurelle de l’économie passe par la réhabilitation des pratiques marchandes, le déverrouillage du système et la moralisation des mœurs politiques. L’émergence d’un champ politique autonome, c’est-à-dire respectant des règles écrites d’exercice démocratique du pouvoir, par des institutions indépendantes et complémentaires, gagne du terrain sous la contrainte. La mise en pratique s’est révélée impossible, hors de la mise en jeu de rapport de forces, parce qu’elle aurait permis de mettre les réseaux d’intérêts à nu, comme l’expérience de 1989 à 1991 l’a montré. Au contraire, la crise constitutionnelle d’aujourd’hui, en tentant de verrouiller à nouveau le système, ouvre la voie à des recompositions politiques de type réellement moderne.

Le recours par les conservateurs aux slogans des années soixante, à l’exhumation du boumédienisme relève uniquement de la volonté de continuer à nier en la camouflant la criminalisation – par essence inavouable – des catégories qui participent à la direction du pays, et leur inquiétude grandissante devant les conséquences prévisibles de l’échec politique.

L’Algérie paye le prix de n’avoir pu sortir du système des clientèles par la voie électorale à la fin de 1991. Dans ces conditions, la situation de crise dure et se caractérise par une absence complète d’élaboration et de proposition. L’alternative existe, elle consiste dans la mise en oeuvre d’une stratégie de changement effectif en rupture avec la gestion à courte vue engagée depuis 1992 n’ayant d’autre finalité que de consolider le monopole politique et d’assurer, autant que faire se peut, la reproduction du système.

A l’évidence, c’est dans le retour au politique plus que dans la seule confrontation avec un terrorisme erratique et nébuleux, que se trouve l’alternative susceptible de mettre un terme à la descente aux enfers de l’économie et de la société algérienne.

Paris, Janvier 1999

Post-Scriptum : Violence et Stagnation

Cet article a été rédigé au début de l’année 1999 ; au plan interne rien n’a vraiment changé depuis cette date. L’activisme diplomatique de Bouteflika, comme les élections législatives du 31 mai 2002, masquent mal la régression économique et sociale, l’irrésistible descente aux enfers de la société algérienne. Les replâtrages institutionnels successifs sont de moins en moins convaincants et le pouvoir effectif de décision est plus que jamais eux mains de quelques généraux et de la police politique en prise directe avec des groupes d’intérêts internes et externes.

En dépit d’une substantielle augmentation des revenus des hydrocarbures ces quatre dernières années, l’économie interne continue de se déliter, aucune réforme n’est engagée, entre scandales et rumeurs les privatisations ne sont toujours pas opérées.

Bénéficiant depuis le 11 septembre 2001 du bémol mis sur la question des droits de l’homme et du soutien renouvelé de leurs alliés et obligés externes, les mêmes clientèles militaro-mafieuses continuent de contrôler la société par la violence et les manipulations. La répression sanglante en Kabylie et les manœuvres incessantes de diversion et d’émiettement du front social sont à cet égard tragiquement exemplaires des méthodes de  » gouvernement  » des clientèles au pouvoir. Plus que jamais Il n’est pas question de tolérer les expressions autonomes, ni le moindre espace de liberté

Dans un contexte d’effondrement de l’Etat (illustré tragiquement par la catastrophe de Bab-El-Oued, en novembre 2001, près de 1000 morts), les libertés publiques sont ouvertement bafouées, les conditions sociales et économiques des catégories les plus fragiles se détériorent continuellement ; près de 13 millions d’algériens vivent avec moins d’un dollar par jour selon le CNES algérien.

Il se révèle ainsi de plus en plus clairement, derrière le rideau de fumée des modernités d’apparences et des soi-disants impératifs du containment de l’islamisme, que le triptyque Prédation-Répression-Corruption demeure la clef de voûte du système algérien ; la matrice invariante d’où sont issues et se rejoignent les intérêts officieux et occultes des réseaux de commissionnements militaro-policiers. Cette organisation politiquement inacceptable et économiquement inefficace représente la cause centrale de la régression continue et de l’instabilité structurelle de l’Algérie.

Dix ans après le putsch de janvier 1992, l’Algérie est toujours dans l’impasse : les seules perspectives offertes à la jeunesse de ce pays demeurent l’émigration, la subversion ou la délinquance.

Omar Benderra
Centre For North African Studies. Cambridge University
Paris, Septembre 2002

Bibliographie:

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· Hidouci Ghazi, Algérie, La Libération Inachevée, La Découverte, Paris, 1995
· ICG-Africa Report n°36 – 26.10.2001 – Algeria : The vicious circle of oil and violence
· « Middle East Report », Special Issue on Algeria, 25:1, January-February 1995.
· Mortimer, Robert, « Algeria: The Clash between Islam, Democracy, and the Military », In: Current History, January 1993
· Provost Lucille, La Seconde Guerre d’Algérie, Flammarion, Paris, 1996
· Ravenel Bernard,  » L’or noir, un enjeu stratégique « , propos recueillis par G. Delaunoy, Vivant univers, nov.-Déc.1998.
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· Quandt, William. Between ballots and bullets : Algeria’s transition from authoritarianism, Washington, D.C. : Brookings Institution Press, 1998.
· Spencer, Claire, « Islamism and European reactions: the case of Algeria », In: Mediterranean politics, vol. 2, ed. by Richard Gillespie, London, Pinter, 1996
· Stiglitz Joseph, La Grande Désillusion, Fayard, 2002
· Yacoubian, Mona. Algeria’s struggle for democracy – New York, NY : Council on Foreign Relations, 1997
· Zartman William and William Mark Habeeb, Polity and society in contemporary North Africa, Boulder Westview Press, 1993.


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