Libérer le potentiel de l’économie algérienne

 L’objet de cet article est d’apporter un éclairage supplémentaire sur les secteurs prioritaires à développer afin de diversifier l’économie algérienne et réduire sa dépendance à l’égard des hydrocarbures. Il a accordé une attention particulière aux pistes d’action pour la mise en œuvre de cette stratégie industrielle. Cet article a été rédigé plus dans un esprit de participation au débat actuel que pour formuler des recommandations fermes. En effet, l’acte de la planification de la stratégie industrielle et les débats suscités sont tout aussi importants que la stratégie elle-même. La littérature sur le diagnostic de l’économie algérienne est très riche. Si les approches sont différentes, ces diagnostics convergent tous vers un même constat : l’économie algérienne a un grand potentiel qu’il faut libérer. Dans cet article, nous nous intéressons à la question du comment : « Comment transformer ce potentiel en réalité ? ». Nous tentons de répondre à cette question sous l’angle microéconomique de l’entreprise, en favorisant le développement d’entreprises championnes dans quelques secteurs clés. Pour identifier les secteurs dans lesquels des entreprises championnes pourraient être développées, nous structurons notre raisonnement autour de trois questions : • Quelle est la situation actuelle des différents secteurs de l’économie algérienne ? • Dans quels secteurs le pays possède-t-il des atouts pour développer des entreprises championnes ? • Quelles sont les stratégies envisageables pour développer ces entreprises ? Nous souhaitons insister sur l’importance de l’amélioration du climat des affaires et du système bancaire ainsi que la modernisation du système éducatif pour soutenir toute stratégie de croissance, même si cet article ne les traite pas. État des lieux des secteurs économiques algériens L’économie algérienne reste fortement dépendante du secteur des hydrocarbures malgré les tentatives de diversification et d’industrialisation entamées depuis plusieurs années et qui ont coûté à l’Etat plusieurs milliards de dollars. Le secteur des hydrocarbures pesait en 2004 environ 46% de la valeur ajoutée du pays. A partir d’une analyse des évolutions sectorielles entre 1994 et 2004, basée sur la croissance de la valeur ajoutée courante et sur la performance observée des secteurs privés et publics, on relève : • Au-delà des hydrocarbures, l’économie algérienne repose sur quatre secteurs : le commerce, l’agriculture, les transports/communication et BTP. Ceux-ci représentaient 42% de la valeur ajoutée en 2004. • Ces secteurs, aux plus fortes contributions en termes de valeur ajoutée dans l’économie, sont plutôt dominés par le secteur privé. Plus globalement, les secteurs à dominante privée sont ceux qui croissent le plus vite. • La croissance économique a été très variable d’un secteur à un autre durant la décennie 1994-2004. Les quatre secteurs clés ont été particulièrement dynamiques mais d’autres l’ont également été et nécessiteraient une stratégie pour pérenniser cette croissance, comme l’agroalimentaire et le tourisme. Quelques secteurs se retrouvent dans une position de « dilemme » en raison de leur faible croissance et de leur faible contribution à la valeur ajoutée nationale, comme les ISMEE, les mines et la chimie. Ces derniers devraient être analysés plus en détail pour identifier ceux dont les problèmes sont conjoncturels et qui nécessiteraient des plans de relance et ceux dont les problèmes sont structurels pour les accompagner dans leur déclin. De ces analyses, il ressort que les secteurs les plus importants de l’économie sont vulnérables car dépendants soit directement des prix du brut (hydrocarbures) ou de la pluviométrie (agriculture), soit indirectement des devises de l’Etat, via des importations (commerces) ou des programmes étatiques de relance (BTP). Par ailleurs, on constate que les industries et les services à forte valeur ajoutée restent sous-représentés dans l’économie algérienne. Il est toutefois encourageant de noter la percée de certains secteurs, grâce à des entreprises privées dynamiques, telles que l’agroalimentaire. Quels sont les secteurs sur lesquels il faut parier ? Pour répondre à cette question, nous proposons d’analyser les principaux secteurs économiques selon deux axes : • L’attractivité des secteurs : Quels sont les secteurs répondant à une demande intérieure et/ou permettant de poursuivre des développements à l’export aujourd’hui ? Quels sont les secteurs aux plus forts potentiels de croissance ? • La facilité de développement des secteurs : Quels sont les secteurs ayant un embryon de tissu industriel ? Pour quels secteurs, l’Algérie possède-t-elle les atouts nécessaires au développement (ressources humaines, matières premières, etc.) ? Quels sont les secteurs pour lesquels la concurrence internationale ne serait pas un frein fatal à leur émergence ? Cette analyse a permis d’établir une première cartographie des différents secteurs économiques. Rappelons qu’elle a pour objectif de susciter le débat avant tout. Les recommandations quant aux secteurs à développer nécessitent un travail de fond et un investissement de la part des décideurs pour aboutir à une analyse détaillée de chaque industrie. De nombreux pays émergents ont compris la nécessité de prioriser les secteurs à développer pour assurer le meilleur retour sur investissements et communiquer une vision robuste et claire aux investisseurs étrangers. Le Maroc via son programme émergence, a entrepris cette démarche qui a abouti à identifier les secteurs à potentiel pour lesquels le pays détient des atouts. Au-delà du positionnement de chacun des secteurs, cette analyse permet de dégager deux axes forts pour construire la stratégie industrielle : • Construire sur l’existant et consolider les positions fortes actuelles. En voici quelques illustrations :

