L’évolution de la diplomatie algérienne de 1962 à 1978

Commémoration du 28ème anniversaire de
la mort du président Boumediene
  Par Abdelkader Bousselham : Ancien directeur général des Affairespolitique du Ministère des Affaires étrangères 1re Partie En juillet 1962, lors de l’accession de notre pays à l’indépendance, une grande partie de l’Afrique et presque tous les pays arabes du Golfe étaient encore colonisés. En Afrique: le Portugal occupait l’Angola, le Mozambique,
la Guinée Bissau, Sao Tomé, Principe et le Cap-Vert, l’Angleterre, quant elle, était maîtresse absolue en Ouganda, au Kenya, au Zimbabwe et en Namibie.
L’Espagne pour sa part, était présente au Sahara Occidental, ainsi que dans tout le nord du royaume chérifien à l’exception de Tanger, zone internationale. L’apartheid sévissait en Afrique du Sud et une grande partie de l’Afrique dite francophone, Congo Kinshasa compris, n’était indépendante que sur le plan formel, l’ancienne puissance coloniale y maintenant une présence importante, et, exception faite de quelques-uns d’entre eux, une autorité sans partage.Le Moyen-Orient, quant à lui, ne comptait que quelques pays indépendants: l’Egypte,
la Syrie, l’Irak, l’Arabie Saoudite, le Koweït,
la Jordanie et les deux Yémen (celui du nord, royaliste et pro-saoudien et celui du sud, républicain, progessiste et protégé par l’Egypte). Ce n’est qu’en 1975, en effet, que l’Angleterre consentit à se retirer du Golfe, après l’avoir saucissonné, balkanisé et morcelé en une demi-douzaine de principautés, certes florissantes puisqu’elles recèlent encore beaucoup de pétrole, mais incapables, jusqu’à l’heure actuelle, de faire leur mutation et de se projeter effectivement dans le siècle. Par ailleurs, l’Algérie avait à peine quelques années d’indépendance quand la guerre de juin 1967, entre l’Egypte et Israël, puissamment soutenu par les Etats-Unis, vint rappeler cruellement que la liberté était toujours menacée dans le monde arabe et que notre propre indépendance resterait incomplète tant qu’elle ne serait pas consolidée par le triomphe de la justice en faveur de nos frères palestiniens et de tous ceux qui se battaient encore dans le monde pour leur liberté et leur dignité, tels que les Vietnamiens, les Chinois, les Coréens, les Cubains ou les Africains encore colonisés.
Alger devint progressivement le centre nerveux et le quartier général international des mouvements de libération. Même les mouvements américains d’opposition (Black Panthers) ou hostiles à la poursuite de la guerre au Vietnam (Timothée Larry) avaient pignon sur rue à Alger. Et c’est ainsi que l’énergie et l’enthousiasme des diplomates militants algériens des premières années se mirent, en priorité absolue, au service de ces causes, dans tous les forums et parfois, jusqu’à la porte d’entrée des salles de négociations pour l’indépendance.D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si c’est à Alger que furent conclus les accords entre les socialistes progressistes Portugais, qui venaient de chasser Salazar et les leaders des mouvements de libération des colonies portugaises africaines.Ce fut, assurément, une grande époque de la diplomatie algérienne et probablement aussi la plus gratifiante et la plus généreuse, d’autant plus qu’elle était sincèrement fraternelle et désintéressée.Quelques souvenirs émergent à l’évocation de cette époque. Parmi ces souvenirs, l’expulsion de l’Afrique du Sud, en 1973, de toutes les instances des Nations Unies, pour crime d’apartheid et l’appel historique de Arafat, brandissant un rameau d’olivier, à la tribune de l’Assemblée Générale que présidait M.Bouteflika, cette année-là, furent assurément des moments de grande émotion pour les Algériens et pour leur nombreux amis dans le monde.Le Sommet des Non-Alignés à Alger en 1973, et celui de l’OPEP (en 1975), précédemment évoqués furent, tous les deux également, des moments historiques et une consécration solennelle des efforts et de l’engagement de l’Algérie aux côtés des plus faibles.L’admission de
la Chine Populaire aux Nations Unies, avec jouissance pleine et entière de tous ses droits, y compris un siège permanent et le droit de veto au Conseil de Sécurité, fut un autre exemple du triomphe de la détermination et de la clairvoyance de la diplomatie algérienne. Cette double vertu a contribué considérablement au succès de l’action diplomatique de l’Algérie pour le rétablissement de
la Chine Populaire dans tous ses droits au sein des Nations Unies.
Pékin n’oubliera jamais cette solidarité. Washington non plus, mais en sens inverse. Pour les Etats-Unis, après ces revers cuisants de sa diplomatie, il fallait en effet, absolument distraire la diplomatie algérienne avec d’autres problèmes, au besoin en les créant de toutes pièces. L’affaire du Sahara Occidental fut la première grande opération de déstabilisation de l’Algérie de Boumédiène. Sans les encouragements et l’appui diplomatique, financier et matériel des Etats-Unis et des régimes féodaux arabes, Hassan II n’aurait jamais pu obtenir l’accord de Madrid ni oser défier l’Algérie et toute l’Afrique progressiste avec tant d’assurance. Boumediène à
la tribune
des Nations Unies : En vérité, cette exacerbation des Etats-Unis à l’endroit des «audaces impertinentes de la diplomatie algérienne « datent du Sommet des Non-Alignés de 1973 à Alger et du discours de Boumediène, l’année suivante, à la tribune des Nations Unies.Après ce discours historique demandant une refonte des relations entre les nantis et les pauvres et un nouvel ordre économique international, le Président Boumediène et la délégation qui l’accompagnait ont été reçus à Washington par le Président Nixon, assisté de son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger.Au moment des adieux au pied de la passerelle de l’avion qui devait les conduire directement à Cuba (suprême provocation algérienne), le colonel Ahmed Bencherif, alors ministre de l’hydraulique et depuis longtemps confident écouté du Président Boumediène, m’apostropha en ces termes:«Alors, j’espère que tu es content de la visite du Président et que ton travail ici va s’en trouver beaucoup facilité!– Je l’espère aussi, Si Ahmed, lui répondis-je et j’espère surtout que cette visite nous donnera un répit de quelques années de plus, ne serait-ce que pour nous préparer à des lendemains difficiles avec les Américains».Comme nombre de collègues, j’étais préoccupé par les réactions éventuelles des Américains contre nous, après leurs revers diplomatiques aux Nations Unies.Un an après cette visite à Washington, éclatait l’affaire du Sahara Occidental. Trois ans plus tard, Boumediène disparaissait à jamais, laissant derrière lui une oeuvre inachevée, une Algérie en chantier, littéralement brisée dans son élan de démarrage.On ne peut affirmer, preuves à l’appui, que la disparition de Boumediène soit imputable aux Américains ou à qui que ce soit, mais il est absolument incontestable qu’ils sont pour beaucoup dans l’affaire du Sahara Occidental, dans la tension dangereuse qu’elle a provoquée dans les relations algéro-marocaines ainsi que dans le sabotage ultérieur de toute solution. Le monde a changé L’évocation de ces événements des premières décennies de l’indépendance n’est pas un rappel nostalgique, il n’est surtout pas une leçon quelconque pour les acteurs actuels. En fait, cette évocation n’a qu’un mérite: nous inviter, les uns et les autres, à mesurer le chemin parcouru et à faire le point . L’environnement international, les enjeux, le travail diplomatique, les objectifs et les méthodes ont changé pour tous les pays. Il est urgent que le nôtre s’adapte rapidement à ces bouleversements.Bien plus que la liquidation du colonialisme, l’accès à l’indépendance en moins d’un demi-siècle de plus de cinquante Etats ou l’éclatement de l’empire soviétique, c’est la prépondérance de quelques puissances planétaires, en nombre très réduit et l’émergence d’une super-puissance unique qui sont les traits saillants de la diplomatie de ces débuts du troisième millénaire. 
La diplomatie des affaires :
 «Un seul objectif, faire des affaires» écrivait Georges Ross (1) dans le «Monde diplomatique» d’août 2000 et, précisant sa pensée, il ajoutait: «Où se traitent les affaires de ce monde? de moins en moins dans les chancelleries, et de plus en plus dans les grandes institutions multilatérales, en premier lieu l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), où les puissants s’ouvrent en force les débouchés de demain. Aussi les négociateurs à l’ancienne n’ont-ils plus d’autre rôle que celui de supplétifs des commis voyageurs de haut vol des banques et des multinationales. La frénésie du commerce, érigée par la mondialisation en principe d’organisation des sociétés, se substitue ainsi à la diplomatie d’antan. Avec des risques, aussi bien pour la cohésion interne des nations, que pour l’achèvement d’un ordre planétaire plus harmonieux».Ce sont là des jugements qui peuvent paraître sévères et pessimistes. En fait, ils sont très réalistes. Nos pays sont bien placés pour s’en rendre compte tous les jours un peu plus, souvent sans possibilité pour eux d’en éviter les conséquences sur leur liberté de décision ni sur le développement de leurs peuples.l’OMC n’est pas seule en cause. Le fonds monétaire international (FMI), le G8,
la CNUSED et les rencontres de Davos ou du Mercosur ont aussi leur part de responsabilité dans le déplacement de la diplomatie vers «le démarchage commercial international» et l’apparition de nouveaux décideurs sur la scène diplomatique. Les multinationales, les banquiers, les gestionnaires des sociétés de change ou d’investissement et les conglomérats de communication poussent, de plus en plus, les diplomates hors de la table de négociation et occupent leur place.
 L’expérience dramatique de l’Algérieavec décideurs étrangers : Nos pays connaissent leurs méthodes. Aucune opération commerciale importante n’échappe à la vigilance et à la boulimie de ces décideurs étrangers. Souvent au détriment de nos économies nationales et de la stabilité de nos Etats.En voici un exemple particulièrement éprouvant, vécu par l’Algérie :En 1978, à la mort du Président Houari Boumediene, les réserves de change du trésor algérien se montaient à quelques quatorze milliards de dollars. En moins de dix ans, Chadli et ses trois gouvernements successifs ont vidé ce trésor et consommé, de surcroît, toutes les ressources pétrolières de cette période (le baril à 40 $). Ils ont, en plus, procédé à des emprunts sur le marché international, si importants que les créances de l’Algérie, au départ de Chadli, se montaient à 26 milliards de dollars (2). Le pays était littéralement ruiné.Ecrasé par le poids et le service de la dette, le gouvernement Hamrouche demanda conseil, aide et assistance à
la Banque Mondiale et au fonds monétaire international. Tous les deux répondirent rapidement à son SOS et lui recommandèrent :
– de rééchelonner la dette extérieure,– de dévaluer le dinar en le réduisant à moins du dixième de sa valeur (auparavant, 1 DA valait 1.20 FF; à la suite de la dévaluation, il fallait 10 dinars pour obtenir 1FF!).– de bloquer les salaires et les recrutements dans les administrations et les entreprises nationales.– de mettre des entreprises industrielles ou commerciales publiques en liquidation et de confier (suprême aberration) toutes les importations de l’Algérie en exclusivité à une firme française pour sélectionner les fournisseurs de tous les produits et les équipements dont elle avait besoin, prétendument sur la base des critères qualité/prix.Une OPA gigantesque, pour ne pas dire la main basse sur toute l’Algérie, était ainsi donnée à des requins étrangers, sous la direction personnelle et tatillonne de M. Hidouci, notre ministre de l’économie nationale.C’était l’époque où le Gouvernement américain et le FMI, (un des outils les plus dociles de sa politique financière internationale d’assistance aux clients et de déstabilisation des autres) recommandait à tous les pays en difficulté, comme nous, de changer immédiatement de stratégie en libérant le marché et en liquidant les entreprises publiques. C’est ce que les théoriciens américains ont appelé le «coupe-feu». Le FMI, pompier-pyromane Les conséquences de cet immense bradage d’actifs nationaux dévalués en catastrophe au profit d’hommes d’affaires nationaux ou étrangers prédateurs, la fuite des capitaux vers d’autres cieux plus sereins (30 milliards de dollars appartenant à des Algériens seraient encore camouflés dans des banques étrangères) la panique économique et sociale qui a saisi le pays et les événements d’octobre 1988 firent le lit du FIS et de sa prise de pouvoir, d’abord sur les mairies, ensuite sur l’assemblée nationale, lors du premier tour des élections législatives de 1991.Ainsi, le «coupe-feu», mis en oeuvre par le FMI pour juguler la crise chez nous, s’est révélé une catastrophe nationale d’une ampleur telle que presque toute l’économie nationale et toutes les forces vives de la nation ont été gravement atteintes. Le pays ne s’en est pas tout à fait relevé.Apparemment, cette opération «coupe-feu» n’était qu’une première phase d’un plan, ou plutôt d’un complot international ourdi entre des capitales occidentales et quelques capitales arabes, toutes inquiètes de l’ascendant que prenait la diplomatie algérienne, complot en vue de déstabiliser l’Algérie avec l’objectif de l’éliminer de la scène internationale.La seconde phase de ce complot furent les manifestations violentes d’octobre 1988 du ras-le-bol populaire, la paralysie d’un FLN hors-jeu et l’émergence, en quelques mois à peine, d’un FIS sûr de lui, démagogue et conquérant. Conséquence troublante : au moment même où le FIS se         préparait à prendre le pouvoir en Algérie, par la voie des urnes, des jeunes Algériens, en grand nombre, prenaient le chemin de l’Afghanistan, via l’Arabie Saoudite et à ses frais, soit-disant pour participer au djihad de la libération de ce pays musulman, de l’occupation communiste impie qu’il subissait. En fait, la plupart sont restés à la frontière pakistano-afghane, dans les camps de peshawar, où des «experts» américains et non-américains les ont endoctrinés et préparés, pendant des mois, au terrorisme et la guérilla.Le report sine die du second tour des élections législatives a été l’étincelle qui a mis le feu au brasier algérien et donné le signal de la troisième phase, celle de la ruine de toute l’Algérie et de son élimination de la scène internationale.Quoi qu’il en soit, d’autres pays émergents ont subi cet électrochoc du FMI. Le Brésil, le Mexique, l’Indonésie, Singapour et depuis peu l’Argentine, savent ce qu’il en coûte de confier son destin aux seules lois du marché et aux décideurs étrangers. Les conséquences tragiques de l’exploitation de nos richesses sans contrepartie pour notre devenir et la gestion catastrophique de notre économie, par des étrangers anonymes, nous ont tellement affaiblis que la mondialisation nous paraît, à première vue, comme une aventure porteuse d’espoirs. Pourtant, il n’en est rien. Les nouveaux décideurs de
la scène internationale
 En effet, les feux de la rampe de la scène internationale nous révèlent, tous les jours, de nouveaux venus, autrefois invisibles dans l’ombre. Ce sont des banquiers centraux, des hauts fonctionnaires des ministères des finances, du commerce ou de l’Agriculture. Ce sont, également, des représentants de firmes internationales ou de conglomérats de la communication. Certes, il se plient de bonne grâce aux usages diplomatiques et camouflent savamment leur férocité derrière les principes de progrès universel, de développement du tiers monde, de lutte contre l’injustice et la misère. Ils invoquent, souvent aussi, effrontément et sans sourciller, la paix, la démocratie et la liberté des peuples.Les affaires, la prépondérance de la loi du marché, la suppression progressive de nos barrières douanières, des contingentements et des mesures protectrices de nos jeunes économies nationales, inexpérimentées et fragiles, ont constitué, ces dernières décennies, un axe privilégié de la nouvelle diplomatie des pays nantis entre eux d’abord et à notre endroit ensuite. Les principes directeurs de la mondialisation sont nés de la doctrine, selon laquelle, le marché est un stimulant de la compétition et du progrés et un facteur de développemnt et de meilleure gouvernance.A Suivre (1) George Ross, Directeur du Centre Mindade Gunzburg d’études européennes de l’université Harvard, Etats-Unis.(2) «La ruine de l’économie algérienne sous Chadli», de Bouras. Editions Rahma, 1995 ALger(1) George Ross, Directeur du Centre Mindade Gunzburg d’études européennes de l’université Harvard, Etats-Unis.(2) «La ruine de l’économie algérienne sous Chadli», de Bouras. Editions Rahma, 1995 ALger 

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5 commentaires pour L’évolution de la diplomatie algérienne de 1962 à 1978

  1. NIKKI dit :

    I am reading his book « Regards sur la diplomatie algérienne » éditions casbah,

  2. Lotfi Saoudi dit :

    C’est honteux ! Comment un haut responsable de la diplomatie de l’Algérie peut-il avancer de telles inepties. L’indépendance du Maroc fut déclarée le 2 mars 1956 par rapport à la Frnace et le 7 avril de la meme année par rapport à l’espagne qui occupapit le nord. Soit six (6) ans avant l’indépendance de l’Algérie. Que ça soit par ignorance ou pire encore, sciemment, de telles affirmations totalement erronées ne font pas honneur à l’Algérie qui est tombée bien bas en recourant à de telles contre-vérités historiques.
