Industrialisation durable ou simple ajustement de la spécialisation internationale ?

Avant même que le moindre bilan soit tiré de l’expérience d’industrialisation des années 1970, voila que l’on nous annonce un nouveau programme d’industrialisation pour les décennies à venir.

Comment s’y retrouver dans cette gestion chaotique de notre mémoire économique ? Quelles conclusions peut-on tirer pour la crédibilité du nouveau projet ? Quels résultats faut-il en attendre ? Il nous semble que le chemin le plus court pour y répondre est de synthétiser d’abord les expériences contemporaines d’industrialisation réussies dans les pays du Tiers-Monde, notamment celles des nombreux pays du Sud-Est asiatique. Une fois cette synthèse établie, il sera plus facile de montrer pourquoi l’Algérie a échoué là où ont réussi des pays placés pourtant dans des situations économiques et financières nettement moins favorables, n’ayant ni l’autonomie énergétique ni les facilités permises par les recettes pétrolières. Surtout, cette synthèse de l’expérience des autres pays permettra de montrer, nous l’espérons, qu’il n’y a pas de fatalité du sous-développement. Des solutions existent pour promouvoir une industrialisation réelle et durable. Encore faut-il réhabiliter la réflexion sur la croissance et le développement que « le consensus de Washington » a réduit au silence au profit des préoccupations conjoncturelles sur l’ajustement macro-financier.

- 1) L’économie du développement et la problématique de l’industrialisation :