 construire sur le tissu industriel déjà développé par l’Algérie (industries sidérurgiques, mécaniques, chimiques, transformation, etc.), mais cela nécessite un redressement et un management rigoureux des entreprises actuelles dont certaines vivent sous la perfusion des aides de l’Etat. Les privatisations/partenariats peuvent être une approche pour développer ces secteurs ;
 l’agroalimentaire est un secteur qui a fait de grands progrès ces dernières années. Des entreprises d’envergure nationale, comme Cevital, ont émergé. La poursuite du développement de ce secteur, en l’aidant à conquérir les marchés internationaux, est une véritable opportunité pour l’économie algérienne. • Faire des paris sur de nouvelles industries, la meilleure illustration serait le secteur des hautes technologies. Ce secteur est une opportunité à ne pas rater au regard des atouts de l’Algérie, à savoir ses ingénieurs et sa proximité avec des pays européens… De nombreux pays tels que l’Inde ont construit des moteurs de croissance autour des cette industrie, avec le modèle de l’offshoring ou de la sous-traitance informatique. Certains pays d’Afrique du Nord tels que le Maroc et
la Tunisie pensent aussi prendre leur part de ce marché d’avenir, en ciblant notamment les pays européens. L’Algérie dispose de tous les atouts nécessaires pour jouer un rôle dans cette industrie où elle est largement sous-représentée. Les deux principaux pré-requis pour le développement de cette industrie sont les actions de promotion de l’Algérie et de ses capacités auprès des investisseurs et la construction d’une infrastructure de qualité pour ce secteur : réseau informatique, cadre de vie pour les ingénieurs, etc.
Comment passer à l’action ? Une fois les secteurs stratégiques identifiés, la question que l’on se pose est : « Comment développer ces secteurs ? ». Cette question couvre en réalité deux problématiques distinctes : • Que doit faire l’Etat pour favoriser l’émergence de ces secteurs stratégiques ? Nous tenterons de répondre à cette question à travers quelques illustrations de stratégies appliquées par d’autres pays. • Comment piloter la mise en œuvre de ces stratégies à l’échelle du pays ? Nous tenterons de répondre à cette question en listant quelques pré-requis pour mettre en place une politique industrielle efficace. Stratégies génériques pour développer des champions locaux Cette section a pour objectif de présenter des idées de stratégies pour développer les secteurs ciblés, tout en soulignant leurs limites et n’a pas pour but d’être exhaustive. • Stratégie I : partenariats et alliances Cette stratégie consiste à établir différentes formes d’associations avec des partenaires étrangers pour développer un champion local. Ce partenariat pourrait prendre la forme d’une entreprise commune, d’une ouverture de capital, d’un contrat de services, etc. Les métiers à haute technicité, pour lesquels l’acquisition de savoir-faire et de technologie nécessiteraient une longue période (comme le secteur bancaire), seraient des secteurs potentiels pour une telle stratégie. Les partenariats pourraient également avoir pour objectif d’ouvrir des marchés étrangers aux entreprises algériennes. Grâce à des stratégies d’alliances avec d’autres compagnies aériennes, Air Algérie pourrait obtenir l’accès à des clients voyageant depuis l’Europe vers l’Afrique et vice-versa, en développant l’aéroport d’Alger comme hub de flux Nord-Sud. • Stratégie II : créer des pôles d’excellence sectoriels La concentration de l’ensemble des parties prenantes d’une industrie : entreprises, sous-traitants, partenaires financiers, universités spécialisées, etc. dans une zone géographique définie, permettrait de donner aux acteurs de l’industrie une grande flexibilité. Il serait facile pour une entreprise de recruter, de trouver des fournisseurs, des clients et des financements. Nous pourrions ainsi imaginer l’émergence de certains pôles en Algérie autour de certaines industries, telles que l’électronique à Sidi Bel Abbès pour ne citer que cet exemple. Mettre en place de tels pôles d’excellence est une combinaison subtile de stratégie de développement d’universités et d’écoles spécialisées, de construction d’un cadre de vie attractif pour les ingénieurs (logements, écoles pour les enfants etc.) et de la mise en place d’une politique fiscale locale adéquate. Ces stratégies doivent être réfléchies dans le cadre de la politique d’aménagement du territoire. • Stratégie III : incitations fiscales pour une branche donnée