    Et puis, ce faisant il a oublié le Guinée Equatoriale qui est le seul pays affricain qui est resté colonisé par l’Espagne après « l’indépendance de l’Algérie. C’est l’Algérie qui est restée colonisée par la France bien après l’essentiel des pays africains qui ont recouvré dès 1960.
    C’est vrai que la haine aveugle parfois!

  3. bousselham dit :
    Le Moudjahid Abdelkader Bousselham Allah yarahmou , décédé le 25 décembre 2010 à Alger, avait confié au journal « Le quotidien d’Oran », avec l’aimable autorisation de son éditeur, la publication de larges extraits de son livre intitulé « La Diplomatie algérienne de la guerre d’indépendance ( 1954-1962) » à paraître à Alger , en avril, 2011 aux éditions Mansouria dirigées par Hamid et Gizlaine Bousselham DES RELATIONS DU FLN, DE L’ALN ET DU GPRA AVEC LE ROYAUME CHERIFIEN Par Abdelkader Bousselham – La résistance du peuple marocain à la suite de la déposition et l’exil de Mohamed V, le 20 août 1953 – L’offensive combinée ALN-ALM de l’automne 1955 – L’opposition des dirigeants de l’Istiqlal à la poursuite de la lutte armée, ensemble avec les Tunisiens et les Marocains – L’implantation du FLN dès fin 1954 – Octobre 1956, la fraternité et la solidarité algéro-marocaine à l’épreuve – C’était aussi un complot contre nos deux peuples – La France aux bancs des accusés – La méfiance de Khider à la veille de la Conférence tripartite prévue à Tunis le 23 octobre 1956 – Les revendications territoriales de Allel El Fassi en 1957 – L’ALN et les réfugiés algériens des zones frontalières face aux difficultés de l’Istiqlal et des autorités marocaines du Maroc Oriental – L’entente et la solidarité retrouvées – La convention algéro-marocaine sur la coopération en matière de sécurité et de lutte contre les réseaux français et les traîtres. La résistance du peuple marocain après la déposition de Mohamed V, le 20 août 1953 Au moment du déclenchement de la guerre de libération en Algérie, le Maroc vivait, depuis deux années déjà, une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Le 20 août 1953, le roi Mohamed V et ses deux fils (Hassan et Abdallah) avaient été exilés sans ménagement en Corse puis à Madagascar, tandis qu’à Rabat, l’usurpateur Ben Arafa, proclamé sultan par les Français dès le lendemain, s’était mis à apposer docilement le sceau séculaire alaouite sur tous les textes législatifs (dahirs) que lui présentait le général Guillaume, le Résident Général. Le choc a été terrible pour le peuple marocain. Cependant, après une courte période de désarroi, il se reprit et peu à peu se lança dans la résistance armée. Et c’est ainsi que dès 1954, les patriotes marocains commencèrent à se manifester par des actions à Casablanca, Rabat, Fès, Oujda et Meknès. Ben Arafa lui-même faillit laisser la vie entre les mains d’un fidaï particulièrement téméraire à Rabat, près de la mosquée du Méchouar. El Glaoui, le Pacha de Marrakech échappa de justesse, lui aussi, à une grenade lancée par un fidaï lors de la prière du vendredi à la mosquée d’El Koutoubia à Marrakech. Le bon peuple marocain, écrasé par l’oppression et par les problèmes de survie que lui imposait un système exploiteur terriblement sévère, tant du fait du colon, du Makhzen et de l’administration française du protectorat que de l’exploitant national, était cependant profondément croyant et même crédule et fataliste. Chaque soir de pleine lune, des milliers de femmes et d’enfants, scrutaient attentivement le ciel, pour s’assurer que les traits du roi bien aimé, enlevé par les « mécréants », étaient toujours là, et qu’il continuait de veiller de là-haut sur son bon peuple fidèle. Voir et entendre cette foule, ces youyous et ces prières ardentes adressées à Allah pour qu’il prenne soin de Sidi Mohamed Ben Youssef et des prince et qu’il les ramène à bon port, chez lui, tout de suite, était un spectacle étrange et poignant à la fois. Il traduisait très certainement une grande douleur collective. Mais c’était aussi un message d’espoir et de solidarité nationale que les femmes marocaines envoyaient à toutes leurs sœurs et à tous leurs frères du royaume, tous les soirs de pleine lune. Autosuggestion collective, naïveté, analphabétisme politique? Peut-être! Mais aussi et surtout quel message d’attachement et de fidélité à Mohamed V! Au demeurant, face à une police de tueurs et de tortionnaires sans foi ni loi, dirigés par El Glaoui, assisté par les grands caïds du royaume et par le gouverneur de Casablanca, Boniface, qui arrêtaient, séquestraient, torturaient et assassinaient à volonté, le peuple marocain tint bon et ne courba pas l’échine. Paul Balta dans un article du journal le Monde du 21-22 août 1983, intitulé « La déposition de Mohamed V » présente l’odieux Boniface ainsi: « Paternaliste, autoritaire, efficace, ayant le génie de l’intrigue et un parfait mépris de la légalité, Boniface, chef de la région de Casablanca, qui a fait toute sa carrière au Maroc, sera l’âme damnée des résidents généraux (des gouverneurs). Sa conception? Une phrase la résume dans sa vulgarité. Quand, légitimement, le sultan voulait s’occuper de politique, il le qualifiait de « Führer » et ajoutait: « C’est un emmerdeur, il devrait rester avec ses femmes, sa ménagerie, ses singes et tout le reste ». L’offensive combinée de l’ALN-ALM de l’automne 1955 L’entrée en guerre des Algériens contre la France galvanisa l’énergie des patriotes marocains et rendit l’espoir à tous ceux qui doutaient encore, peu ou prou, du retour pourtant inéluctable du roi et de la restauration – tout aussi inéluctable – de l’indépendance nationale du Royaume chérifien. Et ce fut l’explosion de colère du 20 Août 1955 dans tout le Royaume chérifien. Le même jour et pour commémorer, en commun avec le peuple marocain, l’anniversaire de la déposition de Mohamed V (20 août 1953), l’ALN lançait une offensive téméraire et fulgurante dans tout le nord Constantinois. Les pertes en vies humaines furent terriblement lourdes, notamment à Skikda (ex-Philippeville). Mais c’est ce jour là que l’ennemi réalisa enfin qu’il avait affaire à une véritable guerre de libération nationale et que le FLN-ALN la menaient intelligemment contre lui, sur l’ensemble du territoire national. Quelques semaines après, le « Dina » accostait près de Nador. Une importante cargaison d’armes et de munitions et une dizaine de cadres FLN étaient à bord : la moitié de la cargaison était pour l’ALN. L’autre moitié était destinée à la résistance marocaine qui commençait à s’organiser dans le Rif. Ce sont ces armes qui ont permis à l’Etat major de la wilaya V (dirigée alors par Ben M’hidi, assisté de Boussouf et Boumediene) de lancer une offensive dans toute l’Oranie, qui était restée en léthargie, depuis novembre 1954, d’ordre de Boudiaf et Ben M’hidi, dans l’attente des renforts attendus. Jamais la popularité des Algériens n’a été aussi grande au sein des masses populaires marocaines. Jamais actions d’éclat, tant dans le nord constantinois que dans l’Oranie, n’ont été aussi opportunes ni aussi chaleureusement applaudies par les frères Marocains, que celles de l’ALN, à cette époque. Pour tous, désormais, les combattants algériens étaient les vrais libérateurs de tout le Maghreb. « Sans le 1er Novembre et les sacrifices des moudjahidine Algériens, répétait-on partout au Maroc, il est probable que rien n’aurait changé dans les trois pays du Maghreb. » Ce n’était pas l’avis de tous les dirigeants de l’Istiqlal à l’égard des Algériens. Pour résumer sommairement cette démarche de Allel El Fassi et des autres dirigeants du Parti, on peut dire, en parodiant le fabuliste, que tout l’art et toute l’intelligence du leadership marocain a consisté à ménager, coûte que coûte et simultanément, la chèvre, le choux et le loup, c’est à dire l’Algérie, cette (chèvre) téméraire et incontrôlable, sans pour autant compromettre l’avenir de leur pays (le choux) en indisposant gravement la France (le loup). Mais au delà des difficultés que cette gymnastique imposait aux dirigeants de l’Istiqlal d’autres craintes et d’autres mobiles, pas toujours avouables, étaient sous-jacents. Issus presque tous de la bourgeoisie fassie, des universités françaises ou de l’Université Islamique d’El Qaraouiyine, les dirigeants de l’Istiqlal étaient plutôt pragmatiques, prudents et pondérés. Ce qui est sûr ; c’est qu’ils n’étaient pas du tout révolutionnaires. Tous, en tout cas, avaient l’inconnu en horreur et singulièrement lorsque cet inconnu pouvait se présenter à leurs yeux sous la forme de djounoud marocains d’origine paysanne et prolétarienne, victorieux, assoiffés d’égalité et de liberté, aux commandes dans Rabat, la capitale politique du royaume, libérée par les sacrifices du peuple marocain en armes ou dans Casablanca, la capitale économique, sous contrôle des « damnés de la terre » des Carrières Centrales ou de Derb El Fida. Le retour du Sultan sur son trône Les dirigeants du FLN au Caire étaient parfaitement au fait de l’opposition des dirigeants Istiqlaliens à toute aventure révolutionnaire au Maroc et que pour eux, le but suprême à atteindre étaient le retour d’exil du Roi et l’abrogation du traité du protectorat. A vrai dire, ils n’avaient pas de programme d’union maghrébine ni de coordination économique, sociale on diplomatique entre les trois pays d’Afrique du nord Pour éviter une défection prématurée des Marocains, le FLN entreprit au Caire, dès novembre 1954, des démarches pressantes auprès des dirigeants Istiqlaliens, pour les inciter à renforcer et à amplifier les actions armées des fidaiyine dans les grandes villes du royaume. Dans cette optique, le Docteur Benaboud signa avec Aït Ahmed, en septembre 1955, (un mois à peine après l’offensive du Nord Constantinois), « une charte qui engageait les Algériens, les Marocains et les Tunisiens (tendance Salah Ben Youssef) à rester unis dans « une lutte commune et indivisible, donc incompatible avec des cessez-le-feu séparés ». L’offensive de l’ALN dans l’Oranie et les premières escarmouches de l’ALM dans le Rif précipitèrent les événements à la fin. Vivement préoccupée par les périls qu’une alliance militaire algéro-marocaine scellée sur les champs de bataille, pouvait constituer pour sa survie en Afrique du Nord la France décida de jeter du lest et, tambour battant, fit revenir Mohamed V de son exil malgache, le mois suivant (30 octobre 1955) avant de proposer aux émissaires du monarque chérifien, à la Celle Saint Cloud, près de Paris, « l’indépendance dans l’interdépendance ». Le Roi, le prince héritier Moulay Hassan et tout le leadership de l’Istiqlal acceptèrent sans difficulté la proposition française. En fait, elle comblait leurs vœux dès lors qu’elle leur assurait une indépendance protégée, sécurisée et financée par la France. Nouvelles conversations FLN-Istiqlal au Caire De nouvelles conversations FLN-Istiqlal eurent alors lieu au Caire. En dépit du plaidoyer d’Abderrahmene Yousfi , un des lieutenants les plus proches de Mehdi Ben Barka, et des interventions véhémentes d’Aït Ahmed et de Ben Mhidi en faveur du respect de la Charte algéro-maroco-tunisienne de septembre 1955, les Marocains demandèrent une suspension des combats, (de quelques mois), dans le Rif ainsi que dans le reste du royaume. Le 2 mars 1956, le Maroc était restauré dans toute sa souveraineté nationale. Dès lors, le FLN n’avait d’autre choix que de respecter la volonté du peuple marocain et de ses dirigeants. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Abane Ramdane, au nom du CEE, dépêcha à Rabat une importante délégation du FLN conduite par Cheikh Larbi Tebessi et Cheikh Mohamed Kheireddine, (ce dernier comme premier représentant permanent du FLN auprès du Palais royal chérifien) pour saluer Mohamed V, de nouveau sur le trône de ses ancêtres, et représenter l’Algérie combattante aux cérémonies officielles organisées à l’occasion de cet événement historique. La cinquième phase (août 1953 – mais 1955) fut courte mais bien plus intense. C’est en effet au cours de ces deux années terribles que le peuple marocain fit l’union sacrée autour du souverain en exil et manifesta sa volonté d’arracher son indépendance nationale. Les émeutes populaires, le même jour que l’insurrection du nord Constantinois (20 août 1955), déjà évoquées, persuadèrent les dirigeants français qu’une concertation entre les Algériens et les Marocains était à l’origine de ces évènements . Ironie de l’histoire, dès le retour du Sultan à Rabat, le devenir des résistants de l’ALM et ceux de la moukawama (résistance nationale)s’est posé aux autorités du Royaume. L’Istiqlal demanda et obtint du prince héritier Moulay El Hassan, en sa qualité de connaissant chef de l’armée Royale marocaine, alors en sa qualité de Prince héritier que les groupes de l’ALM fussent dissous immédiatement et que leurs éléments fussent invités à s’intégrer dans les unités de l’armée royale marocaine (futur FAR) en voie de constitution. Quant aux récalcitrants, Moulay Hassan et Allel El Fassi étaient d’avis qu’ils devaient être marginalisés et si nécessaire mis à l’écart définitivement. Le massacre de 5000 jeunes marocains au Sahara Occidental, par l’aviation française et les tercios espagnols, au début de février 1958, à la veille du bombardement de Sakiet Sidi Youssef en Tunisie, mit un point final, et pour longtemps, à toute velléité des patriotes marocains d’aider leurs frères algériens par une action armée contre les forces militaires françaises restées dans le Royaume. Le FLN au Maroc Quoiqu’il en fût de ces terribles événements et de ces massacres de 5000 jeunes patriotes du Maroc, de Mauritanie et du Sahara Occidental (opération Ouragan et Ecouvillon de 1958), les militants du FLN au Maroc, débarrassés dès mars 1956 de la présence militaire et de la police françaises, purent enfin sortir de la clandestinité. En quelques mois, Boudiaf dont le QG était dans les environs immédiats de Tétouan, secondé par Allal Thaalabi, lui-même assisté par une équipe de cadres algériens du Maroc entreprit de constituer les premiers réseaux du FLN et de mobiliser l’importante communauté algérienne qui résidait dans le royaume. L’effort de guerre et l’engagement de cette communauté prirent plusieurs formes, jusqu’à la victoire, en juillet 1962. Il importe de souligner, à ce sujet, que contrairement à ce qui se passait à ce moment là en France, au sein de l’émigration algérienne, (guerre fratricide entre FLN et MNA), la communauté algérienne du Maroc se rallia unanimement, dès le début, au FLN et au FLN exclusivement. Aucune discordance n’a été signalée, ni en faveur du MNA, ni, encore moins, en faveur de la puissance coloniale. Il y a lieu de noter également les contributions financières des Algériens du Maroc et des réfugiés à l’effort de guerre de l’intérieur. Comme nous le verrons, plus loin, dans le chapitre consacré aux finances extérieures de l’Algérie Combattante, la contribution des Algériens du Maroc fut substantielle. Toute la wilaya V et les réfugiés au Maroc ont bénéficié de la mobilisation des Algériens du Maroc. A tel point que Abbane Ramdane s’est littéralement fâché contre Boussouf en constatant que la trésorerie disponible de la wilaya V disposait d’un milliard de francs, début 1958, alors que d’autres wilaya n’avaient plus un sou en caisse. C’est au cours de son passage à Oujda, fin 1957, après la bataille d’Alger, que Abbane fit ces constations. Dahleb était avec lui, tandis que Krim et Ben Khedda avaient fui Alger par l’est du pays via la Kabylie et les Aurès. Quoiqu’il en fût de cet incident de Abbane avec Boussof, fin 1957, une des caractéristiques de cette mobilisation générale de la communauté algérienne du Maroc fut le don de soi de ses jeunes. Avec une insistance souvent émouvante, ils s’impatientaient bruyamment pour se présenter devant le Conseil de révision itinérant, que l’organisation avait mis sur pied, en vue de rejoindre au plus tôt les jeunes de leur âge qui s’entraînaient déjà dans les camps de l’ALN, aux frontières algéro-marocaines. Une autre caractéristique de cet engagement fut, très certainement, la mobilisation de tous, s’ingéniant, dans la plus ardente et la plus patriotique des compétitions, à faire mieux que l’autre pour servir concrètement le pays. Les uns s’étaient spécialisés dans la récupération des armes et des munitions dans les casernes de l’armée française restée au Maroc, après de l’indépendance. D’autres « travaillaient » dans la démobilisation et la désertion des tirailleurs algériens qui en faisaient encore partie. Pour la plupart, ces tirailleurs algériens revenaient d’Indochine où ils avaient acquis une grande expérience dans la guérilla. Tous les jours, des dizaines de ces tirailleurs désertaient leurs unités, avec armes et bagages (950 armes individuelles ont été « récupérées » de cette façon et mis aussitôt à la disposition de la wilaya V en 1955 et 1956. Au cours de la guerre, nombre de ces déserteurs algériens de l’armée coloniale ont fait le sacrifice de leur vie dans les rangs de l’ALN, les armes à la main, à l’intérieur du pays. Pour la plupart, ils n’avaient aucune formation politique et apparemment aucune raison matérielle de prendre les armes contre la France. Mais l’amour