Le salut de l’islam viendra-t-il de l’occident ?

 Islam et Occident, une opposition séculaire (1re partie) Il faut initier d’urgence une réforme intellectuelle et morale revalorisant la raison critique et la pensée rationnelle dont le patrimoine culturel islamique offre les prémisses depuis les mouatazila … » Redha Malek dans Le Matin du 28 novembre 2002 Le monde musulman doit nécessairement initier une réforme, non pas de l’Islam lui-même mais de la pensée qui l’accompagne et qui le dénature. La sphère géographique de la religion mahométane vit depuis plusieurs siècles une période de décadence générale qu’aucun penseur honnête, y compris les très nombreux guides spirituels des populations musulmanes, ne saurait nier. Cette décadence, qui a sa source et ses causes dans l’histoire, ne s’est pas arrêtée, ni même ralentie, en ce début de XXe siècle, au contraire de la civilisation occidentale qui, elle, a pris son envol et domine le monde par sa puissance, sa science, sa technologie et sa culture. L’Occident, pour arriver à sa situation actuelle de domination universelle, a dû pendant des siècles lutter contre l’immobilisme et l’obscurantisme des Eglises chrétiennes, se réapproprier l’esprit rationnel et séparer science et religion qui ne pouvaient plus cohabiter. L’esprit des Lumières ne s’est pas installé aussi facilement qu’on pourrait, à première vue, le croire : il a dû surmonter toutes sortes d’obstacles et livrer toutes sortes de batailles (y compris des guerres) pour finir par s’installer définitivement dans une sphère géographique déterminée. Depuis, il a conquis le monde et plus personne, sauf aujourd’hui les fondamentalistes et intégristes musulmans, ne remet en cause sa puissance dans tous les domaines : militaire, bien sûr, mais aussi, scientifique, économique, social et même culturel. Les musulmans sont aujourd’hui les seuls qui cherchent à s’opposer à la domination occidentale, mais en prenant des chemins de traverse qui ne mènent nulle part, sinon au chaos. L’opposition du monde islamique, sous la direction de ses guides fondamentalistes, à l’Occident a pris, depuis une trentaine d’années, la forme du rejet catégorique de l’autre. L’autre, c’est l’impie, celui qui a pour objectif ultime la destruction de l’Islam, seule vraie religion et seule planche de salut pour les hommes et leur âme. L’autre, c’est le nouveau croisé, celui qui a pour mission de continuer l’œuvre des anciens croisés et d’évangéliser le monde, y compris islamique. L’autre, c’est l’allié indéfectible d’Israël, qui a usurpé la terre sacrée de
la Palestine et qui a fait d’El Qods sa capitale éternelle. L’autre, c’est enfin le Juif qui a phagocyté l’Occident et qui en est l’élément moteur. Pour l’immense majorité des musulmans, l’Occident est perçu comme « exploiteur, matérialiste et dominateur ». A cette perception d’ordre politique, il convient d’en ajouter une autre plus teintée de morale et de religion : l’Occident est invariablement qualifié d’athée, d’impie, de matérialiste, d’immoral, de cynique, d’arrogant… Dans l’imaginaire musulman, l’Occident (dont le leadership est assuré par les Etats-Unis) figure le Mal suprême (ou le « Grand Satan », selon la terminologie des chiites iraniens) qu’il faut, dans le meilleur des cas, maintenir au loin, sinon combattre à mort jusqu’à la victoire finale, pour la plus grande gloire d’Allah. L’Occident, quant à lui, a depuis des lustres (en fait depuis la naissance et l’expansion de la religion mahométane) intériorisé une crainte maladive de l’Islam et des musulmans. Crainte qui n’a fait que se développer, pour finir par dépasser les limites du rationnel, depuis les tragiques événements qui ont endeuillé certaines de ses grandes capitales : Paris, New York, Washington, Madrid, Londres. L’Occident s’est mis depuis en situation d’état de guerre déclarée contre le terrorisme islamiste, volontairement assimilé à l’Islam qui en serait la source et le vecteur.