L’économie du développement a proposé de nombreuses approches pour la construction des systèmes industriels dans les pays du Tiers-Monde. Deux approches se sont particulièrement distinguées :
- La première — la plus suivie dans le passé et qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt sous l’impulsion notamment des institutions internationales — a recommandé aux pays sous-développés de se spécialiser ; conformément à la théorie des avantages comparatifs, dans les activités intensives en travail (et accessoirement en énergie) pour accéder au développement industriel. Selon les promoteurs de cette approche, la spécialisation dans ce type d’industries présente de nombreux avantages :
- Elle permet aux économies sous-développées de renforcer leurs avantages comparatifs. En valorisant l’excédent d’offre de main-d’œuvre, elle maintient des coûts de production faibles. Ce qui permet de concurrencer les produits des mêmes secteurs dans les pays développés. Elle présente un niveau de complexité technique relativement faible, ce qui facilite sa maîtrise par une main-d’œuvre locale peu qualifiée. Enfin, la spécialisation des pays sous-développés dans les industries intensives en travail favoriseront directement la délocalisation de pans entiers d’activités industrielles en perte de compétitivité. Ces délocalisations industrielles, associées à l’intensification des investissements directs, créeront les conditions d’une dynamique de croissance durable et favorisera une insertion avantageuse dans l’économie internationale. Pourtant, l’analyse des expériences de certains pays latino-américains et asiatiques ayant recouru, au cours des décennies 1960 et 1970, à des choix de développement largement inspirés de ce schéma, a montré l’étroitesse de cette voie d’industrialisation. Les insuffisances relevées peuvent être ramenées à quelques points principaux :
- Contrairement aux promesses du modèle de base, les expériences de délocalisations industrielles n’ont entraîné que de faibles transferts de technologie, ce qui a exclu le développement de capacités d’adaptation et d’innovation technologique dans les pays d’accueil.
- Les industries délocalisées ont pour caractéristiques d’être très mobiles et très volatiles. Elles font de leur « émigration » de pays en pays, compte tenu de la progression des coûts en travail, une règle de survie. On a même observé que certaines activités se relocalisent dans leur pays d’origine, dès lors que le progrès technique a permis le rétablissement des conditions de leur rentabilisation.
- Ces industries n’ont pas permis, non plus, d’intensifier les échanges avec les activités domestiques pour assurer une véritable intégration entre les différents secteurs industriels. Les liaisons inter-industrielles sont demeurées désespérément faibles, ce qui a laissé le champ libre aux firmes étrangères pour jouer le rôle moteur dans l’économie locale. Aussi, de manière générale, le choix du développement industriel selon la théorie des avantages comparatifs n’a pas permis, partout où il a été initié, de créer les conditions d’une véritable industrialisation, même si des dynamiques conjoncturelles de croissance industrielle ont pu être observées. En fait, la spécialisation en fonction des avantages comparatifs souffre d’un handicap qui consiste à privilégier une approche statique des dotations en facteurs, ne considérant que les conditions d’offre à court terme. Ses promoteurs ont ainsi négligé le fait que les véritables avantages ne sont pas un don de la nature mais des avantages construits au fur et à mesure de l’évolution de la demande mondiale. C’est précisément cette perception de la spécialisation que les pays du Sud-Est asiatique ont privilégié à travers leur stratégie de « remontée de filière ».
- Une deuxième approche en matière d’industrialisation a insisté sur le rôle des secteurs de biens intermédiaires et de biens d’équipement dans le processus d’industrialisation. Cette approche s’inspirait des expériences d’industrialisation tardive dans certaines régions d’Europe (l’Allemagne dans la fin du XIXe siècle avec le bassin de la Rhur, l’ex-Union soviétique et son programme d’industries lourdes à partir des années 1930,…). Elle tendait à remettre en cause la capacité des secteurs de biens de consommation, et plus généralement des industries dites légères, à engager une dynamique durable d’industrialisation. Plusieurs arguments ont été avancés pour défendre cette option. On en retiendra les quatre principaux : a- Les secteurs des biens intermédiaires et des biens d’équipement exercent d’importants effets d’entraînement en aval et peuvent tirer dans leur sillage les autres secteurs industriels, en particulier les industries « légères ». b- Le développement de ces secteurs de l’industrie lourde favorisera la construction d’un système industriel cohérent et intégré qui permettra de réduire la dépendance vis-à-vis des pays développés. c- Le développement de ces secteurs favorisera la maîtrise des nouvelles technologies et leur adaptation au contexte des économies locales. d- Enfin, le développement de ce système industriel permettra de mettre à la disposition de l’agriculture et du système agroalimentaire, les biens d’équipement et les consommations intermédiaires nécessaires à leur modernisation. On sait aujourd’hui, notamment à travers l’exemple de l’Algérie dont les choix d’industrialisation des années 1970 s’inspiraient directement de ce schéma, que les résultats ont été très largement en deçà des promesses de départ. En effet, malgré un effort humain et financier exceptionnel, le pays n’a pas été en mesure d’organiser les fameuses liaisons entre les différents secteurs industriels, et entre ces derniers et le reste de l’économie. Le tissu industriel s’est développé en segments isolés, sans coordination pertinente. L’expérience algérienne a démontré surtout le caractère non-automatique des liaisons amont-aval des industries des biens intermédiaires vers les industries des biens de consommation. Censés développer leur large effet d’entraînement au reste de l’économie, les biens intermédiaires ne se sont intégrés que très difficilement, alors que l’économie nationale demeurait fortement exposée à la dépendance extérieure pour l’acquisition des biens d’équipement et des biens de consommation. L’expérience a également démontré la difficulté de maîtriser les technologies de ces activités industrielles complexes. Le pays a dû recourir alors, de plus en plus à des formules globalisées (clés en main, produit en main…) pour importer les technologies nécessaires, ce qui a exclu évidemment le développement d’une capacité locale de maîtrise de ces technologies et leur adaptation. Enfin, le secteur agricole a très largement pâti, à son tour, de cette « stratégie ». Contrairement aux recommandations du modèle théorique de base, l’intégration agriculture-industrie n’a pu connaître le moindre début d’application. Confortés par une manne pétrolière substantielle, les pouvoirs publics ont pensé pouvoir nourrir durablement la population en tournant le dos à l’agriculture et aux agriculteurs. L’accroissement des besoins alimentaires aidant, le choix s’est orienté vers l’implantation d’entreprises agroalimentaires publiques approvisionnées quasi-exclusivement en matières premières et demi-produits massivement importés.