viscéral de la patrie, a été le plus fort, chez eux comme chez des millions d’autres Algériens en Algérie, au Maroc et ailleurs. D’autres déserteurs, dont des officiers de l’armée française les ont rejoints après. La guérilla était peu connue alors. Or, au Viêt-nam, d’où ils revenaient tous, c’est à la guérilla imaginée, organisée et érigée par le Viet Minh en un art de lutte armée tout à fait nouveau, que ces tirailleurs déserteurs,et officiers, avaient eu à faire. C’est donc tout à fait naturellement qu’une fois devenus instructeurs ou sous-officiers au sein de l’ALN, ils ont enseigné à leurs djounouds, au cours des stages de formation, ce qu’ils savaient de mieux, c’est-à-dire la tactique, les stratagèmes, les techniques et les ficelles de la guérilla. A noter que par la suite, l’ALN accueillit, à côté des élèves officiers algériens, des stagiaires envoyés par les mouvements de Libération africains, en vue de leur initiation au métier des armes et à la guérilla. Nombre de ces stagiaires de l’Afrique subsaharienne sont devenus, par la suite, d’illustres combattants de la libération de l’Afrique et des personnages de premier plan, après l’indépendance de leur pays respectif. Mandela (Afrique du Sud), Samora Machel, le Président Chisano (Mozambique), Agostino Neto et Cabral (Angola) et nombre d’illustres dirigeants africains, bénéficièrent de ces stages dans des camps de l’ALN. Il y a lieu de relever souligner également, au sujet de toutes ces activités algériennes à l’intérieur du royaume ou à ses frontières, qu’en dépit du fait que le gouvernement marocain affrontait une multitude de problèmes pour organiser le pays, pour préserver l’ordre et la cohésion au sein de la Nation, et surtout pour éviter des actions de l’ex armée de libération marocaines ou de la Moukawama il ne s’est pas opposé, au début du moins, aux activités du FLN au sein de la communauté algérienne ni à l’implantation de l’ALN aux frontières. Le FLN au Maroc profita largement de ces facilités à tel point que tout le Maroc Oriental est devenu rapidement zone réservée et protégée algérienne et base arrière de la wilaya V. Oujda hébergeait tous les services techniques du MALG (écoutes radio, chiffre, transmissions), les écoles spécialisées des cadres du FLN, à la direction de l’organisation de santé militaire et du Croissant Rouge. Quant aux camps d’entraînement et de stockage, tous les propriétaires terriers algériens et marocains de la région ont été mobilisés. Leurs vastes domaines de la Moulouya, d’Ahfir et de Berkane étaient devenus progressivement des bases fortifiées de l’ALN*. Auparavant, l’armée de libération marocaine les avait largement utilisées. De nombreux propriétaires et fellahs marocains de la région les ont imités par la suite en mettant leurs biens, leurs moyens matériels et modestes deniers à la disposition de leurs frères algériens de l’ALN. L’hospitalité dont bénéficiaient les djounoud dans les bourgades de la plaine d’Ahfir, Berkane, Nador comme sur les flancs du Rif étaient souvent émouvante. Certains paysans marocains de la région ont même hypothéqué leurs biens pour continuer à faire honneur à leurs hôtes. Quant à ceux qui n’en avaient pas les moyens, ils se mettaient à la disposition des unités de l’ALN des frontières et demandaient à endosser l’uniforme. En accord avec les autorités marocaines officielles, soucieuses de ne pas impliquer le royaume dans la guerre d’Algérie, l’offre des volontaires marocains ne fut pas prise en considération. Automne 1956 : La fraternité algéro-marocaine à l’épreuve La tolérance des autorités marocaines était apparemment accordée de bonne grâce mais dès que les activités du FLN ont atteint un certain seuil, Moulay Hassan a entrepris des démarches à Madrid auprès de M’hamed Yousfi, notre Représentant permanent en Espagne puis auprès d’Abderrahmane Kiouane, lors d’un passage de ce dernier dans la capitale espagnole, le 12 février 1957, pour demander au FLN de mettre de l’ordre dans ses rangs au Maroc. * *Auparavant, l’armée de libération, marocaine les avaient largement utilisées. Quelques mois auparavant, au cours de l’automne 1956, les relations algéro-marocaines avaient connu les premières tensions sérieuses. L’arraisonnement de l’Athos, au large de Nador, le 16 octobre 1956, suivi, quelques jours après (le 22 octobre) par le détournement, par les forces aériennes françaises, de l’avion marocain qui transportait Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lachref, de Rabat à Tunis, en vue de la conférence tripartite qui devait élaborer la plate-forme de la paix en Algérie furent, sans aucun doute, les premiers revers extérieurs graves de l’Algérie combattante à l’extérieure et la cause principale d’une première tension non moins grave entre le gouvernement chérifien et le FLN. L’arraisonnement de l’Athos, si près des côtes marocaines, par la marine de guerre française, fut un coup dur pour l’ALN, privée ainsi d’une importante cargaison d’armes et de munitions constituée de 2000 fusils, 250 mitraillettes Beretta, 75 mortiers et 40 mitrailleuses. Pourquoi cet échec, si près du but et en un tel moment ? Avons nous été trahis, et dans ce cas, par qui ? Des imprudences ont-elles été commises lors du recrutement de l’équipage ? Et le commandant, n’a-t-il pas fait trop confiance à son radio, un ressortissant grec qu’on a présenté par la suite comme un agent double au service des Français ? Et surtout, pourquoi le commandant l’a-t-il laissé s’introduire dans la cabine radio, à quelques dizaines de miles du but, pour lancer des messages ? Par ailleurs, n’avons-nous pas fait trop confiance aux équipes et aux autorités marocaines du port de Nador, en charge de la réception et du déchargement du bateau ? Troublante coïncidence que la simultanéité de l’arraisonnement de l’Athos avec la première opération de piraterie aérienne de l’Histoire dont Ben Bella et ses frères d’armes furent victimes au large d’Alger, le 22 octobre 1956 c’est a dire une semaine plus tard , plus troublant encore ; ces deux revers eurent lieu, l’un et l’autre, du Maroc. La conférence de Tunis, annulée sine die On sait que le Sultan du Maroc plaçait le conflit algérien au premier rang de ses préoccupations. Il redoutait tout particulièrement les conséquences de la prolongation d’une « guerre sauvage » en Algérie sur l’opinion publique marocaine. Il redoutait également les inconséquences de l’Etat major français en Algérie. Le haut commissaire de France à Rabat A. L. Dubois écrit à ce propos : « Avec beaucoup de gravité, il m’a prié de faire connaître au plus tôt à mon gouvernement, que si cette éventualité se produisait, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, répondre de l’attitude du peuple marocain. Il n’entendait pas apporter une aide quelconque aux Algériens mais il craignait une réaction sentimentale de son peuple devant les excès d’une guerre totale » Clarifiant sa position à l’égard des Algériens et des Français, le Sultan déclare alors à Oujda : « La France doit trouver une solution qui, tout en donnant satisfaction aux aspirations du peuple algérien à la liberté, respecte l’intérêt supérieur de la France et garantisse les intérêts des Français qui ont choisi de rester en Algérie » De son côté, Bourguiba, à l’issue de ses entretiens à Paris, avec Guy Mollet, en Octobre 1956, déclarait au Monde qu’il était « impossible qu’entre le Maroc et la Tunisie indépendants, une Algérie soumise à une domination étrangère puisse subsister ». Pour en sortir, il suggère « la création d’un ensemble nord africain associé à la France ». On sait également que le Prince héritier Moulay Hassan avait préparé cette rencontre de Tunis et qu’à cet effet il s’était rendu à Paris, au début du mois d’octobre 1956, pour rencontrer le premier ministre Guy Mollet ainsi que diverses personnalités françaises. Le Roi voulait absolument mettre toutes les chances à profit et à cet effet, évaluer correctement les chances de succès d’une médiation entre le FLN et le Gouvernement français. Pour les dirigeants algériens, les propos de Bourguiba, ajoutées au discours du Sultan à Oujda, et aux entretiens à Paris du prince héritier Moulay Hassan avec des membres du gouvernement de Guy Mollet et avec des personnalités françaises de premier plan, ont constitué autant d’encouragements à se rendre à Tunis, le 22 octobre 1956. A ce sujet, « le Monde » dès le 7 octobre 1956 révélait sous le titre « Le Prince Hassan à Paris » : « Vingt quatre heures après le discours historique de Sa Majesté le Sultan à Oujda s’étaient à peine écoulées, que le Prince Hassan demande à l’ambassadeur de France Louis Dubois de mettre son avion personnel à sa disposition pour se rendre de toute urgence à Rabat puis à Paris. Et c’est ainsi que le diplomate français connut l’identité de la personnalité marocaine choisie par le Sultan pour soumettre son offre de médiation au Gouvernement français. L’arrivée du Prince à Paris provoqua une grande surprise dans tous les milieux, qu’ils fussent favorables à cette mission ou hostiles. Ces derniers furent rapidement rassurés en constatant que le prince héritier chérifien n’était porteur d’aucune solution mais qu’il était venu à Paris uniquement pour s’informer jusqu’à quelles limites les concessions françaises pourraient aller et, réciproquement, jusqu’à quel point les dirigeants algériens devraient céder. Le Prince chérifien a également indiqué que le sultan ne pourrait intervenir pour mettre les deux parties face à face et travailler ensuite à rapprocher leurs points de vue respectifs que si ces éléments de base étaient préalablement réunis » . « Le Monde » ajoute : « La question principale qui se pose concerne la France et l’éventualité pour elle de reconnaître le droit des Algériens à l’indépendance. Si la réponse à cette question est négative, toutes les tentatives éventuelles des Marocains ou des Tunisiens seraient vouées à l’échec. Si, par contre, elle est positive, les uns et les autres déploieront tous leurs efforts auprès de leurs amis algériens pour qu’ils s’engagent à sauvegarder les intérêts des Français d’Algérie ainsi que ceux de la France ». De son côté, l’hebdomadaire socialiste « Demain » écrivait quelques jours plus tard, à ce sujet également: « La situation politique (en Algérie) a profondément changé depuis trois mois. A cet égard, nous devons inlassablement répéter que la situation s’est dégradée, tant au plan moral qu’au plan politique « La rupture entre les deux communautés (d’Algérie), c’est à dire entre les musulmans d’un côté et les Européens de l’autre, est désormais consommée. « …. Il est clair que nous sommes tout près de nous lancer dans l’étape de la solution politique de la question algérienne ». « Demain » conclut cet article du 12 octobre 1956 par cet avertissement solennel : « Le mois d’octobre (1956) sera un mois décisif en ce qui concerne notre politique algérienne. Il est essentiel que nous en soyons convaincus et que le Gouvernement agisse en conséquence et saisisse enfin l’ultime opportunité qui se présente (maintenant) en vue d’une solution pacifique du problème algérien ». Dix jours plus tard, par la faute de Max Lejeune et de Lacoste , pour ne citer que ces deux ministres français personnellement impliqués dans l’arraisonnement de l’avion marocain, tous ces espoirs s’évanouissaient d’un seul coup pour près de six ans. Les réactions de Guy Mollet après le détournement de l’avion de Ben Bella et des autres dirigeants du FLN Trois jours après ce rapt, Guy Mollet, changeait complètement d’attitude. Niant tout, il se livre le 25 octobre 1956 à de vives remontrances à l’adresse du Maroc et de la Tunisie. A l’entendre, cette invitation adressée par le Sultan aux chefs de la rébellion était non seulement une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures de la France, mais constituait également une violation des engagements formels donnés, au nom de son père, par le Prince héritier Moulay Hassan, au cours de sa visite à Paris, trois semaines auparavant. Se basant apparemment sur des sources françaises exclusivement, Samya Machat précise: « Le prince s’est engagé sur l’honneur à ce que les contacts pris avec les Algériens conserveraient un caractère discret et même secret. Quant à Bourguiba, il a uniquement mentionné la possibilité d’entrer en contact avec des personnalités algériennes comme Ferhat Abbes ou le Dr. Ahmed Francis. Or le Maroc et la Tunisie ont rompu cet engagement » Quelques jours plus tard, Bourguiba se déchaîne à son tour contre le Sultan et le Prince héritier Moulay Hassan et les accuse tous deux d’avoir eu envers cette affaire une attitude inspirée davantage par l’orgueil et le désir de paraître que par une volonté réelle de contribuer à la solution du problème algérien. Qui croire ? Guy Mollet? Moulay Hassan ? Bourguiba? Cinquante ans après ces événements. Aucune réponse, sûre et absolument incontestable ne lui a été donnée jusqu’à présent. La riposte du peuple marocain à l’arraisonnement de « l’avion des cinq » Le peuple marocain quant à lui, ne tarda pas à délivrer sa réponse. Dans un premier temps, de nombreux appels furent adressés au gouvernement français pour qu’il libère les dirigeants algériens. Ils n’eurent aucun écho auprès de Guy Mollet, plutôt soucieux, dès le forfait accompli, de couvrir le ministre résident Lacoste et le ministre des armées Max Lejeune, co-auteurs du Ok donné à l’aviation militaire française pour intercepter l’avion marocain. Bien évidemment, la conférence tripartite de Tunis fut annulée sine die et Mohamed V rentra à Rabat, ulcéré par le manquement d’égards du gouvernement français et par le sabotage de cette tentative de paix. Le peuple marocain, terriblement affecté lui aussi par l’outrage fait à son souverain et au Maroc tout entier, entreprit, dès le lendemain du rapt de l’avion, de laver l’honneur national. Et c’est ainsi que les Marocains profitèrent de l’événement pour régler quelques vieux comptes restés inassouvis, tant avec les colons qu’avec les intérêts français dans le royaume. C’est à Meknès, où le FLN disposait d’une bonne organisation de militants aguerris et de sympathies fraternelles dans la jeunesse patriotique marocaine, que les émeutes furent les plus sanglantes et les pertes en vies humaines les plus lourdes: 45 morts et des blessés par centaines. A Rabat, les jeunes manifestants saccagèrent les magasins français, envahirent l’ambassade de France et brûlèrent le drapeau tricolore. Les diplomates et le personnel de l’ambassade ne durent leur salut qu’à l’intervention musclée de l’armée royale. Partout ailleurs, dans les autres villes du royaume, les mêmes scènes de colère populaire, des morts et des blessés. C’est ainsi qu’en plus de Meknès, les émeutes ensanglantèrent, Fès, Khouribga (mines de phosphate), Casablanca, Mohammadia et Oujda, ainsi que d’autres villes et durèrent toute une semaine. Le palais royal, atterré par ce désastre et craignant l’exploitation de ces désordres par la moukawama de Casablanca et les éléments irréductibles de l’ancienne armée marocaine du Rif entreprit, de rétablir l’ordre, fermement, partout. Les militants du FLN, admirables de dévouement et d’intelligence politique, prêtèrent main forte, par l’exemple et par le verbe, en vue du retour au calme sur l’ensemble du territoire. Peu à peu, la vie normale reprit ses droits. Un fait est certain, les liens de fraternité et de solidarité entre les Marocains et les Algériens sortirent considérablement raffermis de cette épreuve qui aurait pu provoquer une cassure durable et irréparable entre l’Algérie combattante et le peuple marocain. De ce côté au moins, «ils» n’avaient pas réussi. Cette fraternité engagée du peuple marocain aux côtés de leurs frères algériens a pris d’autres formes. Les syndicalistes, les hommes de lettres, les étudiants et même les goumiers marocains de l’armée française, tels ceux qui étaient en opérations dans les Aurès, en Algérie, en 1955 ont pris fait et cause pour le combat des Algériens et se sont engagés à leurs côtés. Les liens de fraternité et de solidarité entre le peuple algérien et le peuple marocain, face au colonialisme français n’osait pas manifesté exclusivement dans le Rif ou dans les plaines du Maroc occidental. La révolte des goumiers marocains et des tirailleurs algériens dans les Aurès A cet égard, la sédition des dix compagnies de goumiers marocains engagés par l’Etat major français dans les Aurès au début de la guerre de libération de l’Algérie devait nous rappeler cette fraternité et cette solidarité entre les deux peuples connaissait pas de frontière Cet épisode peu connu mérite qu’on s’y attarde un peu. C’est d’autant plus nécessaire que dans cette affaire, l’Etat Major français s’est trouvé confronté à l’acte de rébellion collective le plus grave de la guerre d’Algérie. Voici les faits : Dans un premier temps, les goumiers marocains refusent de se battre et exigent leur retour au Maroc. Les échos des discussions franco-marocaines en vue du retour du Roi Mohamed V sur son trône et « le travail » du FLN sur le moral de ces goumiers ne sont pas étrangers à leur rébellion. Montagnards originaires du Moyen Atlas pour la plupart, connus