L’arabe et le musulman, des parias L’Occident, dans sa grande majorité, fait l’amalgame, volontairement ou non, entre le fondamentalisme islamique tel qu’il se manifeste à travers ses organisations les plus extrémistes (pas seulement El Qaîda et les autres mouvements terroristes armés) et l’Islam en tant que dernière religion monothéiste révélée, d’essence universelle, pratiquée par plus d’un milliard de personnes à travers les cinq continents. Pour justification théorique (ou idéologique), les tenants occidentaux de la confrontation affirment que l’Islam est par essence violent et a pour seul objectif la domination totale, définitive et par tous les moyens, du monde judéo-chrétien. Ajoutons-y l’incapacité supposée de l’Islam et des musulmans d’intégrer l’universalité, la modernité et la rationalité qui sont l’apanage des seuls Occidentaux. Pour eux, l’Islam n’a aucune vocation à rejoindre le monde de la science et de la raison. Les musulmans, ceux qui ne se sont pas mis en situation de guerre sainte contre l’Occident impie, se lamentent et condamnent cette hostilité généralisée, qu’elle entre ou non dans ce que certains théoriciens appellent le « choc des civilisations ». Cette hostilité, si elle n’a pas encore pris la forme d’une confrontation violente généralisée, est bien réelle et touche pratiquement toutes les nations occidentales, y compris celles qui sont considérées comme les fiefs séculaires de la démocratie : les Etats-Unis, qui ont érigé une législation anti- arabe et anti-islamique liberticide et raciste, le Royaume-Uni, pays de l’habeas corpus, a lui aussi édicté une législation liberticide dirigée contre les musulmans,
la France, qui se considère comme le berceau des droits de l’homme, édicte les lois Sarkozy qui sont des lois d’exclusion, etc. L’Arabe et le musulman sont devenus les parias dont on se méfie et que l’on surveille de très près. Des hommes politiques, des hommes de religion, de grands intellectuels y vont chacun de leurs formules ou déclarations chocs qui ne font qu’accentuer la largeur et la profondeur du fossé qui sépare les deux mondes. La dernière en date de ces déclarations est peut-être la plus significative, vu qu’elle émane du pape lui-même : n’a-t-il pas, en effet, déclaré en substance que l’Islam et la violence sont consubstantiels, donc inséparables. Il n’y a pas de meilleure justification à la confrontation (ou au choc) civilisationnelle, vu qu’elle émane du chef suprême des catholiques. Avant lui, d’autres grands responsables politiques avaient fait des déclarations allant dans le même sens : Vladimir Poutine en Russie pour justifier la sale guerre qu’il mène en Tchétchénie, Sylvio Berlusconi, l’ex-président du conseil italien, de manière presque gratuite, sans parler de tous ces hommes politiques des différentes droites européennes qui ne manquent aucune occasion pour montrer du doigt l’Islam et les musulmans et les rendre coupables de toutes les dérives de leurs sociétés (y compris les dérives brutales des banlieues qui sont souvent mises sur le compte d’un Islam trop actif sur le terrain). Les Occidentaux sont-ils pour autant les seuls à devoir être blâmés ? Les musulmans, en tant que sociétés et en tant que personnes, sont loin d’être innocents dans l’état de dégradation des relations qu’ils entretiennent avec l’Occident. Observons l’image qu’ils donnent d’eux à la fin du XXe et au début du XXIe siècles. Elle est pour le moins surréaliste : la religion musulmane donne d’elle une image dévoyée, faite d’obscurantisme, d’intolérance, de brutalités et d’horreurs. La société musulmane contemporaine est une société qui évolue à contresens de l’histoire et qui plonge, inexorablement, avec un sentiment de fierté perverse, dans la régression. Qu’il s’agisse de l’Iran des ayatollahs, de l’Afghanistan des talibans (et même post -talibans), du Yémen qui pourtant n’est pas officiellement tombé entre les mains d’islamistes fondamentalistes ou intégristes, mais entre celles d’un baasisme dénaturé et perverti, jouant la carte de l’islamisme après avoir joué celle de la modernité, du Pakistan du pourtant pro-occidental Pervez Musharaf, du Soudan du général El Bachir, de
la Somalie des tribunaux islamiques, des Etats du nord du Nigeria, des parties de l’Irak tombées entre les mains de tribus alliées au fondamentalisme islamique, etc., les images qui en sortent ne sont pas des images de paix, de tolérance et encore moins de modernité. Même le pays phare de l’Islam, l’Arabie Saoudite, est loin d’être une référence en termes de modernité et de progrès social. Les mêmes images d’intolérance et d’obscurantisme (même si, grâce à la manne pétrolière, la situation matérielle des élites et d’une partie importante des populations de ces régions est plutôt enviable) parviennent de la très riche région du Golfe arabique. Une région qui se permet même le luxe d’utiliser les outils occidentaux de communication les plus sophistiqués (essentiellement les télévisions satellitaires), pour propager la doctrine religieuse musulmane la plus rétrograde qui soit : le wahhabisme, qui a enfanté Ben Laden, El Zawahiri, Zerkaoui et consorts.