- 2) Une rupture radicale : le cas des nouveaux pays industriels (N P I) du Sud-Est asiatique 1

Contrairement aux orientations de la théorie des avantages comparatifs, ces pays ont rapidement cherché à dépasser la spécialisation dans les industries intensives en travail, afin d’intégrer de nouveaux secteurs plus complexes et de nouvelles activités plus intensives en technologies. La motivation de ce choix réside dans le souci de faire face, notamment, à l’érosion rapide des avantages comparatifs des industries intensives en travail. Ils ont cherché ensuite à articuler leur industrialisation, alternativement et selon les phases de maturation des séquences industrielles, sur le marché intérieur et/ou sur le marché international. Ils ont fait enfin de l’intervention régulatrice de l’Etat, un facteur fondamental dans la gestion des transitions des phases industrielles les plus simples aux phases les plus complexes, dans la remontée des filières techniques de l’aval vers l’amont, et dans l’internalisation d’un secteur puissant de biens d’équipement et de haute technologie. Mais la leçon principale à retenir de ces expériences d’industrialisation est, incontestablement, la vision stratégique à long terme dont étaient porteurs les pouvoirs publics dans ces pays. Cette vision à long terme se vérifie à différents niveaux :
- Le premier niveau porte sur l’allocation sectorielle des ressources (publiques et privées). La plupart de ces pays ont privilégié des secteurs à fort potentiel technologique, dont le secteur emblématique de l’électronique, mais aussi les textiles, la chimie, les constructions métalliques. Parallèlement, ils ont cherché à développer des secteurs à forte remontée de filières. En effet, cette logique d’industrialisation a été conçue comme une remontée de filières de l’aval vers l’amont, en maîtrisant et en internalisant, par vagues successives, les secteurs intermédiaires jusqu’aux biens d’équipement. Elle contraste fortement avec la stratégie algérienne des années 1970 qui visait plutôt à travers l’implantation du secteur des biens intermédiaires, une logique de diffusion d’amont en aval. L’expérience d’industrialisation de la Corée du Sud illustre parfaitement cette stratégie de remontée des filières :
- dans la filière électronique, la production a commencé dans les années 1960 avec le développement de la branche du matériel électronique grand public. A partir du début des années 1970, la Corée a encouragé la production de composants électroniques dont l’essentiel était réalisé par des entreprises étrangères délocalisées et réexportée vers le marché international. Dès le milieu des années 1970, les autorités vont passer au recentrage de la production de composants électroniques sur le marché national et leur incorporation dans des produits locaux comme les téléviseurs, les radios, les magné. Cette stratégie va s’étendre, à partir du milieu des années 1980, à la fabrication de matériels électroniques et informatiques complexes.
- La filière métallique a obéi à la même logique de remontée des filières. La production a commencé dans les années 1960. Elle s’est limitée jusqu’au début des années 1970 à la production de meubles en métal et de produits métalliques à usage domestique. Dès la fin des années 1970, la Corée va franchir une nouvelle étape dans cette filière avec l’élargissement de la gamme des produits, en y incluant les câbles et fils métalliques, les moulages et pièces de forge et d’autres produits métalliques. La troisième étape dans la remontée de cette filière va être franchie au début des années 1980 avec le développement des capacités de production en grosse chaudronnerie, de demi-produits en acier, des produits de laminage et de fonte.
- La même logique a été appliquée au développement de la filière textile : implantée dans le pays depuis les années 1950, cette filière a connu un essor spectaculaire au début des années 1960 avec la multiplication de petites et moyennes entreprises qui s’étaient spécialisées dans les produits finis comme la bonneterie, l’habillement et les accessoires vestimentaires. La remontée de filière interviendra au cours des années 1970 avec l’intégration de la fabrication des tissus et des fibres chimiques. On le voit, la disponibilité d’une demande nationale pour les produits de la phase suivante a constitué, à chaque fois, le moteur déterminant de cette stratégie de remontée de filières.