pour leur piété et leur fraternité berbère à toute épreuve, parlant le Chleuh et comprenant aisément le patois des Chaouiyas des Aurès, la sale guerre qu’on leur faisait faire contre leurs frères de race et de religion a fini par les révolter. Ne recevant aucune réponse à leur demande de rapatriement, les goumiers marocains passent à l’action et enferment leurs officiers. Bien évidemment, ils gardent leurs armes et exigent de partir avec leurs officiers prisonniers, comme boucliers humains. Soucieux d’éviter le pire à ses officiers prisonniers des goumiers, l’Etat Major français cède et évacue toutes les compagnies vers le Maroc. Les goumiers ont tenu parole et ont libéré immédiatement les officiers qui étaient leurs prisonniers. La rébellion des goumiers a fait tâche d’huile. Et c’est ainsi qye les tirailleurs algériens et marocains ont voulu les imiter. Pour éviter une réédition de l’affaire des goumiers, tout le 7ème régiment de tirailleurs marocain a été aussitôt évacué sur l’Allemagne . Les tirailleurs algériens ne bénéficièrent pas de cette indulgence. Et c’est ainsi que les 150 hommes engagés dans le secteur de Guelma ont également tenté de passer avec armes et bagages à la révolution. Ces 150 hommes ont laissé leur vie dans leur tentative, après une résistance héroïque aux paras de Bigeard appelés à l’aide par le général Vanuxen, l’auteur des célèbres instructions : « Tirez sur tout ce qui bouge ». C’était aussi un complot contre nos deux peuples Pour résumer les manifestations populaires qui ont eu lieu à la suite de l’arrestation de Ben Bella et de ses frères d’armes il est indéniable qu’ils furent une démonstration indéniable et de la symbiose entre les deux peuples. Les militants du FLN furent très actifs durant ces événements et prenaient souvent la direction des manifestations. D’autres, très ostensiblement, lançaient des appels au calme. Les responsables marocains, en proie à la panique, suppliaient les dirigeants Algériens de faire quelque chose pour calmer les esprits. Mais personne n’était dupe ni au sein des masses populaires marocaines ni parmi les Algériens : Pour tous, les responsabilités, dans l’arrestation des cinq dirigeants algériens, étaient d’abord marocaines. Si le FLN ne pouvait pas encore le dire ouvertement, il a profité des manifestations pour exprimer sa colère aux côtés du peuple marocain. Mais à l’état-major de l’ALN à Oujda, où Boussouf était devenu, du jour au lendemain, le responsable le plus important, notamment après l’arrestation de Boudiaf, son chef direct on réalisa très vite qu’on avait affaire à un vaste complot contre l’Algérie combattante. Les auteurs de ce complot, c’était clair, n’étaient pas exclusivement des Français, tant les fautes, les imprudences et les négligences marocaines avaient été nombreuses et accablantes, lors de la préparation du voyage ainsi qu’au cours de son déroulement. Une question revenant sans cesse : « Pourquoi Moulay Hassan a-t-il affirmé à Ben Bella et à ses camarades, jusqu’au pied de l’avion fatal, que lors de sa visite préparatoire à Paris, la semaine précédente, des assurances solennelles lui avaient été données au sujet de la sécurité des dirigeants algériens ? N’est-ce pas ces assurances et cette confiance du Palais Royal en la parole française qui a conduit les Responsables Algériens, à la demande pressante du prince héritier, à renoncer à l’itinéraire (Rabat – Madrid – Tunis) qu’ils avaient préparé, avant même de venir à Rabat, » Trois autres questions à ce sujet restent sans réponse, jusqu’à présent: 1. Pourquoi, à la toute dernière minute le prince Moulay Hassan s’est-il opposé au voyage des 5 dans l’avion du Roi sous prétexte que celui-ci avait décidé, et à son insu, de se faire accompagner par son harem. 2. Pourquoi a-t-on confié le DC3 à un équipage composé entièrement d’anciens officiers pilotes et d’hôtesses de l’armée de l’air française ? 3. Une troisième question se présente immanquablement à l’esprit chaque fois que je me remémore le film de ce voyage et singulièrement les tractations, au moment du départ, sur l’aérodrome de Salé. Cette question est la suivante : comment Ben Bella, Boudiaf, Ait Ahmed, Khider, quatre anciens responsables de l’OS, méfiants par formation et par nécessité, habitués aux coups bas de l’ennemi, expérimentés et vigilants, ont pu se laisser abuser ainsi, par Moulay Hassan et Moulay Ahmed El Alaoui? Quoiqu’il en fût, l’arrestation et la détention de Ben Bella et des autres dirigeants du FLN eurent d’autres conséquences extrêmement graves tant en Algérie et au Maroc qu’à l’extérieur En Algérie, la mise à l’écart des cinq pendant six ans, donna libre champ à la tendance contestataire conduite par Abane Ramdane et se traduisit par la constitution d’un CCE déterminé à privilégier l’intérieur sur l’extérieur avec toutes les conséquences dramatiques qui en ont résultées (immobilisme, insoumissions, fronde des colonels, et grave tension avec l’Egypte de Nasser etc). Sur la scène internationale, après les protestations dénonçant l’arrestation, se développa une période de doute sur la capacité des Combattants algériens de poursuivre la lutte. Cette tendance pessimiste fut particulièrement sensible au Moyen Orient, au Maroc et en Tunisie. Les propos désobligeants de Abbane Ramdane et d’autres responsables dont Mostefa Benaouda à l’endroit de Nasser et des « potentats orientaux », qui étaient pourtant nos pourvoyeurs généreux de fonds, d’armes et de munitions et nos alliés les plus fermes, ont failli mettre à mal la solidarité des gouvernements arabes avec la révolution algérienne. Plus graves encore les conflits internes au sein du CEE, du CNRA et de la délégation extérieure conduisirent pratiquement à la paralysie de l’appareil extérieur du FLN. Il faudra attendre le retour de De Gaulle, au pouvoir à Paris ses menaces et la mise en œuvre de sa guerre totale en Algérie, dès septembre 1958 suivi de la création du GPRA de l’offensive armée dans l’hexagone et des rencontre de Pékin et de Moscou pour noter de renouveau du coté des dirigeants algériens La France aux bancs des accusés Cependant, et grâce à la diligente initiative de la représentation permanente algérienne à l’ONU, la catastrophe de l’arraisonnement de l’avion des cinq du FLN fut transformée en un succès diplomatique de grande portée. En effet, dès le lendemain de l’incident, M’hamed Yazid, représentant de l’Algérie combattante aux Nations Unies, révélait au monde, abasourdi, les négociations qui avaient eu lieu jusque là entre des dirigeants algériens et des représentants officiels français, à plusieurs reprises, dans différentes capitales européennes: Voici ce que déclara M’hamed Yazid à la presse ce jour là :  » Durant les mois de juillet, août et septembre 1956, Monsieur PIERRE COMMIN, représentant M. GUY MOLLET en sa capacité de Président du Conseil, a rencontré à cinq reprises en Europe, les représentants du Front de Libération Nationale. Les premières rencontres avaient un caractère officieux. A la demande du FLN toutes les autres sont devenues des discussions officielles entre représentants du FLN. A trois de ces réunions. M. MOHAMED KHIDER a pris ma succession après mon départ pour New York. M. PIERRE COMMIN était parfois accompagné de deux membres du Comité Directeur de la SFIO. M. PIERRE COMMIN, au nom du Président du Conseil français tenait un langage complètement différent des déclarations publiques de GUY MOLLET. Il écartait tout préalable aux négociations, notamment celui du cessez-le-feu et parlait d’accorder à l’Algérie une autonomie plus large que l’autonomie interne accordée à la Tunisie l’année dernière. Il acceptait le principe d’un gouvernement et d’une assemblée nationale. M. PIERRE COMMIN faisait la navette avec Paris pour obtenir confirmation de ces propositions par M. GUY MOLLET. Les représentants du FLN de leur côté ont rappelé leurs propositions antérieures, à savoir: reconnaissance du droit à l’indépendance et constitution d’un gouvernement provisoire de négociation avec l’accord du FLN. ils ont précisé que les propositions françaises devaient être soumises aux dirigeants du FLN et à l’Armée de Libération Nationale qui se trouvent en Algérie et qu’ils estiment indispensable de consulter les pays frères de Tunisie et du Maroc. M. PIERRE COMMIN, parlant toujours au nom du Président du Conseil, a accepté de faciliter, en leur reconnaissant la qualité de représentants plénipotentiaires, les déplacements des délégués du FLN. Il était également au courant de notre projet d’envoyer une délégation à la Conférence de Tunis. Nous dévoilons ces faits, demeurés secrets jusqu’ici, à la suite du manquement à sa parole du Président du Conseil français qui est pour nous- malgré les rumeurs qu’il fait circuler- le principal responsable de l’enlèvement de nos camarades ». La méfiance prémonitoire de Khider avant cette Conférence marquée de Tunis Une lettre de Mohamed Khider, chef du département politique, adressée à Kiouane, là en tournée avec Ferhat Abbas en Amérique Latine, apporte quelques précisions complémentaires au sujet de ce sommet de Tunis qui n’a pas eu lieu. Dans cette lettre datée du 20 octobre 1956 (3 jours seulement avant l’arraisonnement de l’avion), Khider informe Kiouane et Ferhat Abbas des préparatifs de la conférence de Tunis et des craintes que lui inspirait le comportement des Marocains et des Tunisiens. On peut lire dans cette lettre:  » A mon retour au Caire, j’ai vu Mokkadem . J’avais déjà discuté avec lui avant mon départ pour Belgrade . Alors que précédemment, il se disait toujours d’accord avec nos revendications d’indépendance, cette fois-ci, c’est à dire au cours de mes derniers entretiens avec lui, il s’en est nettement écarté. Il rejoint en cela Bourguiba dont la conception des « étapes » est connue. Mokaddem cite l’expérience tunisienne et nous conseille de la suivre: pourvu, dit-il, que nous ayons la garantie que la solution de compromis qui interviendrait s’inscrive dans la perspective de l’indépendance. Le Sultan du Maroc qui, lui aussi, se démène et se déclare prêt à intervenir dans le conflit par une médiation, n’a pas, à mon avis, une conception bien différente de celle des Tunisiens à propos de la solution à apporter un problème algérien. Ce qui est certain c’est que les Tunisiens et les Marocains ont discuté ensemble de la question algérienne à l’échelle de responsables et ont convenu d’une ligne de conduite commune. Le Sultan est pour une réunion à quatre qui se tiendrait à Rabat sous sa présidence et grouperait: Tunisiens, Marocains, Algérien et Français. A cette réunion il n’y aura aucun ordre du jour. Ce serait une espèce de Genève nord-africain pour un échange de points de vue permettant de trouver une base de départ à des négociations. Pour moi, il ne fait pas l’ombre d’un doute que nos frères de l’Est et de l’Ouest se soient bien concertés sur cette question. Or il tombe sous le sens que si les intéressés se sont concertés sur le moyen, à plus forte raison, ils ont dû se mettre d’accord, en principe tout au moins, sur les grandes lignes de la solution à apporter au problème algérien. D’où le danger de voir nos frères s’embarquer et nous avec eux, dans cette galère. Or, des contacts ont eu lieu – contacts à trois- ensemble ou séparés et nous sommes toujours absents de ce qui est décidé. Il faut qu’ils sachent que nous ne sommes pas prêts à accepter d’être entraînés à une éventuelle réunion à quatre à la veille de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU. il faut leur faire comprendre enfin qu’une telle réunion si elle devait jamais se tenir, doit obligatoirement être précédée d’une réunion à trois. Cette réunion préliminaire à trois doit leur permettre d’aligner leur attitude sur la nôtre vis-à-vis des Français. Ceci suppose bien entendu que nous nous hâtions de prendre le contact direct avec les Tunisiens et les Marocains ». Remarque sur la lettre de Khider Cette lettre de Khider à Kiouane est pleine d’enseignement non seulement sur l’intuition et la prudence, voire la méfiance des dirigeants algériens à l’endroit de l’adversaire, ce qui était tout à fait normal, mais également à l’égard de nos frères Marocains et Tunisiens. Déjà, à cette époque, le jeu diplomatique au plan régional, pratiquait des manœuvres plus ou moins fraternelles et plus ou moins désintéressées. En vérité les Marocains et les Tunisiens étaient pressés de trouver une solution médiane au problème algérien. A cette époque déjà, ils étaient conscients, qu’une Algérie libérée par les armes et par les sacrifices de ses enfants pourrait devenir, plus tard, un partenaire difficile et peu commode. Les Français aussi étaient conscients de la nécessité de mettre un terme, le plus rapidement possible, à la guerre. Mais selon leur optique et leurs intérêts. C’est à dire, par une autonomie assortie de programmes socio-économiques (plan de Constantine, etc) pour garder l’Algérie dans le giron de la « mère patrie ». Bilan des sacrifices algériens en octobre 1956 Une rétrospective, aussi sommaire soit-elle, des efforts du FLN au plan des relations extérieures, durant les deux premières années de la guerre montre amplement que l’action qu’il a menée dans ce domaine, au cours de cette période de la lutte, a enregistré des succès remarquables, tant par leur ampleur que par leurs conséquences sur l’évolution ultérieure de la question algérienne. L’internationalisation de la question algérienne, dès les premiers mois, à Bandoeng d’abord, puis aux Nations Unies ; l’engagement unanime des pays arabes à nos côtés et la construction laborieuse, en dépit de leur défection au plan de la lutte armée, d’un modus vivendi acceptable avec Mohamed V et Bourguiba, furent incontestablement trois succès d’une grande portée pour la poursuite de lutte armée à l’intérieur. Il est indéniable que ces succès à l’extérieur n’ont été possibles qu’au prix d’immenses sacrifices du peuple à l’intérieur du pays. L’extension des opérations dans le nord constantinois (août 1955), le ralliement au FLN, à titre individuel, des dirigeants et des membres de l’UDMA de Ferhat Abbes et de l’association des Oulémas (février 1956) et la rébellion des élus musulmans, « beni oui-oui », traditionnellement favorables à l’assimilation (on ne disait par encore intégration) et au maintien de la France en Algérie, ont bouleversé les données du problème algérien et mis le gouvernement français dans une situation telle que ses choix se limitèrent, dès l’automne 1956, à deux options seulement: la poursuite de la guerre à outrance, avec des moyens accrus en hommes et en matériels ou la recherche d’une solution négociée avec le FLN. Devant ce dilemme, le gouvernement socialiste et Guy Mollet qui dirigeait la France à ce moment là résolurent de manœuvrer pour gagner du temps. Et tout en faisant semblant de rechercher une solution négociée avec le FLN, c’est une guerre totale qu’il décida de poursuivre en Algérie. Ainsi, parallèlement à cette option « tout militaire » qui ne pouvait conduire qu’à des lendemains tragiques (répression généralisée à l’ensemble du territoire, banalisation de la torture et assassinats en série), Guy Mollet entreprit de sonder le FLN d’abord au Caire ensuite à Belgrade et à Rome, sur l’éventualité d’une solution parrainée par Mohamed V et Bourguiba. La découverte inattendue et presque fortuite en 1956 du premier gisement de pétrole à Hassi Messaoud donna à Guy Mollet de nouvelles raisons pour revenir à son intransigeance antérieure. Ce n’est pour cela d’ailleurs qu’il ne fit aucune difficulté pour accepter les offres de services des Israéliens concernant l’espionnage des activités du FLN dans ses activités d’acquisition et de transport des armes et des munitions destinées à l’ALN. Il ne fit aucune difficulté non plus, pour s’engager aux côtés de la Grande Bretagne et d’Israël dans une opération punitive tripartite de grande envergure contre l’Egypte, à ses yeux, source principale de la rébellion algérienne (décembre 1956). L’automne de 1956 fut donc une période de graves périls pour la lutte pour l’indépendance. L’arraisonnement de l’Athos,(15 oct 1956 suivi du détournement de l’avion des cinq dirigeants du FLN (22 octobre 1956), et l’agression tripartite contre l’Egypte (décembre 1956 déjà évoqués), furent trois événements d’une extrême gravité pour la poursuite combat du peuple algérien. Le fait qu’il ait surmonté ces trois épreuves avec succès et que les Algériens aient pu poursuivre la lutte, par la suite, sans déchirures internes irréparables à l’intérieur ni hypothèques sur sa liberté d’action à l’extérieur, témoigne de la force de l’unité et de la volonté du peuple algérien de se libérer du carcan colonial, quel qu’en fût le prix. L’histoire se répète. Cinquante ans plus tard (1991), un autre pays arabe, l’Irak est agressé par une autre coalition internationale occidentale avec la participation de l’Etat hébreu. Bien plus grave encore : de nombreux pays arabes ont prêté leur concours à cette agression contre la révolution et le peuple d’Irak, un des soutiens les plus fermes et les plus généreux de l’Algérie combattante, de juillet 1958 jusqu’à juillet 1962. L’agression tripartite