Les musulmans trompés L’ambiguïté des relations entre l’Islam, religion révélée qui proclame haut et fort son pacifisme et sa tolérance envers les autres religions abrahamiques, et la violence n’est ni nouvelle ni hors sujet. Il est connu que l’expansion initiale de la religion mahométane s’est faite par les armes, même si de-ci de-là elle a été reçue à bras ouverts et qu’elle a été adoptée facilement par les populations autochtones. L’Islam ne s’est pas développé par les prêches et les discussions, mais par les conquêtes militaires ; ce qui était tout à fait normal et acceptable en ces temps-là. Par ailleurs, toute l’histoire du monde islamique, à l’image de celle du monde chrétien, et, avant lui, du monde hébraïque, est jalonnée de combats pour la prise ou le maintien du pouvoir et de tueries de toutes sortes. La fin du XXe et le début du XXIe siècles ont montré au monde le visage le plus hideux de ce qui pouvait se faire au nom de la religion musulmane : Algérie, Maroc, Afghanistan, Inde, Indonésie, Philippines, Arabie Saoudite, Irak, Nigeria, Soudan, Somalie, etc., et aussi France, Etats-Unis, Angleterre, Espagne. L’épée, le fusil et la bombe ont remplacé la confrontation d’idées et l’explication pacifique. Le plus grave est que ceci est appelé « djihad » et est accepté comme tel par une grande partie des populations musulmanes trompées dans leur conviction, par une éducation religieuse édulcorée et, de l’autre côté, par un comportement occidental irresponsable. Se mettre au diapason du progrès En effet, le parti pris flagrant et permanent de l’Occident et de son leader américain vis-à-vis d’Israël n’a pas peu joué dans la montée de l’anti-occidentalisme primaire et violent des masses musulmanes. Les fondamentalistes et les intégristes de tous bords et de tous horizons (salafistes, wahhabistes, djazaristes, khomeinistes, Frères musulmans, etc., auxquels il convient d’ajouter les baâthistes qui ont aujourd’hui fait de l’Islam un fonds de commerce) prêchent en milieu déjà conquis : rien de plus facile que de mobiliser les peuples musulmans contre l’impie, le pro-israélien (devenu ici pro-juif) et d’en montrer l’image la plus répulsive. Il y a dans le comportement des musulmans beaucoup d’irrationalité qui est en grande partie le fruit d’un système scolaire aux antipodes de la science et de la raison. Par ailleurs, l’éducation islamique est laissée aux mains d’une nomenklatura religieuse sans culture, dont le seul point fort est la connaissance littérale du Coran et une grande capacité à vociférer et à jeter l’anathème sur tous ceux qui ne s’inscrivent pas dans leur logique d’exclusion : point d’ijtihad, ni d’esprit critique. Tout ce qui est demandé au croyant, c’est de répéter à l’infini les gestes ostentatoires qui feront de lui un « bon » musulman et de suivre, les yeux fermés, les directives de ses maîtres à penser. C’est en grande partie ce qui explique que le monde musulman, dans sa totalité, continue de sombrer dans l’obscurantisme et le fait se battre contre la modernité, qu’il ne voit que d’un seul côté de la lorgnette, celle qui la présente comme attentatoire aux bonnes mœurs. Fi du développement scientifique, de l’évolution des techniques et technologies, du développement des idées et des cultures, du combat pour l’émancipation humaine, du développement durable… Tout ce qui a une relation directe avec le rationnel est devenu l’ennemi mortel du musulman de base. Il a été formaté à l’intérieur d’un système dans lequel l’Islam a le visage et les idées de ses chefs, il prend fait et cause pour eux, même si au bout il n’y a que le sacrifice de la vie (la sienne et celle de tous ceux qu’il compte tuer pour faire aboutir le projet d’Etat islamiste de ses dirigeants). Cet Islam-là a un immense besoin d’évoluer, sinon d’être réformé de fond en comble, pour ne garder de lui que le message originel du Prophète Mohamed et la philosophie universelle qui en découle. Les musulmans devront faire l’effort de se mettre au diapason du progrès et de l’universalité et se remettre ainsi dans la logique de leurs ancêtres qui ont porté la science et le progrès à bout de bras pendant des siècles, avant de les laisser tomber et de sombrer dans l’obscurantisme. Il devront aussi faire l’effort nécessaire pour changer cette image déplorable de l’Islam devenu la religion du retour à l’obscurantisme, de l’intolérance et qui, pour une majorité d’Occidentaux, est synonyme de terrorisme. Les musulmans devront faire tout pour effacer ces images d’actes terroristes d’une sauvagerie jamais atteinte ailleurs, de lapidations de femmes adultères au nom d’une charia rétrograde, de femmes privées d’éducation, de soins et de travail, de jeunes filles mutilées par les excisions, de condamnations à mort pour délits d’opinion, de massacres organisés contre les minorités ethniques et religieuses, de droits de l’homme bafoués, et beaucoup d’autres choses encore toutes aussi négatives les unes que les autres. En un mot, les musulmans devraient avoir le courage et l’honnêteté de reconnaître que l’Islam est en crise, contrairement à l’idée fortement répandue qu’il est l’unique religion en situation de croissance L’humanisme arabe et l’Europe (2e partie ) Au siècle d’or, le IXe, le mythe d’origine raconté par Ibn Al Muqaffa’ à son maître politique entre dans l’élaboration de plusieurs théories qui, toutes, œuvrent à une patrimonialisation plus ferme de la mémoire de l’humanité et à une plus grande littéralisation de la culture