- La vision à long terme se vérifie ensuite au niveau de l’alternance du marché national et du marché international pour assurer l’équilibre dynamique du processus d’industrialisation. Cette articulation marché national-marché international a permis aux pays asiatiques de connaître de fortes dynamiques de croissance dans les années 1970 et 1980, dans un contexte de montée des tensions inflationnistes et de récession au niveau international. Là aussi, si l’on observe l’expérience de la Corée du Sud, on relève qu’elle a commencé d’abord, fin des années 1950, par une stratégie reposant sur la substitution d’importation. Ce choix sera renforcé à la fin des années 1960 par une politique de promotion des exportations afin de résorber les déficits de la balance des paiements apparus avec l’import substitution. Mais à partir du début des années 1970, le développement de l’économie coréenne sera réorienté vers la demande intérieure avec la construction d’importantes capacités de produits intermédiaires (sidérurgie, chimie et pétrochimie notamment). L’essoufflement progressif de la dynamique de croissance de ces nouveaux secteurs sera l’occasion pour renforcer, dès la fin des années 1970, une nouvelle stratégie de promotion des exportations orientée, cette fois, vers les produits intensifs en nouvelles technologies comme les composants électroniques. La coexistence de ces deux solutions (marché intérieur, marché extérieur) et leur mobilisation, selon la conjoncture économique, ont exigé, évidemment, des efforts considérables sur les plans intérieur et extérieur. Sur le plan intérieur, l’impératif d’élargissement de la demande domestique a posé d’emblée la question de la répartition des revenus. Le principe adopté était le refus de concevoir le salaire seulement comme un coût qu’il s’agit de comprimer. Il était vu aussi comme un instrument important pour renforcer la demande domestique à travers l’accroissement du pouvoir d’achat des populations rurales et urbaines. Cette démarche contraste très fortement avec l’exemple des grands pays latino-américains qui se sont trouvés confrontés, dès le milieu des années 1960, à l’épuisement du processus de substitution des importations, ils ont essayé alors de contourner cette crise des marchés par la compression généralisée des coûts de production (salaires notamment). Sur le plan extérieur, l’adaptation des produits à la demande internationale, leur renouvellement systématique et leur haut niveau en contenu technologique ont été un facteur déterminant dans la conquête des marchés extérieurs.
- La vision à long terme est perceptible, enfin, au niveau du rôle décisif joué par les pouvoirs publics dans l’accompagnement de ce processus d’industrialisation.
- Dans de nombreux pays du tiers-monde, l’intervention de l’Etat a été à l’origine de comportements bureaucratiques qui ont joué en défaveur du progrès économique, détériorant ainsi les dynamiques d’industrialisation là où elles existaient. En revanche, dans le cas des pays asiatiques, l’intervention intelligente de l’Etat a souvent servi à améliorer les performances de l’économie à travers la concertation et le soutien massif et constant aux entreprises. Au-delà du soutien financier (offres de crédits, subventions, encouragements fiscaux, …), l’Etat a joué un rôle fondamental dans le développement des ressources humaines nécessaires à la maîtrise des activités intensives en technologie à travers le développement de l’éducation, de la formation et de l’accès aux nouvelles technologies. Mais c’est son rôle dans la régulation du processus industriel qui mérite le plus d’être retenu. En effet, sa principale action a été l’organisation des transitions réclamées par la poursuite de la dynamique industrielle : relais du marché national par le marché international ou vice-versa, politiques fermes de remontée des filières, encouragement de la concurrence nationale et internationale dans les secteurs parvenus à maturité, mise à l’abri des industries naissantes et leur protection vis-à-vis de la concurrence internationale, création de « rentes » provisoires pour mieux drainer les investissements dans les nouveaux secteurs, … (A suivre)

Les auteurs sont Professeurs d’économie

Amor Khelif

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2 commentaires pour Industrialisation durable ou simple ajustement de la spécialisation internationale ?

  1. Guillaume dit :

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