contre Egypte Dans « Autopsie d’une guerre », Ferhat Abbas écrit au sujet de l’agression tripartite contre l’Egypte en décembre 1956: « Nous savons aujourd’hui comment l’expédition franco-britannique de Suez a été préparée et comment elle avorta. Les ministres et les techniciens des trois pays –Angleterre, France et Israël – se réunirent en secret à Sèvres et signèrent un « protocole ». La comédie et le machiavélisme présidèrent à l’établissement du scénario de cette nouvelle aventure coloniale : Israël attaquera l’Egypte. A ce moment la France et l’Angleterre interviendront, non pour condamner l’agresseur et l’arrêter dans son agression mais pour « arbitrer le conflit », en faisant la guerre à l’Egypte. Comprendra qui voudra ! On connaît le reste. Ce plan s’écroule devant la menace de l’URSS, l’opposition des USA et l’indignation des peuples. » L’Egypte, base vitale de la guerre de libération nationale en Afrique La jeunesse algérienne a le devoir de ne pas oublier que l’Egypte des Officiers libres et de Nasser a été, au début, une base vitale pour la notre révolution. Quoi qu’o prétendre maintenant et quelle que fussent les divergences et les conflit qui ont appusé l’Algérie à l’Egypte depuis notre indépendance aucun autre pays au monde, même parmi les plus proches de nous géographiquement et fraternellement, n’a consenti autant de sacrifices ni pris autant de risques en faveur de notre combat, d’abord pour amorcer l’explosion du 1er novembre 1954 et ensuite pour entretenir cette lutte, jusqu’à 1958 années, au triple plan diplomatique, médiatique et militaire. Aucun argument sensé ne saurait être opposé au devoir de mémoire et de gratitude des Algériens vis-à-vis du peuple égyptien. En tout cas, le comportement actuel inadmissible des Arabes, la mauvaise gouvernance, la corruption, les trahisons de leurs dirigeants à l’idéal de l’unité et de la solidarité, la moralité douteuse de nombre de ses responsables et l’inertie des masses populaires du Moyen Orient ne peuvent autoriser les Algériens à renier l’aide décisive de l’Egypte et des cinq autres pays arabes alors indépendants durant les quatre premières années de la lutte. Certes, des différends extrêmement graves se sont développés, par la suite, entre l’Egypte et l’Algérie combattante, contre le complot Ammouri, en 1958, et plus tard en 1973 entre Sadat et nous au sujet de l’unité arabe, de la libération de la Palestine et de la lutte concertée contre l’hégémonie d’Israël. Mais qu’elle que fût la gravité de ces différends, nous ne saurions nous dispenser du devoir de gratitude à l’égard des peuples du Moyen Orient pour leur aide durant nos longues années de braises et de larmes. On connaît la suite de l’agression la résistance populaire en Egypte, les tentatives désespérées de l’armée égyptienne pour contenir l’invasion combinée des Français, des Anglais et des Israéliens et le coup de gong sauveur de Boulganine, le Premier Secrétaire du parti communiste de l’URSS, menaçant d’user de tous les moyens pour arrêter l’agression tripartite contre l’Egypte. La condamnation de l’agression tripartite, au même moment, de par le président des Etats Unis, le Général Eisenhower, contribua définitivement à l’échec de l’agression. Malgré les pertes et les dégâts subis par leur pays, les Egyptiens sont restés fidèles à leurs engagements de solidarité à nos côtés. On peut même affirmer que la fraternité égypto algérienne est plutôt sortie renforcée de cette épreuve de 1956. Il est certain que les stratèges qui avaient conçu, préparé et mis en œuvre ces trois complots de l’automne 1956 contre le peuple algérien ne se doutaient pas qu’ils allaient récolter des résultats aussi négatifs. Pourtant le constat était plutôt amer: les espoirs de paix s’étaient éloignés et la poursuite de la guerre posait de nouveaux problèmes. L’approvisionnement en armes de l’ALN et les conflits nés du Congrès de la Soummam (août 1956) étaient désormais en tête des préoccupations des dirigeants de la guerre de libération. Les revendications territoriales de Allel El Fassi en 1957 A titre d’exemple des méfaits de cette discorde, les cinq leaders détenus à Fresnes sont restés coupés de tout contact pendant deux ans avec la direction du FLN au Caire. Quant aux relations avec le royaume chérifien, il est peu de dire, que l’arraisonnement a provoqué des difficultés certaines dans les relations entre les Algériens et les autorités marocaines Cependant, c’est la question du tracé frontalier entre l’Algérie et le Maroc qui sera à l’origine de la première grande crise entre le royaume et le CCE. En publiant son « Grand Maroc », et en revendiquant de larges portions du territoire algérien, Allel El Fassi prit le risque de tirer le premier boulet rouge marocain sur l’Algérie combattante. Il savait pourtant que ni les dirigeants du CCE, ni ceux du GPRA par la suite, n’avaient qualité pour connaître ni, encore moins, pour s’engager en faveur d’une rectification quelconque de ces frontières.  » Le Grand Maroc » a été édité en 1957, c’est à dire, au moment même où les Algériens étaient engagés dans la terrible bataille d’Alger et la grève de sept jours décrétée par le CCE, en prévision des débats aux Nations Unies sur la question algérienne. En dépit de toutes ces considérations, Allel El Fassi se lança, juste à ce moment là (août décembre 1957), dans une vaste compagne de revendications territoriales ainsi à Immouzer , le 27 août 1957, il affirmait que:  » Le meilleur soutien à demander à nos frères algériens c’est de rendre au Maroc les territoires marocains rattachés à l’Algérie ». Le 20 décembre de la même année, il récidivait à Figuig (120 km au sud d’Oujda) devant une foule de frontaliers marocains et de réfugiés algériens:  » Le sol saharien n’est pas seulement pour nous une délimitation territoriale. C’est une entité économique, une source vitale pour la prospérité de notre pays. Nos frontières naturelles sont délimitées par le trait qui part de Saint Louis du Sénégal à Melilla en passant par la Mauritanie, le Touat, le Gourar. Il en résulte que Colomb-Béchar et Kenadsa entrent dans l’intégrité de notre territoire ». Pis encore, au fur et à mesure que cette campagne haut du dirigeant de l’Istiqlal prenait de l’ampleur, les relations entre les autorités marocaines des zones frontalières et le FLN-ALN connaissaient parallèlement et simultanément de graves difficultés. La marocanisation des réfugies algériens Joignant le geste aux revendications écrites et orales de Si Allel El Fassi, les autorités marocaines locales, conduites par le Pacha de Figuig et les Caids de cette vaste région qui couvre Béchar, Bouarfa et Boudenib, entreprirent derechef de marocaniser les réfugiés algériens en provenance des territoires algériens frontaliers. Les exactions et les brimades qui suivirent, aussitôt, à l’égard des réfugiés qui refusaient d’échanger leurs documents d’identité d’origine contre une carte d’identité nationale marocaine, intervenaient à un moment particulièrement difficile pour l’ALN parce qu’il coïncidait avec l’achèvement du barrage électrifié et le verrouillage de la frontière de Ghazaouet (Nemours) sur la mer jusqu’à Figuig. L’opposition d’éléments qui se prétendaient de l’armée de libération marocaine, (soutenus par les FAR) à tout franchissement de la frontière à travers le couloir de Figuig unique passage encore franchissable dans cette partie de la frontière et l’annonce officielle de pourparlers franco-marocains à Paris sur le contentieux frontalier entre le Maroc et la France en Algérie portèrent la tension dans la zone à son extrême. Comme Bourguiba à Rambouillet un peu plus tard, le Maroc officiel (Palais, gouvernement et Istiqlal) ne se cachait plus en 1958 pour réclamer publiquement à la France des modifications des frontières algéro-marocaines. « Tout le malaise franco-marocain provient de la non délimitation des frontières » déclarait Driss M’hamedi, le Ministre de l’intérieur (Istiqlal). Quoiqu’il en fût, dix jours après cette déclaration de M. M’hamedi, le gouvernement marocain, sur proposition de M. Ahmed Balafredj, Ministre des Affaires Etrangères, créait une commission des frontières et s’entendait avec Paris pour l’ouverture, le plus tôt possible, de négociations bilatérales sur cette question. Le 28 août 1958, le Courrier du Maroc indiquait que « le dossier marocain destiné à la commission des frontières était prêt et que la question sera examinée par la commission mixte franco-marocaine, créée à cet effet ». Paul Balta précise à ce sujet :  » L’Istiqlal avait publié, à l’indépendance du Maroc, une carte du « Grand Maroc » rétablissant l’empire chérifien dans ses frontières du XIVe siècle: il s’étendait jusqu’à Tlemcen, au nord-ouest de l’Algérie, et englobait le Sahara espagnol, la Mauritanie et une partie du Sahara « français » jusqu’à In Amenas. Son chef, Allal El Fassi, avait rappelé les droits du royaume sur les territoires encore occupés par l’Espagne. Mohamed V donnera un caractère officiel à cette revendication, le 25 février 1958, dans un discours prononcé symboliquement à M’hamid, au sud du pays, il affirme sa volonté de « poursuivre son action pour la restitution du Sahara au Maroc ». Il évite cependant de prendre des engagements précis. Etranges coïncidences, cette tension dans les relations entre Algériens et Marocains, dans une zone stratégique de première importance pour la poursuite de la lutte à l’intérieur de l’Algérie, survenait juste après la conférence de Tanger (avril 1958), le soulèvement de la haute hiérarchie de l’armée française en Algérie contre Paris, (mai 1958) et le retour du Général de Gaulle au pouvoir en France (fin mai, début juin 1958). Pour ce qui concerne l’acheminement des armes et des munitions vers les wilayas de l’intérieur, les dirigeants algériens constataient que plus rien ne franchissait la frontière au nord de Figuig. Par contre, dans la partie sud de la frontière, et tout particulièrement dans la zone Tendrara- Bouarfa – Figuig – Beni Ounif, le barrage ne parvenait pas à empêcher totalement le franchissement de la frontière. De ce fait, préserver cette zone et la protéger contre toute entrave au passage était devenu une question de vie ou de mort pour l’ALN (wilayas V, IV et III notamment). Dans un rapport sur l’état des relations algéro-marocaines adressé au GPRA, daté du 1er octobre 1958, Abdelhafid Boussouf, Ministre de l’Armement et des Liaisons Générales, lançait un véritable SOS :  » Les entraves faites à notre lutte par le gouvernement marocain, les difficultés sans cesse provoquées à notre logistique, les exactions sans nombre dirigées contre nos réfugiés, jusqu’à la quiétude même qu’on nous refuse pour mener à bien notre combat, tout cela a contraint de dénoncer aux gouvernement
  4. bousselham dit :
    Le Moudjahid Abdelkader Bousselham Allah yarahmou , décédé le 25 décembre 2010 à Alger, avait confié au journal « Le quotidien d’Oran », avec l’aimable autorisation de son éditeur, la publication de larges extraits de son livre intitulé « La Diplomatie algérienne de la guerre d’indépendance ( 1954-1962) » à paraître à Alger , en avril, 2011 aux éditions Mansouria dirigées par Hamid et Gizlaine Bousselham DES RELATIONS DU FLN, DE L’ALN ET DU GPRA AVEC LE ROYAUME CHERIFIEN Par Abdelkader Bousselham – La résistance du peuple marocain à la suite de la déposition et l’exil de Mohamed V, le 20 août 1953 – L’offensive combinée ALN-ALM de l’automne 1955 – L’opposition des dirigeants de l’Istiqlal à la poursuite de la lutte armée, ensemble avec les Tunisiens et les Marocains – L’implantation du FLN dès fin 1954 – Octobre 1956, la fraternité et la solidarité algéro-marocaine à l’épreuve – C’était aussi un complot contre nos deux peuples – La France aux bancs des accusés – La méfiance de Khider à la veille de la Conférence tripartite prévue à Tunis le 23 octobre 1956 – Les revendications territoriales de Allel El Fassi en 1957 – L’ALN et les réfugiés algériens des zones frontalières face aux difficultés de l’Istiqlal et des autorités marocaines du Maroc Oriental – L’entente et la solidarité retrouvées – La convention algéro-marocaine sur la coopération en matière de sécurité et de lutte contre les réseaux français et les traîtres. La résistance du peuple marocain après la déposition de Mohamed V, le 20 août 1953 Au moment du déclenchement de la guerre de libération en Algérie, le Maroc vivait, depuis deux années déjà, une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Le 20 août 1953, le roi Mohamed V et ses deux fils (Hassan et Abdallah) avaient été exilés sans ménagement en Corse puis à Madagascar, tandis qu’à Rabat, l’usurpateur Ben Arafa, proclamé sultan par les Français dès le lendemain, s’était mis à apposer docilement le sceau séculaire alaouite sur tous les textes législatifs (dahirs) que lui présentait le général Guillaume, le Résident Général. Le choc a été terrible pour le peuple marocain. Cependant, après une courte période de désarroi, il se reprit et peu à peu se lança dans la résistance armée. Et c’est ainsi que dès 1954, les patriotes marocains commencèrent à se manifester par des actions à Casablanca, Rabat, Fès, Oujda et Meknès. Ben Arafa lui-même faillit laisser la vie entre les mains d’un fidaï particulièrement téméraire à Rabat, près de la mosquée du Méchouar. El Glaoui, le Pacha de Marrakech échappa de justesse, lui aussi, à une grenade lancée par un fidaï lors de la prière du vendredi à la mosquée d’El Koutoubia à Marrakech. Le bon peuple marocain, écrasé par l’oppression et par les problèmes de survie que lui imposait un système exploiteur terriblement sévère, tant du fait du colon, du Makhzen et de l’administration française du protectorat que de l’exploitant national, était cependant profondément croyant et même crédule et fataliste. Chaque soir de pleine lune, des milliers de femmes et d’enfants, scrutaient attentivement le ciel, pour s’assurer que les traits du roi bien aimé, enlevé par les « mécréants », étaient toujours là, et qu’il continuait de veiller de là-haut sur son bon peuple fidèle. Voir et entendre cette foule, ces youyous et ces prières ardentes adressées à Allah pour qu’il prenne soin de Sidi Mohamed Ben Youssef et des prince et qu’il les ramène à bon port, chez lui, tout de suite, était un spectacle étrange et poignant à la fois. Il traduisait très certainement une grande douleur collective. Mais c’était aussi un message d’espoir et de solidarité nationale que les femmes marocaines envoyaient à toutes leurs sœurs et à tous leurs frères du royaume, tous les soirs de pleine lune. Autosuggestion collective, naïveté, analphabétisme politique? Peut-être! Mais aussi et surtout quel message d’attachement et de fidélité à Mohamed V! Au demeurant, face à une police de tueurs et de tortionnaires sans foi ni loi, dirigés par El Glaoui, assisté par les grands caïds du royaume et par le gouverneur de Casablanca, Boniface, qui arrêtaient, séquestraient, torturaient et assassinaient à volonté, le peuple marocain tint bon et ne courba pas l’échine. Paul Balta dans un article du journal le Monde du 21-22 août 1983, intitulé « La déposition de Mohamed V » présente l’odieux Boniface ainsi: « Paternaliste, autoritaire, efficace, ayant le génie de l’intrigue et un parfait mépris de la légalité, Boniface, chef de la région de Casablanca, qui a fait toute sa carrière au Maroc, sera l’âme damnée des résidents généraux (des gouverneurs). Sa conception? Une phrase la résume dans sa vulgarité. Quand, légitimement, le sultan voulait s’occuper de politique, il le qualifiait de « Führer » et ajoutait: « C’est un emmerdeur, il devrait rester avec ses femmes, sa ménagerie, ses singes et tout le reste ». L’offensive combinée de l’ALN-ALM de l’automne 1955 L’entrée en guerre des Algériens contre la France galvanisa l’énergie des patriotes marocains et rendit l’espoir à tous ceux qui doutaient encore, peu ou prou, du retour pourtant inéluctable du roi et de la restauration – tout aussi inéluctable – de l’indépendance nationale du Royaume chérifien. Et ce fut l’explosion de colère du 20 Août 1955 dans tout le Royaume chérifien. Le même jour et pour commémorer, en commun avec le peuple marocain, l’anniversaire de la déposition de Mohamed V (20 août 1953), l’ALN lançait une offensive téméraire et fulgurante dans tout le nord Constantinois. Les pertes en vies humaines furent terriblement lourdes, notamment à Skikda (ex-Philippeville). Mais c’est ce jour là que l’ennemi réalisa enfin qu’il avait affaire à une véritable guerre de libération nationale et que le FLN-ALN la menaient intelligemment contre lui, sur l’ensemble du territoire national. Quelques semaines après, le « Dina » accostait près de Nador. Une importante cargaison d’armes et de munitions et une dizaine de cadres FLN étaient à bord : la moitié de la cargaison était pour l’ALN. L’autre moitié était destinée à la résistance marocaine qui commençait à s’organiser dans le Rif. Ce sont ces armes qui ont permis à l’Etat major de la wilaya V (dirigée alors par Ben M’hidi, assisté de Boussouf et Boumediene) de lancer une offensive dans toute l’Oranie, qui était restée en léthargie, depuis novembre 1954, d’ordre de Boudiaf