islamique. Leur but : instituer les musulmans héritiers de la mémoire universelle écrite. La culture islamique devait, pour cela, remplir deux conditions, l’une découlant de l’autre. Il fallait qu’elle assumât le rôle d’entreprise de sauvegarde et de récupération de l’héritage humain et, par conséquent, qu’elle parlât le langage non du mythe mais de la raison qui était le seul idiome commun à tous les hommes et compréhensible par tous. Les Arabes et l’universalisme de la science Deux théoriciens prestigieux se sont fait, en particulier, les champions de cette articulation du spécifique la culture islamique à l’universel : Jâhiz (m. 265/868) et Al Kindi (m. 267/870). Ils sont tous deux des contemporains ; et tous les deux sont des rationalistes. Alors que l’un s’est distingué par ses talents de prosateur arabe des plus féconds et des plus marquants, l’autre est devenu le premier véritable philosophe arabe et musulman. En tant que chantres d’un rationalisme et d’un humanisme islamiques, tous les deux ont mis leur travail de légitimation de l’appropriation de la mémoire de l’humanité par la culture islamique sous les auspices du « premier maître », Aristote. Mais chacun l’a fait à sa manière. Dans un ouvrage significativement intitulé le Livre des animaux, Jâhiz s’est employé à habiller d’arguments plus rationnels les énoncés rhétoriques de son illustre prédécesseur (l’un et l’autre sont originaires de Basra). Il attaque son argumentaire par une récusation : les anciens, dénonce-t-il, n’étaient pas les mastodontes qu’Ibn Al Muqaffa’, et avec lui les modernes, se plaisent à imaginer. Au nom du naturalisme aristotélicien, il condamne la croyance comme fausse : « Les observations que nous avons faites sur les dimensions des épées des nobles, les fers de lance des cavaliers, les couronnes royales conservées dans
la Ka’ba, l’étroitesse de leurs portes » montrent que la « grosseur, l’immensité et la grandeur » des anciens est pure fantaisie ; « c’est aussi ce que démontrent les sarcophages qui leur servaient de sépulture, les portes de leurs tombeaux, leurs silos et la hauteur à laquelle sont placées leurs lampes dans leurs temples, leurs lieux de réunion, leur salles de jeux, par rapport au sommet de leur tête  » (Jâhiz, Kitâb Al Tarbi’, 44). Transmis à l’Islam par l’antiquité tardive, le mythe n’a pas eu la destinée qu’il a connue, à partir du XIIe siècle, en Occident latin. Néanmoins, l’argumentation sur laquelle il repose reste tout entière contenue dans les propos de Jâhiz qui, s’il estime que les anciens n’avaient guère de corpulence différente de la nôtre, il pense tout de même qu’ils étaient doués d’un esprit immense. Leur savoir était « vaste ». Mais ils n’ont pas tout dit puisque, à leur vaste savoir, « nous avons ajouté le nôtre ». Comparé au leur, celui-ci est cependant bien « modeste ». Aussi, face à leur grande sagesse, « notre lot de sagesse est [bien] mince ». D’ailleurs, sans leur concours, nous n’aurions rien pu ajouter au savoir en général. Tant le lien qui nous lie à lui est fragile : « Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces (…), nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres. » Le jugement est implacable : « Sans le dépôt que les Premiers nous ont légué dans leurs œuvres, sans cette admirable sagesse immortalisée dans leurs écrits (…), le préjudice serait grave. » Il n’empêche que, face aux anciens, les modernes (muhdathûn) ne sont pas aussi démunis qu’on pourrait le penser. Hissés sur les montagnes de sciences léguées par leurs prédécesseurs, ils voient plus grand et plus loin qu’eux. Dans cette posture, il n’y a pas que leur horizon de la connaissance qui soit élargi ; il y a également leur « enseignement de la vie » (’ibrâ). Ainsi prises dans le cycle de leur succession, les générations apprennent à relativiser l’apport de ceux qui précèdent par rapport à ceux qui succèdent. Dans la mesure où elle est transitoire, dans l’axe de la chronologie, la posture de chaque génération porte en elle les limites de sa propre finitude. C’est le propre de l’écoulement du temps que d’entacher le nouveau, au point de le rendre désuet et de métamorphoser l’antériorité jusqu’à en faire son contraire. Les modernes d’aujourd’hui sont appelés à être les anciens de demain. Quand arrive leur tour, sauf à faillir à leur devoir de solidarité générationnelle, ils doivent prêter leur dos à l’ascension des générations suivantes. Alors, commente Jâhiz, « ceux qui viendront après nous tireront profit d’une leçon plus riche » (Jâhiz, Kitâb Al Hayawân, I, 86, trad. L. Souami). Autant dire que, si les anciens sont les artisans des bases fondamentales du savoir, les épigones ont plus à faire que d’attendre que le fruit soit mûr pour le cueillir. Certes le passé est fondateur de vérité, mais le présent est l’édificateur de ses étages. Au lieu d’être une œuvre d’exhumation du passé, un passé recherché pour ses trésors inestimables, comme il est le cas chez Ibn Al Muqaffa’, avec Jâhiz, sa recherche procède plus résolument d’une appropriation critique qui, plutôt que d’exclure l’accumulation, l’appelle. Pour la première fois sans doute, un intellectuel d’époque islamique classique pense de manière rigoureuse l’histoire du savoir comme une succession d’avancées. Mais sa conception du progrès scientifique n’est certainement pas celle que nous connaissons depuis les Lumières. Comme pour Ibn Al Muqaffa’, l’écrit reste chez Jâhiz le meilleur média de communication entre générations