Les politiques d’incitations fiscales sont largement répandues et utilisées aussi bien par les pays développés que par les pays émergents. Les régimes spéciaux sur le marché du travail peuvent aussi présenter un avantage certain. On pourrait envisager d’accorder des réductions de charges pour l’emploi de cadres hautement qualifiés pour les entreprises innovantes ou bien pour les secteurs et branches prioritaires que l’Etat aura sélectionné. Les incitations et subventions ont le mérite d’être assez souples à mettre en place, a fortiori avant l’entrée à l’OMC. Certains experts remettent en cause les politiques d’incitation et plus largement de « choix et sélection de champions locaux » par l’Etat, en arguant que ce ne sont pas tant les subventions diverses et les interventions de l’Etat qui vont permettre le développement de l’entreprise, que l’amélioration des règles de gouvernance, l’ouverture de l’économie vers l’extérieur et la mise en place des mécanismes appropriés pour assurer le bon fonctionnement du « marché ». Bien que les experts divergent sur les stratégies de « sélection de champions » au sens du choix d’une entreprise à développer via des incitations ou subventions, ils s’accordent toutefois sur le fait de booster et d’encourager des secteurs plutôt que des entreprises. • Stratégie IV : développer une entreprise nationale en protégeant le marché sur lequel elle opère pour une période limitée Une stratégie simple pour un Etat, pour créer un champion, consiste à le protéger en réduisant la concurrence et en lui confiant des grands contrats. Cette approche permettrait à une entreprise de se construire une base de savoir-faire et d’activités, en s’appuyant sur son marché domestique, avant de cibler la conquête de marchés internationaux. Dans le cas de l’Algérie, cette stratégie pourrait être envisagée pour des secteurs déjà publics, avec des embryons de champions, comme le secteur de l’électricité. La conquête des marchés extérieurs pourrait ensuite être envisagée par la mise en œuvre de stratégies d’alliances et/ou d’acquisitions. Ces stratégies dites « protectionnistes » présentent des risques importants associés traditionnellement aux situations monopolistiques. Il est donc très important de considérer dans cette stratégie que la phase de protectionnisme est une « étape » avant l’ouverture du marché. Pendant cette phase, l’entreprise doit résolument être tournée vers l’extérieur. L’Etat devra ainsi, en plus de la mise en place de contrats de performances avec les managers, savoir attirer et garder les cadres de haut niveau par des politiques de rémunération et avantages motivantes. Gouvernances et pré-requis La mise en place de cette stratégie nécessite un dispositif et un plan opérationnels pour accompagner sa mise en œuvre. Nous suggérons trois leviers opérationnels pour structurer ce plan. • Créer un comité de pilotage de la stratégie industrielle pour allouer les ressources. Ce comité sera le garant de la mise en place de la stratégie industrielle. Il se chargera de faire des recommandations au gouvernement sur l’allocation des ressources et d’analyser les évolutions de l’industrie pour recommander, si nécessaire, de changer de secteurs prioritaires. Il est important de maintenir ce comité en dehors des obédiences politiques afin de rassurer les investisseurs et le monde économique et d’assurer sa pérennité. • Assurer la promotion de l’Algérie et de sa stratégie industrielle auprès des investisseurs grâce à une opération de communication menée par une équipe de professionnels. L’Algérie reste un marché peu connu à l’étranger. Un plan de communication envers les investisseurs et les acteurs économiques étrangers pour faire connaître la « marque » Algérie est vital. Certes, la communication institutionnelle est essentielle pour signaler l’engagement de l’Etat, mais il faudrait la compléter par une communication de terrain avec des professionnels de la communication et du lobbying en créant une agence dédiée à cette activité. Il suffirait de commencer avec une poignée de cadres de haut niveau pour mener des opérations de communication dans les pays les plus importants afin de drainer les investisseurs et leur vendre le produit « investir en Algérie ». Ces lobbyistes organiseraient des ateliers de travail, des rencontres avec les acteurs économiques étrangers pour vendre la marque Algérie auprès des décideurs économiques et discuteraient des problèmes concrets auxquels font face les investisseurs. • Attirer les talents