et Ben M’hidi, dans l’attente des renforts attendus. Jamais la popularité des Algériens n’a été aussi grande au sein des masses populaires marocaines. Jamais actions d’éclat, tant dans le nord constantinois que dans l’Oranie, n’ont été aussi opportunes ni aussi chaleureusement applaudies par les frères Marocains, que celles de l’ALN, à cette époque. Pour tous, désormais, les combattants algériens étaient les vrais libérateurs de tout le Maghreb. « Sans le 1er Novembre et les sacrifices des moudjahidine Algériens, répétait-on partout au Maroc, il est probable que rien n’aurait changé dans les trois pays du Maghreb. » Ce n’était pas l’avis de tous les dirigeants de l’Istiqlal à l’égard des Algériens. Pour résumer sommairement cette démarche de Allel El Fassi et des autres dirigeants du Parti, on peut dire, en parodiant le fabuliste, que tout l’art et toute l’intelligence du leadership marocain a consisté à ménager, coûte que coûte et simultanément, la chèvre, le choux et le loup, c’est à dire l’Algérie, cette (chèvre) téméraire et incontrôlable, sans pour autant compromettre l’avenir de leur pays (le choux) en indisposant gravement la France (le loup). Mais au delà des difficultés que cette gymnastique imposait aux dirigeants de l’Istiqlal d’autres craintes et d’autres mobiles, pas toujours avouables, étaient sous-jacents. Issus presque tous de la bourgeoisie fassie, des universités françaises ou de l’Université Islamique d’El Qaraouiyine, les dirigeants de l’Istiqlal étaient plutôt pragmatiques, prudents et pondérés. Ce qui est sûr ; c’est qu’ils n’étaient pas du tout révolutionnaires. Tous, en tout cas, avaient l’inconnu en horreur et singulièrement lorsque cet inconnu pouvait se présenter à leurs yeux sous la forme de djounoud marocains d’origine paysanne et prolétarienne, victorieux, assoiffés d’égalité et de liberté, aux commandes dans Rabat, la capitale politique du royaume, libérée par les sacrifices du peuple marocain en armes ou dans Casablanca, la capitale économique, sous contrôle des « damnés de la terre » des Carrières Centrales ou de Derb El Fida. Le retour du Sultan sur son trône Les dirigeants du FLN au Caire étaient parfaitement au fait de l’opposition des dirigeants Istiqlaliens à toute aventure révolutionnaire au Maroc et que pour eux, le but suprême à atteindre étaient le retour d’exil du Roi et l’abrogation du traité du protectorat. A vrai dire, ils n’avaient pas de programme d’union maghrébine ni de coordination économique, sociale on diplomatique entre les trois pays d’Afrique du nord Pour éviter une défection prématurée des Marocains, le FLN entreprit au Caire, dès novembre 1954, des démarches pressantes auprès des dirigeants Istiqlaliens, pour les inciter à renforcer et à amplifier les actions armées des fidaiyine dans les grandes villes du royaume. Dans cette optique, le Docteur Benaboud signa avec Aït Ahmed, en septembre 1955, (un mois à peine après l’offensive du Nord Constantinois), « une charte qui engageait les Algériens, les Marocains et les Tunisiens (tendance Salah Ben Youssef) à rester unis dans « une lutte commune et indivisible, donc incompatible avec des cessez-le-feu séparés ». L’offensive de l’ALN dans l’Oranie et les premières escarmouches de l’ALM dans le Rif précipitèrent les événements à la fin. Vivement préoccupée par les périls qu’une alliance militaire algéro-marocaine scellée sur les champs de bataille, pouvait constituer pour sa survie en Afrique du Nord la France décida de jeter du lest et, tambour battant, fit revenir Mohamed V de son exil malgache, le mois suivant (30 octobre 1955) avant de proposer aux émissaires du monarque chérifien, à la Celle Saint Cloud, près de Paris, « l’indépendance dans l’interdépendance ». Le Roi, le prince héritier Moulay Hassan et tout le leadership de l’Istiqlal acceptèrent sans difficulté la proposition française. En fait, elle comblait leurs vœux dès lors qu’elle leur assurait une indépendance protégée, sécurisée et financée par la France. Nouvelles conversations FLN-Istiqlal au Caire De nouvelles conversations FLN-Istiqlal eurent alors lieu au Caire. En dépit du plaidoyer d’Abderrahmene Yousfi , un des lieutenants les plus proches de Mehdi Ben Barka, et des interventions véhémentes d’Aït Ahmed et de Ben Mhidi en faveur du respect de la Charte algéro-maroco-tunisienne de septembre 1955, les Marocains demandèrent une suspension des combats, (de quelques mois), dans le Rif ainsi que dans le reste du royaume. Le 2 mars 1956, le Maroc était restauré dans toute sa souveraineté nationale. Dès lors, le FLN n’avait d’autre choix que de respecter la volonté du peuple marocain et de ses dirigeants. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Abane Ramdane, au nom du CEE, dépêcha à Rabat une importante délégation du FLN conduite par Cheikh Larbi Tebessi et Cheikh Mohamed Kheireddine, (ce dernier comme premier représentant permanent du FLN auprès du Palais royal chérifien) pour saluer Mohamed V, de nouveau sur le trône de ses ancêtres, et représenter l’Algérie combattante aux cérémonies officielles organisées à l’occasion de cet événement historique. La cinquième phase (août 1953 – mais 1955) fut courte mais bien plus intense. C’est en effet au cours de ces deux années terribles que le peuple marocain fit l’union sacrée autour du souverain en exil et manifesta sa volonté d’arracher son indépendance nationale. Les émeutes populaires, le même jour que l’insurrection du nord Constantinois (20 août 1955), déjà évoquées, persuadèrent les dirigeants français qu’une concertation entre les Algériens et les Marocains était à l’origine de ces évènements . Ironie de l’histoire, dès le retour du Sultan à Rabat, le devenir des résistants de l’ALM et ceux de la moukawama (résistance nationale)s’est posé aux autorités du Royaume. L’Istiqlal demanda et obtint du prince héritier Moulay El Hassan, en sa qualité de connaissant chef de l’armée Royale marocaine, alors en sa qualité de Prince héritier que les groupes de l’ALM fussent dissous immédiatement et que leurs éléments fussent invités à s’intégrer dans les unités de l’armée royale marocaine (futur FAR) en voie de constitution. Quant aux récalcitrants, Moulay Hassan et Allel El Fassi étaient d’avis qu’ils devaient être marginalisés et si nécessaire mis à l’écart définitivement. Le massacre de 5000 jeunes marocains au Sahara Occidental, par l’aviation française et les tercios espagnols, au début de février 1958, à la veille du bombardement de Sakiet Sidi Youssef en Tunisie, mit un point final, et pour longtemps, à toute velléité des patriotes marocains d’aider leurs frères algériens par une action armée contre les forces militaires françaises restées dans le Royaume. Le FLN au Maroc Quoiqu’il en fût de ces terribles événements et de ces massacres de 5000 jeunes patriotes du Maroc, de Mauritanie et du Sahara Occidental (opération Ouragan et Ecouvillon de 1958), les militants du FLN au Maroc, débarrassés dès mars 1956 de la présence militaire et de la police françaises, purent enfin sortir de la clandestinité. En quelques mois, Boudiaf dont le QG était dans les environs immédiats de Tétouan, secondé par Allal Thaalabi, lui-même assisté par une équipe de cadres algériens du Maroc entreprit de constituer les premiers réseaux du FLN et de mobiliser l’importante communauté algérienne qui résidait dans le royaume. L’effort de guerre et l’engagement de cette communauté prirent plusieurs formes, jusqu’à la victoire, en juillet 1962. Il importe de souligner, à ce sujet, que contrairement à ce qui se passait à ce moment là en France, au sein de l’émigration algérienne, (guerre fratricide entre FLN et MNA), la communauté algérienne du Maroc se rallia unanimement, dès le début, au FLN et au FLN exclusivement. Aucune discordance n’a été signalée, ni en faveur du MNA, ni, encore moins, en faveur de la puissance coloniale. Il y a lieu de noter également les contributions financières des Algériens du Maroc et des réfugiés à l’effort de guerre de l’intérieur. Comme nous le verrons, plus loin, dans le chapitre consacré aux finances extérieures de l’Algérie Combattante, la contribution des Algériens du Maroc fut substantielle. Toute la wilaya V et les réfugiés au Maroc ont bénéficié de la mobilisation des Algériens du Maroc. A tel point que Abbane Ramdane s’est littéralement fâché contre Boussouf en constatant que la trésorerie disponible de la wilaya V disposait d’un milliard de francs, début 1958, alors que d’autres wilaya n’avaient plus un sou en caisse. C’est au cours de son passage à Oujda, fin 1957, après la bataille d’Alger, que Abbane fit ces constations. Dahleb était avec lui, tandis que Krim et Ben Khedda avaient fui Alger par l’est du pays via la Kabylie et les Aurès. Quoiqu’il en fût de cet incident de Abbane avec Boussof, fin 1957, une des caractéristiques de cette mobilisation générale de la communauté algérienne du Maroc fut le don de soi de ses jeunes. Avec une insistance souvent émouvante, ils s’impatientaient bruyamment pour se présenter devant le Conseil de révision itinérant, que l’organisation avait mis sur pied, en vue de rejoindre au plus tôt les jeunes de leur âge qui s’entraînaient déjà dans les camps de l’ALN, aux frontières algéro-marocaines. Une autre caractéristique de cet engagement fut, très certainement, la mobilisation de tous, s’ingéniant, dans la plus ardente et la plus patriotique des compétitions, à faire mieux que l’autre pour servir concrètement le pays. Les uns s’étaient spécialisés dans la récupération des armes et des munitions dans les casernes de l’armée française restée au Maroc, après de l’indépendance. D’autres « travaillaient » dans la démobilisation et la désertion des tirailleurs algériens qui en faisaient encore partie. Pour la plupart, ces tirailleurs algériens revenaient d’Indochine où ils avaient acquis une grande expérience dans la guérilla. Tous les jours, des dizaines de ces tirailleurs désertaient leurs unités, avec armes et bagages (950 armes individuelles ont été « récupérées » de cette façon et mis aussitôt à la disposition de la wilaya V en 1955 et 1956. Au cours de la guerre, nombre de ces déserteurs algériens de l’armée coloniale ont fait le sacrifice de leur vie dans les rangs de l’ALN, les armes à la main, à l’intérieur du pays. Pour la plupart, ils n’avaient aucune formation politique et apparemment aucune raison matérielle de prendre les armes contre la France. Mais l’amour viscéral de la patrie, a été le plus fort, chez eux comme chez des millions d’autres Algériens en Algérie, au Maroc et ailleurs. D’autres déserteurs, dont des officiers de l’armée française les ont rejoints après. La guérilla était peu connue alors. Or, au Viêt-nam, d’où ils revenaient tous, c’est à la guérilla imaginée, organisée et érigée par le Viet Minh en un art de lutte armée tout à fait nouveau, que ces tirailleurs déserteurs,et officiers, avaient eu à faire. C’est donc tout à fait naturellement qu’une fois devenus instructeurs ou sous-officiers au sein de l’ALN, ils ont enseigné à leurs djounouds, au cours des stages de formation, ce qu’ils savaient de mieux, c’est-à-dire la tactique, les stratagèmes, les techniques et les ficelles de la guérilla. A noter que par la suite, l’ALN accueillit, à côté des élèves officiers algériens, des stagiaires envoyés par les mouvements de Libération africains, en vue de leur initiation au métier des armes et à la guérilla. Nombre de ces stagiaires de l’Afrique subsaharienne sont devenus, par la suite, d’illustres combattants de la libération de l’Afrique et des personnages de premier plan, après l’indépendance de leur pays respectif. Mandela (Afrique du Sud), Samora Machel, le Président Chisano (Mozambique), Agostino Neto et Cabral (Angola) et nombre d’illustres dirigeants africains, bénéficièrent de ces stages dans des camps de l’ALN. Il y a lieu de relever souligner également, au sujet de toutes ces activités algériennes à l’intérieur du royaume ou à ses frontières, qu’en dépit du fait que le gouvernement marocain affrontait une multitude de problèmes pour organiser le pays, pour préserver l’ordre et la cohésion au sein de la Nation, et surtout pour éviter des actions de l’ex armée de libération marocaines ou de la Moukawama il ne s’est pas opposé, au début du moins, aux activités du FLN au sein de la communauté algérienne ni à l’implantation de l’ALN aux frontières. Le FLN au Maroc profita largement de ces facilités à tel point que tout le Maroc Oriental est devenu rapidement zone réservée et protégée algérienne et base arrière de la wilaya V. Oujda hébergeait tous les services techniques du MALG (écoutes radio, chiffre, transmissions), les écoles spécialisées des cadres du FLN, à la direction de l’organisation de santé militaire et du Croissant Rouge. Quant aux camps d’entraînement et de stockage, tous les propriétaires terriers algériens et marocains de la région ont été mobilisés. Leurs vastes domaines de la Moulouya, d’Ahfir et de Berkane étaient devenus progressivement des bases fortifiées de l’ALN*. Auparavant, l’armée de libération marocaine les avait largement utilisées. De nombreux propriétaires et fellahs marocains de la région les ont imités par la suite en mettant leurs biens, leurs moyens matériels et modestes deniers à la disposition de leurs frères algériens de l’ALN. L’hospitalité dont bénéficiaient les djounoud dans les bourgades de la plaine d’Ahfir, Berkane, Nador comme sur les flancs du Rif étaient souvent émouvante. Certains paysans marocains de la région ont même hypothéqué leurs biens pour continuer à faire honneur à leurs hôtes. Quant à ceux qui n’en avaient pas les moyens, ils se mettaient à la disposition des unités de l’ALN des frontières et demandaient à endosser l’uniforme. En accord avec les autorités marocaines officielles, soucieuses de ne pas impliquer le royaume dans la guerre d’Algérie, l’offre des volontaires marocains ne fut pas prise en considération. Automne 1956 : La fraternité algéro-marocaine à l’épreuve La tolérance des autorités marocaines était apparemment accordée de bonne grâce mais dès que les activités du FLN ont atteint un certain seuil, Moulay Hassan a entrepris des démarches à Madrid auprès de M’hamed Yousfi, notre Représentant permanent en Espagne puis auprès d’Abderrahmane Kiouane, lors d’un passage de ce dernier dans la capitale espagnole, le 12 février 1957, pour demander au FLN de mettre de l’ordre dans ses rangs au Maroc. * *Auparavant, l’armée de libération, marocaine les avaient largement utilisées. Quelques mois auparavant, au cours de l’automne 1956, les relations algéro-marocaines avaient connu les premières tensions sérieuses. L’arraisonnement de l’Athos, au large de Nador, le 16 octobre 1956, suivi, quelques jours après (le 22 octobre) par le détournement, par les forces aériennes françaises, de l’avion marocain qui transportait Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lachref, de Rabat à Tunis, en vue de la conférence tripartite qui devait élaborer la plate-forme de la paix en Algérie furent, sans aucun doute, les premiers revers extérieurs graves de l’Algérie combattante à l’extérieure et la cause principale d’une première tension non moins grave entre le gouvernement chérifien et le FLN. L’arraisonnement de l’Athos, si près des côtes marocaines, par la marine de guerre française, fut un coup dur pour l’ALN, privée ainsi d’une importante cargaison d’armes et de munitions constituée de 2000 fusils, 250 mitraillettes Beretta, 75 mortiers et 40 mitrailleuses. Pourquoi cet échec, si près du but et en un tel moment ? Avons nous été trahis, et dans ce cas, par qui ? Des imprudences ont-elles été commises lors du recrutement de l’équipage ? Et le commandant, n’a-t-il pas fait trop confiance à son radio, un ressortissant grec qu’on a présenté par la suite comme un agent double au service des Français ? Et surtout, pourquoi le commandant l’a-t-il laissé s’introduire dans la cabine radio, à quelques dizaines de miles du but, pour lancer des messages ? Par ailleurs, n’avons-nous pas fait trop confiance aux équipes et aux autorités marocaines du port de Nador, en charge de la réception et du déchargement du bateau ? Troublante coïncidence que la simultanéité de l’arraisonnement de l’Athos avec la première opération de piraterie aérienne de l’Histoire dont Ben Bella et ses frères d’armes furent victimes au large d’Alger, le 22 octobre 1956 c’est a dire une semaine plus tard , plus troublant encore ; ces deux revers eurent lieu, l’un et l’autre, du Maroc. La conférence de Tunis, annulée sine die On sait que le Sultan du Maroc plaçait le conflit algérien au premier rang de ses préoccupations. Il redoutait tout particulièrement les conséquences de la prolongation d’une « guerre sauvage » en Algérie sur l’opinion publique marocaine. Il redoutait également les inconséquences de l’Etat major français en Algérie. Le haut commissaire de France à Rabat A. L. Dubois écrit à ce propos : « Avec beaucoup de gravité, il m’a prié de faire connaître au plus tôt à mon gouvernement, que si cette éventualité se produisait, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, répondre de l’attitude du peuple marocain. Il n’entendait pas