passées et présentes. En lui et par lui, les premières vivent immortelles. Tant il est vrai, comme le dit un poète convoqué pour la circonstance, qu’ « il n’est point mort, cet homme-là qui, parmi nous, lègue un patrimoine culturel dont nous profitons après qu’il nous eut quittés » (Jâhiz, Hayawân, I, 96, trad. L. Souami). N’est-ce pas pour satisfaire ce besoin pressant d’être des gens du livre, héritiers d’autres gens du livre, que, à l’initiative de leurs élites politique, administrative, intellectuelle et économique éclairées, les musulmans se sont lancés dans la plus grande entreprise de traduction jamais égalée aux époques prémodernes ? C’est alors que « des ouvrages indiens ont été traduits ; de même des aphorismes des Grecs, des livres d’éthique et de littérature persane ». Ces ouvrages, rappelle Jâhiz, ont été, dans le passé, transmis d’une nation à une autre, d’une génération à une autre, d’une langue à une autre et « sont parvenus jusqu’à nous ». Ce qui fait de « nous », insiste l’écrivain abbasside, les plus dignes et les plus légitimes héritiers de la sagesse des anciens, étant donné que « nous avons été les derniers à en avoir reçu l’héritage » et que, en outre, « nous en avons fait un objet de réflexion ». À l’instar de son illustre contemporain (qu’il semble avoir lu mais qu’il ne cite pas), le philosophe Al Kindi (m. 260/873) en appelle lui aussi avons-nous dit à l’autorité d’Aristote lorsque, à la même époque, il se penche sur la question du rapport du présent des musulmans au passé de l’humanité. Al Kindi le fait dans deux écrits, l’un intitulé Traité sur la philosophie première, l’autre Epître sur le nombre des livres d’Aristote (Al Kindi, Rasâ’il Falsafiyya, Le Caire, 102-104 ; 372-377). Il le fait à l’appui de deux arguments : le premier inscrit, de manière historico-transcendantale, le dévoilement de la vérité dans un mouvement à deux temps, le passé et le présent, mais qui va en s’amplifiant dans un continuum allant des anciens aux modernes ; le second reprend le thème de la parenté qu’il articule à celui de l’ « association » entre anciens et modernes. Les deux termes sont ensuite déclinés en termes de rapports de filiation spirituelle entre maître et élève, charnelle entre père et fils. A ces conditions, quiconque cherche la vérité lui incombe un devoir de mémoire. Il se trouve que « parmi les devoirs les plus nécessairement imposés par la vérité », il y a celui-ci : « que nous ne blâmions pas ceux qui sont, pour nous, cause d’utilité, même si cette utilité est de faible importance ». Il faut donc que « notre reconnaissance soit immense pour ceux qui ont apporté un peu de vérité et a fortiori pour ceux qui en ont beaucoup apporté ». Pourquoi ? Parce qu’ils nous ont fait participer aux résultats de leur réflexion : en nous facilitant l’accès aux solutions des problèmes qu’ils ont résolus, ils nous ont ouvert « les chemins de la vérité ». Et si ces gens n’avaient pas existé ? Eh bien, « les vérités premières, que nous avons prises pour point de départ vers les ultimes problèmes les plus cachés, n’auraient pas été rassemblées pour nous ». Mais la plupart de ces gens ont d’autres croyances religieuses que les nôtres et certains sont même des païens ? Là encore, « il convient que nous ne rougissions pas de trouver que le vrai est beau, d’acquérir le vrai d’où qu’il vienne, même s’il vient de races éloignées de nous et de nations différentes » (Philosophie première, in R. Rashed et J. Jolivet, Œuvres philosophiques et scientifiques d’Al Kindî, Leyde, 2 vol., 1997-1998, I, 13). Le propos d’Al Kindi fait, ici, écho au célèbre « je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » de Térence, l’écrivain latin de comédies du IIe siècle avant notre ère, dont il faut rappeler l’origine carthaginoise. Avec Jâhiz, Al Kindi fait front contre Ibn Al Muqaffa’ pour estimer que les anciens n’ont pas d’autre mérite que celui d’avoir existé avant les modernes et de s’être préoccupés avant eux de résoudre les problèmes de vérité. Il n’y a pas de différence fondamentale entre « eux » et « nous » dès lors que, ensemble, nous participons à la découverte de la vérité et à sa transmission. Personne n’est déprécié par la vérité ; « au contraire, la vérité fait honneur à tous ». Si par conséquent le savoir se conjugue au passé, il ne le fait qu’en partie. Et, parmi les modernes, Al Kindi dit lui-même y participer en tant que philosophe « désireux de parfaire l’espèce humaine, en quoi réside la vérité ». Selon la méthode qu’il met en œuvre, ce travail de mise en lumière consiste à présenter de manière exhaustive ce que les anciens ont dit sur tel ou tel sujet, puis à « compléter leurs dires ». Al Kindi le dit sans ambages : la relation qui lie les modernes aux anciens est une relation d’ « association ». Le constat est là : « Pas un homme seul n’a atteint la vérité, comme elle mérite d’être atteinte. » La tâche est incommensurable mais, grâce à la force de conviction en l’homme qu’elle libère chaque fois qu’elle est remplie, elle se fait créatrice de sens : en rassemblant la petite quantité de vérité atteinte par chacun de ceux qui en ont conquis une part, on parviendrait à mieux réunir une quantité de vérité nécessairement plus grande. (A suivre)

 Texte de la conférence prononcé le jeudi 18 janvier 2007 au forum Les Débats d’El Watan sur le thème « Les Arabes et le sens de l’Histoire »
 Les intertitres sont de la rédaction