via des campagnes de recrutement de hauts potentiels algériens ou étrangers et la création de grands établissements d’enseignement. Le capital humain est la condition sine qua non de la réussite de la stratégie proposée. Trois axes pourraient être envisagés pour assurer la mise en place d’une politique de développement du capital humain en cohérence avec la stratégie industrielle. Le premier serait la mise en place d’une politique fiscale permettant de proposer des salaires compétitifs aux talents algériens ou étrangers. Les branches où il y a pénurie de cadres seraient les premières à bénéficier de ces mesures. Afin de retenir les cadres, sur une certaine durée, le schéma incitatif pourrait être progressif et proportionnel au nombre d’années passées en Algérie. Des plans de retraite complémentaires, des aides au logement comme les prêts à taux zéro, des mécanismes de prime de cooptation pourraient aussi être envisagés. Le deuxième axe consiste à recruter et à attirer les talents. Des forums de recrutements ciblés sur les industries clés de la stratégie industrielle pourraient être organisés en Algérie et à l’étranger. Enfin, le troisième axe concerne la création de grandes universités et écoles pour couvrir, localement, les besoins en « talents » des grandes entreprises, multinationales et firmes innovantes. Pour conclure, nous pouvons dire qu’il subsiste des divergences de vue importantes sur le rôle des pouvoirs publics dans les stratégies de développement industriel. Bien que l’on ait reconnu la nécessité, dans certains cas, d’interventions publiques et de politiques industrielles proactives, certains courants de pensée économique se méfient toujours de la sélection directe par l’Etat des secteurs prometteurs et préfèrent l’utilisation de mécanismes indirects pour promouvoir le progrès technique, en attirant les IDE (Investissements directs étrangers) et en développant les capacités technologiques locales. Dans une économie ouverte et intégrée dans un groupement régional, il est très difficile pour l’Etat de jouer un rôle majeur dans la définition des politiques industrielles. Plusieurs économistes rappellent qu’une nation compétitive doit se concentrer sur la qualité de ses infrastructures, son système de recherche et son système fiscal (l’amélioration de son climat des affaires en général) et non sur la création de champions locaux. Nous pensons pourtant, que dans des pays émergents comme l’Algérie, l’Etat a encore un rôle important à jouer en raison, entre autres, des imperfections du marché. Deux batailles doivent donc être menées de front : améliorer le climat des affaires et diversifier l’économie pour se préparer à supporter l’ouverture économique et l’après-pétrole. Auteurs : (*) Abdeldjellil Bouzidi (bouzididje/@yahoo jr), diplômé de l’Université de Louvain (Belgique) et de l’Université Paris Dauphine, prépare un doctorat sur l’économie algérienne à l’Université de
la Sorbonne Nouvelle. Il exerce actuellement en tant que consultant en finances de marché auprès de grandes banques d’investissement françaises.
(*)Mohssen Toumi (toumi.m@caramail.com), ingénieur ancien élève de l’Ecole centrale Paris, est actuellement consultant dans un cabinet de conseil en management et stratégie d’entreprises basé dans
la Sillicon Valley-Californie. Mohssen a intervenu auprès de plusieurs grands groupes mondiaux pour des problématiques d’amélioration de la performance et de formulation de stratégie de croissance en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Les deux auteurs sont également membres et/ou fondateurs de plusieurs associations et think tanks regroupant des Algériens en Europe et en Amérique du Nord.
Abdeldjellil Bouzidi Mohsen Toumi  

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2 commentaires pour Libérer le potentiel de l’économie algérienne

  1. laredj hocine dit :

    Votre article sur ce thème est trés interessant dans la mesure ou il traite une problématique d’actualité tout en donnant des solutions pragmatiques, or il se trouve malheuresement, dans notre pays;les responsables ;à tous les niveaux;ont tjrs préféré les solutions qui émanent de l’extérieur;aussi stupides soient ellesque ruineuses , au lieu de faire confiance à ses enfants aussi ingénieux soient ils.

    ———————————–
    tout a fait d’accord

  2. obia julien dit :

    j ador beaucoup vos article je reve qu un jour mon pay va etre comme le beau pay de l afri
    que nnord le tunisie

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