apporter une aide quelconque aux Algériens mais il craignait une réaction sentimentale de son peuple devant les excès d’une guerre totale » Clarifiant sa position à l’égard des Algériens et des Français, le Sultan déclare alors à Oujda : « La France doit trouver une solution qui, tout en donnant satisfaction aux aspirations du peuple algérien à la liberté, respecte l’intérêt supérieur de la France et garantisse les intérêts des Français qui ont choisi de rester en Algérie » De son côté, Bourguiba, à l’issue de ses entretiens à Paris, avec Guy Mollet, en Octobre 1956, déclarait au Monde qu’il était « impossible qu’entre le Maroc et la Tunisie indépendants, une Algérie soumise à une domination étrangère puisse subsister ». Pour en sortir, il suggère « la création d’un ensemble nord africain associé à la France ». On sait également que le Prince héritier Moulay Hassan avait préparé cette rencontre de Tunis et qu’à cet effet il s’était rendu à Paris, au début du mois d’octobre 1956, pour rencontrer le premier ministre Guy Mollet ainsi que diverses personnalités françaises. Le Roi voulait absolument mettre toutes les chances à profit et à cet effet, évaluer correctement les chances de succès d’une médiation entre le FLN et le Gouvernement français. Pour les dirigeants algériens, les propos de Bourguiba, ajoutées au discours du Sultan à Oujda, et aux entretiens à Paris du prince héritier Moulay Hassan avec des membres du gouvernement de Guy Mollet et avec des personnalités françaises de premier plan, ont constitué autant d’encouragements à se rendre à Tunis, le 22 octobre 1956. A ce sujet, « le Monde » dès le 7 octobre 1956 révélait sous le titre « Le Prince Hassan à Paris » : « Vingt quatre heures après le discours historique de Sa Majesté le Sultan à Oujda s’étaient à peine écoulées, que le Prince Hassan demande à l’ambassadeur de France Louis Dubois de mettre son avion personnel à sa disposition pour se rendre de toute urgence à Rabat puis à Paris. Et c’est ainsi que le diplomate français connut l’identité de la personnalité marocaine choisie par le Sultan pour soumettre son offre de médiation au Gouvernement français. L’arrivée du Prince à Paris provoqua une grande surprise dans tous les milieux, qu’ils fussent favorables à cette mission ou hostiles. Ces derniers furent rapidement rassurés en constatant que le prince héritier chérifien n’était porteur d’aucune solution mais qu’il était venu à Paris uniquement pour s’informer jusqu’à quelles limites les concessions françaises pourraient aller et, réciproquement, jusqu’à quel point les dirigeants algériens devraient céder. Le Prince chérifien a également indiqué que le sultan ne pourrait intervenir pour mettre les deux parties face à face et travailler ensuite à rapprocher leurs points de vue respectifs que si ces éléments de base étaient préalablement réunis » . « Le Monde » ajoute : « La question principale qui se pose concerne la France et l’éventualité pour elle de reconnaître le droit des Algériens à l’indépendance. Si la réponse à cette question est négative, toutes les tentatives éventuelles des Marocains ou des Tunisiens seraient vouées à l’échec. Si, par contre, elle est positive, les uns et les autres déploieront tous leurs efforts auprès de leurs amis algériens pour qu’ils s’engagent à sauvegarder les intérêts des Français d’Algérie ainsi que ceux de la France ». De son côté, l’hebdomadaire socialiste « Demain » écrivait quelques jours plus tard, à ce sujet également: « La situation politique (en Algérie) a profondément changé depuis trois mois. A cet égard, nous devons inlassablement répéter que la situation s’est dégradée, tant au plan moral qu’au plan politique « La rupture entre les deux communautés (d’Algérie), c’est à dire entre les musulmans d’un côté et les Européens de l’autre, est désormais consommée. « …. Il est clair que nous sommes tout près de nous lancer dans l’étape de la solution politique de la question algérienne ». « Demain » conclut cet article du 12 octobre 1956 par cet avertissement solennel : « Le mois d’octobre (1956) sera un mois décisif en ce qui concerne notre politique algérienne. Il est essentiel que nous en soyons convaincus et que le Gouvernement agisse en conséquence et saisisse enfin l’ultime opportunité qui se présente (maintenant) en vue d’une solution pacifique du problème algérien ». Dix jours plus tard, par la faute de Max Lejeune et de Lacoste , pour ne citer que ces deux ministres français personnellement impliqués dans l’arraisonnement de l’avion marocain, tous ces espoirs s’évanouissaient d’un seul coup pour près de six ans. Les réactions de Guy Mollet après le détournement de l’avion de Ben Bella et des autres dirigeants du FLN Trois jours après ce rapt, Guy Mollet, changeait complètement d’attitude. Niant tout, il se livre le 25 octobre 1956 à de vives remontrances à l’adresse du Maroc et de la Tunisie. A l’entendre, cette invitation adressée par le Sultan aux chefs de la rébellion était non seulement une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures de la France, mais constituait également une violation des engagements formels donnés, au nom de son père, par le Prince héritier Moulay Hassan, au cours de sa visite à Paris, trois semaines auparavant. Se basant apparemment sur des sources françaises exclusivement, Samya Machat précise: « Le prince s’est engagé sur l’honneur à ce que les contacts pris avec les Algériens conserveraient un caractère discret et même secret. Quant à Bourguiba, il a uniquement mentionné la possibilité d’entrer en contact avec des personnalités algériennes comme Ferhat Abbes ou le Dr. Ahmed Francis. Or le Maroc et la Tunisie ont rompu cet engagement » Quelques jours plus tard, Bourguiba se déchaîne à son tour contre le Sultan et le Prince héritier Moulay Hassan et les accuse tous deux d’avoir eu envers cette affaire une attitude inspirée davantage par l’orgueil et le désir de paraître que par une volonté réelle de contribuer à la solution du problème algérien. Qui croire ? Guy Mollet? Moulay Hassan ? Bourguiba? Cinquante ans après ces événements. Aucune réponse, sûre et absolument incontestable ne lui a été donnée jusqu’à présent. La riposte du peuple marocain à l’arraisonnement de « l’avion des cinq » Le peuple marocain quant à lui, ne tarda pas à délivrer sa réponse. Dans un premier temps, de nombreux appels furent adressés au gouvernement français pour qu’il libère les dirigeants algériens. Ils n’eurent aucun écho auprès de Guy Mollet, plutôt soucieux, dès le forfait accompli, de couvrir le ministre résident Lacoste et le ministre des armées Max Lejeune, co-auteurs du Ok donné à l’aviation militaire française pour intercepter l’avion marocain. Bien évidemment, la conférence tripartite de Tunis fut annulée sine die et Mohamed V rentra à Rabat, ulcéré par le manquement d’égards du gouvernement français et par le sabotage de cette tentative de paix. Le peuple marocain, terriblement affecté lui aussi par l’outrage fait à son souverain et au Maroc tout entier, entreprit, dès le lendemain du rapt de l’avion, de laver l’honneur national. Et c’est ainsi que les Marocains profitèrent de l’événement pour régler quelques vieux comptes restés inassouvis, tant avec les colons qu’avec les intérêts français dans le royaume. C’est à Meknès, où le FLN disposait d’une bonne organisation de militants aguerris et de sympathies fraternelles dans la jeunesse patriotique marocaine, que les émeutes furent les plus sanglantes et les pertes en vies humaines les plus lourdes: 45 morts et des blessés par centaines. A Rabat, les jeunes manifestants saccagèrent les magasins français, envahirent l’ambassade de France et brûlèrent le drapeau tricolore. Les diplomates et le personnel de l’ambassade ne durent leur salut qu’à l’intervention musclée de l’armée royale. Partout ailleurs, dans les autres villes du royaume, les mêmes scènes de colère populaire, des morts et des blessés. C’est ainsi qu’en plus de Meknès, les émeutes ensanglantèrent, Fès, Khouribga (mines de phosphate), Casablanca, Mohammadia et Oujda, ainsi que d’autres villes et durèrent toute une semaine. Le palais royal, atterré par ce désastre et craignant l’exploitation de ces désordres par la moukawama de Casablanca et les éléments irréductibles de l’ancienne armée marocaine du Rif entreprit, de rétablir l’ordre, fermement, partout. Les militants du FLN, admirables de dévouement et d’intelligence politique, prêtèrent main forte, par l’exemple et par le verbe, en vue du retour au calme sur l’ensemble du territoire. Peu à peu, la vie normale reprit ses droits. Un fait est certain, les liens de fraternité et de solidarité entre les Marocains et les Algériens sortirent considérablement raffermis de cette épreuve qui aurait pu provoquer une cassure durable et irréparable entre l’Algérie combattante et le peuple marocain. De ce côté au moins, «ils» n’avaient pas réussi. Cette fraternité engagée du peuple marocain aux côtés de leurs frères algériens a pris d’autres formes. Les syndicalistes, les hommes de lettres, les étudiants et même les goumiers marocains de l’armée française, tels ceux qui étaient en opérations dans les Aurès, en Algérie, en 1955 ont pris fait et cause pour le combat des Algériens et se sont engagés à leurs côtés. Les liens de fraternité et de solidarité entre le peuple algérien et le peuple marocain, face au colonialisme français n’osait pas manifesté exclusivement dans le Rif ou dans les plaines du Maroc occidental. La révolte des goumiers marocains et des tirailleurs algériens dans les Aurès A cet égard, la sédition des dix compagnies de goumiers marocains engagés par l’Etat major français dans les Aurès au début de la guerre de libération de l’Algérie devait nous rappeler cette fraternité et cette solidarité entre les deux peuples connaissait pas de frontière Cet épisode peu connu mérite qu’on s’y attarde un peu. C’est d’autant plus nécessaire que dans cette affaire, l’Etat Major français s’est trouvé confronté à l’acte de rébellion collective le plus grave de la guerre d’Algérie. Voici les faits : Dans un premier temps, les goumiers marocains refusent de se battre et exigent leur retour au Maroc. Les échos des discussions franco-marocaines en vue du retour du Roi Mohamed V sur son trône et « le travail » du FLN sur le moral de ces goumiers ne sont pas étrangers à leur rébellion. Montagnards originaires du Moyen Atlas pour la plupart, connus pour leur piété et leur fraternité berbère à toute épreuve, parlant le Chleuh et comprenant aisément le patois des Chaouiyas des Aurès, la sale guerre qu’on leur faisait faire contre leurs frères de race et de religion a fini par les révolter. Ne recevant aucune réponse à leur demande de rapatriement, les goumiers marocains passent à l’action et enferment leurs officiers. Bien évidemment, ils gardent leurs armes et exigent de partir avec leurs officiers prisonniers, comme boucliers humains. Soucieux d’éviter le pire à ses officiers prisonniers des goumiers, l’Etat Major français cède et évacue toutes les compagnies vers le Maroc. Les goumiers ont tenu parole et ont libéré immédiatement les officiers qui étaient leurs prisonniers. La rébellion des goumiers a fait tâche d’huile. Et c’est ainsi qye les tirailleurs algériens et marocains ont voulu les imiter. Pour éviter une réédition de l’affaire des goumiers, tout le 7ème régiment de tirailleurs marocain a été aussitôt évacué sur l’Allemagne . Les tirailleurs algériens ne bénéficièrent pas de cette indulgence. Et c’est ainsi que les 150 hommes engagés dans le secteur de Guelma ont également tenté de passer avec armes et bagages à la révolution. Ces 150 hommes ont laissé leur vie dans leur tentative, après une résistance héroïque aux paras de Bigeard appelés à l’aide par le général Vanuxen, l’auteur des célèbres instructions : « Tirez sur tout ce qui bouge ». C’était aussi un complot contre nos deux peuples Pour résumer les manifestations populaires qui ont eu lieu à la suite de l’arrestation de Ben Bella et de ses frères d’armes il est indéniable qu’ils furent une démonstration indéniable et de la symbiose entre les deux peuples. Les militants du FLN furent très actifs durant ces événements et prenaient souvent la direction des manifestations. D’autres, très ostensiblement, lançaient des appels au calme. Les responsables marocains, en proie à la panique, suppliaient les dirigeants Algériens de faire quelque chose pour calmer les esprits. Mais personne n’était dupe ni au sein des masses populaires marocaines ni parmi les Algériens : Pour tous, les responsabilités, dans l’arrestation des cinq dirigeants algériens, étaient d’abord marocaines. Si le FLN ne pouvait pas encore le dire ouvertement, il a profité des manifestations pour exprimer sa colère aux côtés du peuple marocain. Mais à l’état-major de l’ALN à Oujda, où Boussouf était devenu, du jour au lendemain, le responsable le plus important, notamment après l’arrestation de Boudiaf, son chef direct on réalisa très vite qu’on avait affaire à un vaste complot contre l’Algérie combattante. Les auteurs de ce complot, c’était clair, n’étaient pas exclusivement des Français, tant les fautes, les imprudences et les négligences marocaines avaient été nombreuses et accablantes, lors de la préparation du voyage ainsi qu’au cours de son déroulement. Une question revenant sans cesse : « Pourquoi Moulay Hassan a-t-il affirmé à Ben Bella et à ses camarades, jusqu’au pied de l’avion fatal, que lors de sa visite préparatoire à Paris, la semaine précédente, des assurances solennelles lui avaient été données au sujet de la sécurité des dirigeants algériens ? N’est-ce pas ces assurances et cette confiance du Palais Royal en la parole française qui a conduit les Responsables Algériens, à la demande pressante du prince héritier, à renoncer à l’itinéraire (Rabat – Madrid – Tunis) qu’ils avaient préparé, avant même de venir à Rabat, » Trois autres questions à ce sujet restent sans réponse, jusqu’à présent: 1. Pourquoi, à la toute dernière minute le prince Moulay Hassan s’est-il opposé au voyage des 5 dans l’avion du Roi sous prétexte que celui-ci avait décidé, et à son insu, de se faire accompagner par son harem. 2. Pourquoi a-t-on confié le DC3 à un équipage composé entièrement d’anciens officiers pilotes et d’hôtesses de l’armée de l’air française ? 3. Une troisième question se présente immanquablement à l’esprit chaque fois que je me remémore le film de ce voyage et singulièrement les tractations, au moment du départ, sur l’aérodrome de Salé. Cette question est la suivante : comment Ben Bella, Boudiaf, Ait Ahmed, Khider, quatre anciens responsables de l’OS, méfiants par formation et par nécessité, habitués aux coups bas de l’ennemi, expérimentés et vigilants, ont pu se laisser abuser ainsi, par Moulay Hassan et Moulay Ahmed El Alaoui? Quoiqu’il en fût, l’arrestation et la détention de Ben Bella et des autres dirigeants du FLN eurent d’autres conséquences extrêmement graves tant en Algérie et au Maroc qu’à l’extérieur En Algérie, la mise à l’écart des cinq pendant six ans, donna libre champ à la tendance contestataire conduite par Abane Ramdane et se traduisit par la constitution d’un CCE déterminé à privilégier l’intérieur sur l’extérieur avec toutes les conséquences dramatiques qui en ont résultées (immobilisme, insoumissions, fronde des colonels, et grave tension avec l’Egypte de Nasser etc). Sur la scène internationale, après les protestations dénonçant l’arrestation, se développa une période de doute sur la capacité des Combattants algériens de poursuivre la lutte. Cette tendance pessimiste fut particulièrement sensible au Moyen Orient, au Maroc et en Tunisie. Les propos désobligeants de Abbane Ramdane et d’autres responsables dont Mostefa Benaouda à l’endroit de Nasser et des « potentats orientaux », qui étaient pourtant nos pourvoyeurs généreux de fonds, d’armes et de munitions et nos alliés les plus fermes, ont failli mettre à mal la solidarité des gouvernements arabes avec la révolution algérienne. Plus graves encore les conflits internes au sein du CEE, du CNRA et de la délégation extérieure conduisirent pratiquement à la paralysie de l’appareil extérieur du FLN. Il faudra attendre le retour de De Gaulle, au pouvoir à Paris ses menaces et la mise en œuvre de sa guerre totale en Algérie, dès septembre 1958 suivi de la création du GPRA de l’offensive armée dans l’hexagone et des rencontre de Pékin et de Moscou pour noter de renouveau du coté des dirigeants algériens La France aux bancs des accusés Cependant, et grâce à la diligente initiative de la représentation permanente algérienne à l’ONU, la catastrophe de l’arraisonnement de l’avion des cinq du FLN fut transformée en un succès diplomatique de grande portée. En effet, dès le lendemain de l’incident, M’hamed Yazid, représentant de l’Algérie combattante aux Nations Unies, révélait au monde, abasourdi, les négociations qui avaient eu lieu jusque là entre des dirigeants algériens et des représentants officiels français, à plusieurs reprises, dans différentes capitales européennes: Voici ce que déclara M’hamed Yazid à la presse ce jour là :  » Durant les mois de juillet, août et septembre 