L’auteur est historien, directeur d’études à l’Ecoles des hautes études en sciences sociales, Paris Houari Touati Le salut de l’Islam viendra-t-il de l’Occident ? Islam et Occident, une opposition séculaire (3e partie et fin) La bataille menée par les réformistes musulmans, vivant encore dans des sociétés musulmanes, semble destinée à l’échec, tant les conditions dans lesquelles ils se trouvent leur sont défavorables d’où l’exil forcé en Occident d’un grand nombre d’entre eux. La question se pose sérieusement de savoir si le salut de l’Islam (ou si la voie royale de la réforme de l’Islam) ne passe pas par les seuls intellectuels réformistes musulmans vivant dans les pays occidentaux, qu’ils y soient de simples résidents ou des citoyens à part entière. L’environnement libertaire dans lequel ils vivent et activent leur est beaucoup plus favorable que celui, liberticide, des pays islamiques. L’avantage des intellectuels musulmans réformistes occidentaux ou vivant en Occident est qu’ils peuvent s’attaquer sans crainte à tous les sujets : ceux listés précédemment, et d’autres encore plus tabous (tels la remise en cause du caractère révélé du Coran et l’application de la raison critique à tout, y compris au Coran lui-même), pratiquement interdits d’études depuis la fin tragique, au IXe siècle, du mouvement m’utazilite. Il y a de nos jours en Occident un véritable foisonnement d’intellectuels musulmans réformistes. Les quelques noms qui vont suivre ne donnent qu’une idée très vague de leur nombre et de leur combat ; ils ne sont donnés ici qu’à titre illustratif pour l’importance de l’avenir de l’Islam des idées qu’ils développent et défendent. Parmi tous ces intellectuels, des Algériens tiennent une place enviable : leur renommée a depuis longtemps dépassé les limites des frontières de l’Algérie (leur pays d’origine) et de
la France (pays d’accueil pour certains et patrie pour d’autres). Mohamed Arkoun est connu pour son combat, déjà ancien, pour concilier Islam et modernité et par le grand nombre de livres qu’il a édités et de conférences qu’il a données sur l’Islam, son passé et son devenir. Les frères Bencheikh, dont l’un, Soheib, est muphti et l’autre, Ghalib, animateur d’émissions sur l’Islam à la télévision publique française, se dépensent sans compter pour montrer un visage plus avenant de la religion musulmane. L’un et l’autre sont des adversaires irréductibles de la lecture littérale du texte coranique et préconisent un retour à une lecture plus historique et contextuelle. Rachid Benzine est partisan d’une lecture scientifique du texte coranique. « Pour les nouveaux penseurs, l’étude scientifique du texte coranique ne vient pas annuler la démarche religieuse : elle vient la compléter, l’éclairer, en donner une assise intellectuelle », affirme-t-il. Malek Chebel, anthropologue de renommée mondiale, se bat pour un retour de l’Islam dans la modernité que lui ont fait quitter des politiques et penseurs guidés par d’autres raisons que le bien-être de la ouma. Il est l’auteur de cette phrase provocatrice, mais pleine d’enseignements : « L’Islam n’a connu le voile que pendant un seul siècle de son histoire : le XXe siècle ! » Abdelwahab Meddeb, islamologue bien connu par ses publications, la direction de la revue Dédale et ses émissions sur France-Culture, tente d’instituer une réflexion sur ce qu’il appelle, au grand dam de ses contradicteurs, « la maladie de l’Islam ». Il dénonce le terrorisme islamique en affirmant que les attentats ne sont pas dans la tradition islamique. « … On ne peut pas dire, affirme-t-il, que les attentats soient un phénomène religieux. L’utilisation du suicide, au nom de la politique ou de la religion pour tuer aveuglément, n’a jamais existé dans l’Islam, jamais. » Bien sûr, il n’y a pas que des penseurs d’origine algérienne qui figurent dans la liste des réformistes musulmans : toutes les nationalités sont bien représentées. Quelques noms pour illustrer cela : Haroon Amirzada, Afghan, ancien conférencier de l’université de Kaboul, se bat pour que « tous les élèves, tous les politiciens d’Orient et d’Occident, qu’ils soient islamiques ou non, travaillent ensemble à la modernisation de l’Islam ». Lafif Lakhdar, intellectuel tunisien qui dénonce la crise identitaire et éducative que traverse le monde arabe et qui milite pour un système politique basé sur la séparation de l’Etat et de la religion. C’est à lui que nous devons cette analyse socio-psychanalytique du monde musulman en parlant de « blessure narcissique » à propos de ses défaites répétées face aux impérialismes occidentaux et à Israël. Il affirme, par ailleurs, que la laïcité est vitale pour l’avenir du monde musulman. Hussein Shubakshi, journaliste saoudien, qui se bat pour la réforme du système éducatif dans son pays et pour le recours à la science et à l’astronomie pour la fixation des dates religieuses. Il est l’auteur de cette phrase pleine de dépit : « Le jour où un chercheur saoudien a publié une étude sérieuse sur les manuels scolaires, et sur le recours à l’astronomie pour observer la lune (pendant le Ramadhan), il a été condamné à des milliers de coups de fouet. Voilà qui montre à quel point nous sommes ouverts au dialogue ! » Le journal en ligne en langue arabe Elaph est devenu une véritable institution dans le combat contre l’intégrisme religieux et pour une modernisation significative du monde musulman. Toutes les grandes plumes arabes épousant la cause de la modernité s’y côtoient pour combattre les absurdités moyenâgeuses du fondamentalisme religieux. Les pays occidentaux dans lesquels les réformistes islamiques sont les plus nombreux et les plus combatifs sont évidemment ceux où la diaspora musulmane est la plus importante : France, Grande-Bretagne, Allemagne. Il existe environ 15 millions de musulmans en Europe occidentale, dont cinq en France. Tous ne sont pas croyants et pratiquants ; mais tous subissent le regard méfiant des citoyens européens relevant d’autres religions (ou même des athées). Certains, une minorité agissante, épousent les idées extrémistes des fondamentalistes, des intégristes ou même des djihadistes et se déclarent en état de guerre permanente contre les impies (kufars). D’autres, une autre minorité beaucoup moins agissante, vivent un Islam apaisé et se sentent totalement intégrés dans les pays dont ils sont des citoyens à part entière. La majorité, quant à elle, balance au gré des événements d’un bord à l’autre ; avec toutefois une tendance lourde, ces deux dernières décennies, pour des regroupements communautaires annonciateurs de conflits graves et peut-être du fameux choc des civilisations défendu par Samuel Huntington. Le cas des Etats-Unis est différent en ce sens où les cinq (ou six) millions de musulmans qui y vivent ont des problèmes différents de ceux de leurs coreligionnaires d’Europe occidentale. Les Etats-Unis renferment la plus forte concentration de l’élite intellectuelle musulmane. Elle est actuellement plus importante que dans le monde musulman lui-même. C’est bien sûr la conséquence de la fuite des cerveaux au départ du monde islamique et surtout arabe : médecins, universitaires, ingénieurs, chefs d’entreprise… Leur importance en nombre aux Etats-Unis est remarquable. Mais le dynamisme de cette intelligentsia, depuis près d’un demi-siècle, s’est surtout distingué dans un lobbying social dirigé vers une plus grande intégration des musulmans dans la société américaine. Les problèmes de la réforme de l’Islam se pose très peu à ce niveau. C’est surtout en Europe que se déroule la « mère des batailles », celle pour la réforme en profondeur de l’Islam en tant que religion et principe de vie. Pourquoi donc le combat des réformistes musulmans d’Occident a-t-il plus de chance, à terme, d’aboutir que celui de ceux qui sont restés dans leur pays ? La raison la plus évidente est qu’ils vivent et activent dans un milieu plus ouvert à la confrontation d’idées ; où il n’y a pas de tabous religieux (et politiques) qui rendent impossibles toute réflexion sérieuse et sereine sur l’Islam, ses dogmes, ses soubassements socio-psychologiques, ses pratiques, son histoire, ses divisions, ses perversions… Même les cas, extrêmes, des fatwas mortelles lancées contre l’auteur des Versets sataniques (Rushdy), ceux des caricatures danoises ou celui de la tribune libre parue dans un quotidien français très critique envers l’Islam (professeur Redeker), n’ont jamais réellement intimidé ou impressionné les intellectuels intéressés par le débat sur l’Islam et son devenir, ou n’ont été en mesure de menacer leur sérénité. En Occident, quoiqu’on en dise, il existe une réelle liberté de pensée et une longue tradition de débats (plus ou moins sereins) sur les sujets les plus divers et les plus profonds. Contrairement à ce que d’aucuns peuvent penser, il n’y a pas d’unanimisme au sujet de la nécessité de réformer l’Islam. Toutes les tendances, y compris les plus intégristes, existent. Même si un dialogue direct serein n’est pas vraiment possible avec les nombreux tenants de l’islamisme vivant et activant en Occident, les idées des uns et des autres circulent librement et entrent souvent en confrontation dans les médias et sur
la Toile. Certains islamistes ont même pris l’habit et les méthodes occidentales pour débattre du bien-fondé de leurs positions ou prêcher pour leur cause. Le très médiatique Saïd Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur égyptien du mouvement des Frères musulmans, a acquis une célébrité très enviable qui lui a ouvert les portes de pratiquement tous les médias occidentaux qui comptent. Contrairement aux islamistes hirsutes et vociférants que les télévisions du monde entier aiment à montrer, il porte une tenue vestimentaire irréprochable, est bardé de diplômes, s’exprime parfaitement en langues française, anglaise et bien sûr arabe, parle sans violence et avec éloquence, mais défend avec acharnement (et souvent efficacement) ses positions extrémistes de Frère musulman. Le courant qu’il défend fait, grâce à lui et aux innombrables conférences qu’il anime, beaucoup d’émules en Europe occidentale (dans les banlieues surtout, parce que devenues des ghettos dans lesquels sont parquées les communautés musulmanes, victimes de la pauvreté, du chômage et de la marginalisation). Le courant fondamentaliste a même son téléprédicateur à la mode : Omar Khaled, égyptien d’origine et de nationalité, qui, à l’image des télés évangélistes américains, et avec les mêmes armes, est en train de séduire et d’amener à la pratique religieuse fondamentaliste, une quantité non négligeable de personnes d’origine et de situations sociales diverses dans de nombreux pays d’Islam et même en Occident. Dans les pays occidentaux donc, le dialogue et la confrontation d’idées sont possibles. Ne dit-on pas que c’est de la discussion que jaillit la lumière ? Les idées défendues par les réformateurs ont plus de chance d’y faire leur chemin que dans les pays islamiques, Turquie comprise. En effet, le climat de liberté intellectuelle qui règne dans le monde occidental, les moyens modernes de communication qui s’y sont développés, le rôle majeur joué par les télévisions satellitaires et le Net, tout cela contribue à une très large diffusion des idées, y compris donc, celles des réformistes musulmans. Leurs idées pénètrent même l’espace islamique, malgré les efforts de certains états islamistes pour interdire tous les médias modernes qu’ils ne peuvent contrôler. Elles finiront bien par faire leur nid et s’imposer un jour ou l’autre. L’un des moyens intellectuels le plus efficace utilisé par la majorité des réformateurs est de faire appel à l’histoire et de rappeler, preuves à l’appui, qu’Islam et modernité n’ont pas toujours été antinomiques. Le rappel de l’aventure m’utazilite et de sa défense de la primauté de la raison dans tous les domaines, y compris dans le domaine religieux, est l’un de ces exemples historiques. Les contributions des plus grands savants musulmans aux progrès de la science universelle en sont un autre : les noms et les œuvres de Farabi, Ibn Sina, Ibn Rochd, El Khawarizmi, Ibn Khaldoun… sont régulièrement appelés à la rescousse pour faire la démonstration que l’Islam peut très bien se dissoudre dans la science et la modernité. Petit à petit, la mayonnaise prend et de plus en plus d’intellectuels de tous bords acceptent de parler de possibilité d’intégrer l’Islam dans le courant du développement universel, à condition toutefois qu’il se réforme en profondeur. Pour beaucoup de penseurs musulmans, il ne s’agit en fait que d’un retour aux sources et de la reprise d’une place qu’il n’auraient jamais dû perdre. L’Islam doit redevenir le vecteur essentiel du progrès scientifique, qu’il a été autrefois. La référence à l’expérience turque actuelle d’un gouvernement islamiste « moderniste » est aussi souvent utilisée pour rappeler l’inanité des jugements expéditifs sur la nature fondamentalement archaïque de l’Islam politique. Tout dépend du contexte dans lequel naît et se développe l’expérience.
La Turquie a un pied en Occident et l’autre en Orient. Toute son histoire est intimement liée à ces deux contrées (et cultures) : autant le christianisme que l’Islam ont profondément marqué la culture turque (l’église chrétienne d’Orient était basée à Constantinople et la ville d’Antioche a été longtemps l’un des premiers centres de la chrétienté en Orient). Concernant l’expérience actuelle d’un gouvernement islamiste, les craintes initiales ont vite été effacées par le comportement plutôt « civilisé » du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et de son équipe, plus intéressés par leur combat, pour intégrer l’Europe qu’à des querelles religieuses qui ne mènent nulle part. Il est vrai que le cas de
la Turquie est singulier du fait de son système politique laïc et du rôle que joue constitutionnellement l’armée dans la défense de cette laïcité. Mais il est tout de même significatif des possibilités d’intégration de l’Islam dans le jeu politique démocratique. Le combat d’idées mené contre les tenants occidentaux du choc des civilisations (Samuel Huntington, Bernard Lewis et leurs nombreux adeptes) constitue lui aussi une étape importante dans la bataille que mènent les réformateurs musulmans qui cherchent à démontrer que la religion mahométane est une religion d’essence progressiste et à caractère fondamentalement pacifique. Le recours à l’œuvre des grands penseurs et rationalistes musulmans leur sert de moyen pour convaincre ceux qui sont à l’écoute. Pour beaucoup d’entre eux, la gloire passée peut, si elle est bien utilisée, servir de déclic pour une évolution future : la vie et l’œuvre des grands m’utazilite et autres rationalistes musulmans, des tenants de
la Nahda de la fin du XIXe siècle, de certains soufis, de certains hommes politiques et de religion, à l’image de l’Emir Abdelkader, les exemples réussis de pays musulmans ayant adopté la laïcité en tant que système politique… peuvent servir la cause de la modernité. Même le cas de
la Palestine avec son gouvernement issu du parti intégriste Hamas est utilisé par les uns et les autres pour démontrer une chose et son contraire : d’une part, l’incapacité du parti islamiste à évoluer, compte tenu des pesanteurs idéologiques et dogmatiques dans lesquelles il baigne et de son antisémitisme primaire supposé. D’autre part, la capacité de l’Islam politique à utiliser les instruments de la démocratie pour arriver au pouvoir, et évoluer vers plus de modération, parce que confronté à des réalités géopolitiques incontournables. Les réformistes musulmans d’Occident mènent « la mère des batailles » d’une part pour faire accepter à tous l’idée que l’Islam est loin d’être une religion fermée, archaïque et sclérosée et qu’elle est tout à fait capable de s’adapter à la modernité et rattraper le train de l’universalité. Par ailleurs, et c’est là la véritable gageure, pour amener les sociétés musulmanes elles-mêmes à revendiquer la modernité et ses bienfaits. Cela passe inexorablement par un combat acharné contre les tenants d’un Islam salafiste et djihadiste, dont le seul objectif est d’en découdre avec l’Occident judéo-chrétien, rejoignant de ce fait le camp des tenants du choc des civilisations. La victoire d’un camp sur l’autre signifiera soit une avancée irrémédiable du monde vers plus de paix, de sérénité et de prospérité, soit une plongée encore plus profonde dans le chaos.
L’auteur est politologue Rachid Grim  

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