1956, Monsieur PIERRE COMMIN, représentant M. GUY MOLLET en sa capacité de Président du Conseil, a rencontré à cinq reprises en Europe, les représentants du Front de Libération Nationale. Les premières rencontres avaient un caractère officieux. A la demande du FLN toutes les autres sont devenues des discussions officielles entre représentants du FLN. A trois de ces réunions. M. MOHAMED KHIDER a pris ma succession après mon départ pour New York. M. PIERRE COMMIN était parfois accompagné de deux membres du Comité Directeur de la SFIO. M. PIERRE COMMIN, au nom du Président du Conseil français tenait un langage complètement différent des déclarations publiques de GUY MOLLET. Il écartait tout préalable aux négociations, notamment celui du cessez-le-feu et parlait d’accorder à l’Algérie une autonomie plus large que l’autonomie interne accordée à la Tunisie l’année dernière. Il acceptait le principe d’un gouvernement et d’une assemblée nationale. M. PIERRE COMMIN faisait la navette avec Paris pour obtenir confirmation de ces propositions par M. GUY MOLLET. Les représentants du FLN de leur côté ont rappelé leurs propositions antérieures, à savoir: reconnaissance du droit à l’indépendance et constitution d’un gouvernement provisoire de négociation avec l’accord du FLN. ils ont précisé que les propositions françaises devaient être soumises aux dirigeants du FLN et à l’Armée de Libération Nationale qui se trouvent en Algérie et qu’ils estiment indispensable de consulter les pays frères de Tunisie et du Maroc. M. PIERRE COMMIN, parlant toujours au nom du Président du Conseil, a accepté de faciliter, en leur reconnaissant la qualité de représentants plénipotentiaires, les déplacements des délégués du FLN. Il était également au courant de notre projet d’envoyer une délégation à la Conférence de Tunis. Nous dévoilons ces faits, demeurés secrets jusqu’ici, à la suite du manquement à sa parole du Président du Conseil français qui est pour nous- malgré les rumeurs qu’il fait circuler- le principal responsable de l’enlèvement de nos camarades ». La méfiance prémonitoire de Khider avant cette Conférence marquée de Tunis Une lettre de Mohamed Khider, chef du département politique, adressée à Kiouane, là en tournée avec Ferhat Abbas en Amérique Latine, apporte quelques précisions complémentaires au sujet de ce sommet de Tunis qui n’a pas eu lieu. Dans cette lettre datée du 20 octobre 1956 (3 jours seulement avant l’arraisonnement de l’avion), Khider informe Kiouane et Ferhat Abbas des préparatifs de la conférence de Tunis et des craintes que lui inspirait le comportement des Marocains et des Tunisiens. On peut lire dans cette lettre:  » A mon retour au Caire, j’ai vu Mokkadem . J’avais déjà discuté avec lui avant mon départ pour Belgrade . Alors que précédemment, il se disait toujours d’accord avec nos revendications d’indépendance, cette fois-ci, c’est à dire au cours de mes derniers entretiens avec lui, il s’en est nettement écarté. Il rejoint en cela Bourguiba dont la conception des « étapes » est connue. Mokaddem cite l’expérience tunisienne et nous conseille de la suivre: pourvu, dit-il, que nous ayons la garantie que la solution de compromis qui interviendrait s’inscrive dans la perspective de l’indépendance. Le Sultan du Maroc qui, lui aussi, se démène et se déclare prêt à intervenir dans le conflit par une médiation, n’a pas, à mon avis, une conception bien différente de celle des Tunisiens à propos de la solution à apporter un problème algérien. Ce qui est certain c’est que les Tunisiens et les Marocains ont discuté ensemble de la question algérienne à l’échelle de responsables et ont convenu d’une ligne de conduite commune. Le Sultan est pour une réunion à quatre qui se tiendrait à Rabat sous sa présidence et grouperait: Tunisiens, Marocains, Algérien et Français. A cette réunion il n’y aura aucun ordre du jour. Ce serait une espèce de Genève nord-africain pour un échange de points de vue permettant de trouver une base de départ à des négociations. Pour moi, il ne fait pas l’ombre d’un doute que nos frères de l’Est et de l’Ouest se soient bien concertés sur cette question. Or il tombe sous le sens que si les intéressés se sont concertés sur le moyen, à plus forte raison, ils ont dû se mettre d’accord, en principe tout au moins, sur les grandes lignes de la solution à apporter au problème algérien. D’où le danger de voir nos frères s’embarquer et nous avec eux, dans cette galère. Or, des contacts ont eu lieu – contacts à trois- ensemble ou séparés et nous sommes toujours absents de ce qui est décidé. Il faut qu’ils sachent que nous ne sommes pas prêts à accepter d’être entraînés à une éventuelle réunion à quatre à la veille de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU. il faut leur faire comprendre enfin qu’une telle réunion si elle devait jamais se tenir, doit obligatoirement être précédée d’une réunion à trois. Cette réunion préliminaire à trois doit leur permettre d’aligner leur attitude sur la nôtre vis-à-vis des Français. Ceci suppose bien entendu que nous nous hâtions de prendre le contact direct avec les Tunisiens et les Marocains ». Remarque sur la lettre de Khider Cette lettre de Khider à Kiouane est pleine d’enseignement non seulement sur l’intuition et la prudence, voire la méfiance des dirigeants algériens à l’endroit de l’adversaire, ce qui était tout à fait normal, mais également à l’égard de nos frères Marocains et Tunisiens. Déjà, à cette époque, le jeu diplomatique au plan régional, pratiquait des manœuvres plus ou moins fraternelles et plus ou moins désintéressées. En vérité les Marocains et les Tunisiens étaient pressés de trouver une solution médiane au problème algérien. A cette époque déjà, ils étaient conscients, qu’une Algérie libérée par les armes et par les sacrifices de ses enfants pourrait devenir, plus tard, un partenaire difficile et peu commode. Les Français aussi étaient conscients de la nécessité de mettre un terme, le plus rapidement possible, à la guerre. Mais selon leur optique et leurs intérêts. C’est à dire, par une autonomie assortie de programmes socio-économiques (plan de Constantine, etc) pour garder l’Algérie dans le giron de la « mère patrie ». Bilan des sacrifices algériens en octobre 1956 Une rétrospective, aussi sommaire soit-elle, des efforts du FLN au plan des relations extérieures, durant les deux premières années de la guerre montre amplement que l’action qu’il a menée dans ce domaine, au cours de cette période de la lutte, a enregistré des succès remarquables, tant par leur ampleur que par leurs conséquences sur l’évolution ultérieure de la question algérienne. L’internationalisation de la question algérienne, dès les premiers mois, à Bandoeng d’abord, puis aux Nations Unies ; l’engagement unanime des pays arabes à nos côtés et la construction laborieuse, en dépit de leur défection au plan de la lutte armée, d’un modus vivendi acceptable avec Mohamed V et Bourguiba, furent incontestablement trois succès d’une grande portée pour la poursuite de lutte armée à l’intérieur. Il est indéniable que ces succès à l’extérieur n’ont été possibles qu’au prix d’immenses sacrifices du peuple à l’intérieur du pays. L’extension des opérations dans le nord constantinois (août 1955), le ralliement au FLN, à titre individuel, des dirigeants et des membres de l’UDMA de Ferhat Abbes et de l’association des Oulémas (février 1956) et la rébellion des élus musulmans, « beni oui-oui », traditionnellement favorables à l’assimilation (on ne disait par encore intégration) et au maintien de la France en Algérie, ont bouleversé les données du problème algérien et mis le gouvernement français dans une situation telle que ses choix se limitèrent, dès l’automne 1956, à deux options seulement: la poursuite de la guerre à outrance, avec des moyens accrus en hommes et en matériels ou la recherche d’une solution négociée avec le FLN. Devant ce dilemme, le gouvernement socialiste et Guy Mollet qui dirigeait la France à ce moment là résolurent de manœuvrer pour gagner du temps. Et tout en faisant semblant de rechercher une solution négociée avec le FLN, c’est une guerre totale qu’il décida de poursuivre en Algérie. Ainsi, parallèlement à cette option « tout militaire » qui ne pouvait conduire qu’à des lendemains tragiques (répression généralisée à l’ensemble du territoire, banalisation de la torture et assassinats en série), Guy Mollet entreprit de sonder le FLN d’abord au Caire ensuite à Belgrade et à Rome, sur l’éventualité d’une solution parrainée par Mohamed V et Bourguiba. La découverte inattendue et presque fortuite en 1956 du premier gisement de pétrole à Hassi Messaoud donna à Guy Mollet de nouvelles raisons pour revenir à son intransigeance antérieure. Ce n’est pour cela d’ailleurs qu’il ne fit aucune difficulté pour accepter les offres de services des Israéliens concernant l’espionnage des activités du FLN dans ses activités d’acquisition et de transport des armes et des munitions destinées à l’ALN. Il ne fit aucune difficulté non plus, pour s’engager aux côtés de la Grande Bretagne et d’Israël dans une opération punitive tripartite de grande envergure contre l’Egypte, à ses yeux, source principale de la rébellion algérienne (décembre 1956). L’automne de 1956 fut donc une période de graves périls pour la lutte pour l’indépendance. L’arraisonnement de l’Athos,(15 oct 1956 suivi du détournement de l’avion des cinq dirigeants du FLN (22 octobre 1956), et l’agression tripartite contre l’Egypte (décembre 1956 déjà évoqués), furent trois événements d’une extrême gravité pour la poursuite combat du peuple algérien. Le fait qu’il ait surmonté ces trois épreuves avec succès et que les Algériens aient pu poursuivre la lutte, par la suite, sans déchirures internes irréparables à l’intérieur ni hypothèques sur sa liberté d’action à l’extérieur, témoigne de la force de l’unité et de la volonté du peuple algérien de se libérer du carcan colonial, quel qu’en fût le prix. L’histoire se répète. Cinquante ans plus tard (1991), un autre pays arabe, l’Irak est agressé par une autre coalition internationale occidentale avec la participation de l’Etat hébreu. Bien plus grave encore : de nombreux pays arabes ont prêté leur concours à cette agression contre la révolution et le peuple d’Irak, un des soutiens les plus fermes et les plus généreux de l’Algérie combattante, de juillet 1958 jusqu’à juillet 1962. L’agression tripartite contre Egypte Dans « Autopsie d’une guerre », Ferhat Abbas écrit au sujet de l’agression tripartite contre l’Egypte en décembre 1956: « Nous savons aujourd’hui comment l’expédition franco-britannique de Suez a été préparée et comment elle avorta. Les ministres et les techniciens des trois pays –Angleterre, France et Israël – se réunirent en secret à Sèvres et signèrent un « protocole ». La comédie et le machiavélisme présidèrent à l’établissement du scénario de cette nouvelle aventure coloniale : Israël attaquera l’Egypte. A ce moment la France et l’Angleterre interviendront, non pour condamner l’agresseur et l’arrêter dans son agression mais pour « arbitrer le conflit », en faisant la guerre à l’Egypte. Comprendra qui voudra ! On connaît le reste. Ce plan s’écroule devant la menace de l’URSS, l’opposition des USA et l’indignation des peuples. » L’Egypte, base vitale de la guerre de libération nationale en Afrique La jeunesse algérienne a le devoir de ne pas oublier que l’Egypte des Officiers libres et de Nasser a été, au début, une base vitale pour la notre révolution. Quoi qu’o prétendre maintenant et quelle que fussent les divergences et les conflit qui ont appusé l’Algérie à l’Egypte depuis notre indépendance aucun autre pays au monde, même parmi les plus proches de nous géographiquement et fraternellement, n’a consenti autant de sacrifices ni pris autant de risques en faveur de notre combat, d’abord pour amorcer l’explosion du 1er novembre 1954 et ensuite pour entretenir cette lutte, jusqu’à 1958 années, au triple plan diplomatique, médiatique et militaire. Aucun argument sensé ne saurait être opposé au devoir de mémoire et de gratitude des Algériens vis-à-vis du peuple égyptien. En tout cas, le comportement actuel inadmissible des Arabes, la mauvaise gouvernance, la corruption, les trahisons de leurs dirigeants à l’idéal de l’unité et de la solidarité, la moralité douteuse de nombre de ses responsables et l’inertie des masses populaires du Moyen Orient ne peuvent autoriser les Algériens à renier l’aide décisive de l’Egypte et des cinq autres pays arabes alors indépendants durant les quatre premières années de la lutte. Certes, des différends extrêmement graves se sont développés, par la suite, entre l’Egypte et l’Algérie combattante, contre le complot Ammouri, en 1958, et plus tard en 1973 entre Sadat et nous au sujet de l’unité arabe, de la libération de la Palestine et de la lutte concertée contre l’hégémonie d’Israël. Mais qu’elle que fût la gravité de ces différends, nous ne saurions nous dispenser du devoir de gratitude à l’égard des peuples du Moyen Orient pour leur aide durant nos longues années de braises et de larmes. On connaît la suite de l’agression la résistance populaire en Egypte, les tentatives désespérées de l’armée égyptienne pour contenir l’invasion combinée des Français, des Anglais et des Israéliens et le coup de gong sauveur de Boulganine, le Premier Secrétaire du parti communiste de l’URSS, menaçant d’user de tous les moyens pour arrêter l’agression tripartite contre l’Egypte. La condamnation de l’agression tripartite, au même moment, de par le président des Etats Unis, le Général Eisenhower, contribua définitivement à l’échec de l’agression. Malgré les pertes et les dégâts subis par leur pays, les Egyptiens sont restés fidèles à leurs engagements de solidarité à nos côtés. On peut même affirmer que la fraternité égypto algérienne est plutôt sortie renforcée de cette épreuve de 1956. Il est certain que les stratèges qui avaient conçu, préparé et mis en œuvre ces trois complots de l’automne 1956 contre le peuple algérien ne se doutaient pas qu’ils allaient récolter des résultats aussi négatifs. Pourtant le constat était plutôt amer: les espoirs de paix s’étaient éloignés et la poursuite de la guerre posait de nouveaux problèmes. L’approvisionnement en armes de l’ALN et les conflits nés du Congrès de la Soummam (août 1956) étaient désormais en tête des préoccupations des dirigeants de la guerre de libération. Les revendications territoriales de Allel El Fassi en 1957 A titre d’exemple des méfaits de cette discorde, les cinq leaders détenus à Fresnes sont restés coupés de tout contact pendant deux ans avec la direction du FLN au Caire. Quant aux relations avec le royaume chérifien, il est peu de dire, que l’arraisonnement a provoqué des difficultés certaines dans les relations entre les Algériens et les autorités marocaines Cependant, c’est la question du tracé frontalier entre l’Algérie et le Maroc qui sera à l’origine de la première grande crise entre le royaume et le CCE. En publiant son « Grand Maroc », et en revendiquant de larges portions du territoire algérien, Allel El Fassi prit le risque de tirer le premier boulet rouge marocain sur l’Algérie combattante. Il savait pourtant que ni les dirigeants du CCE, ni ceux du GPRA par la suite, n’avaient qualité pour connaître ni, encore moins, pour s’engager en faveur d’une rectification quelconque de ces frontières.  » Le Grand Maroc » a été édité en 1957, c’est à dire, au moment même où les Algériens étaient engagés dans la terrible bataille d’Alger et la grève de sept jours décrétée par le CCE, en prévision des débats aux Nations Unies sur la question algérienne. En dépit de toutes ces considérations, Allel El Fassi se lança, juste à ce moment là (août décembre 1957), dans une vaste compagne de revendications territoriales ainsi à Immouzer , le 27 août 1957, il affirmait que:  » Le meilleur soutien à demander à nos frères algériens c’est de rendre au Maroc les territoires marocains rattachés à l’Algérie ». Le 20 décembre de la même année, il récidivait à Figuig (120 km au sud d’Oujda) devant une foule de frontaliers marocains et de réfugiés algériens:  » Le sol saharien n’est pas seulement pour nous une délimitation territoriale. C’est une entité économique, une source vitale pour la prospérité de notre pays. Nos frontières naturelles sont délimitées par le trait qui part de Saint Louis du Sénégal à Melilla en passant par la Mauritanie, le Touat, le Gourar. Il en résulte que Colomb-Béchar et Kenadsa entrent dans l’intégrité de notre territoire ». Pis encore, au fur et à mesure que cette campagne haut du dirigeant de l’Istiqlal prenait de l’ampleur, les relations entre les autorités marocaines des zones frontalières et le FLN-ALN connaissaient parallèlement et simultanément de graves difficultés. La marocanisation des réfugies algériens Joignant le geste aux revendications écrites et orales de Si Allel El Fassi, les autorités marocaines locales, conduites par le Pacha de Figuig et les Caids de cette vaste région qui couvre Béchar, Bouarfa et Boudenib, entreprirent derechef de marocaniser les réfugiés algériens en provenance des territoires algériens frontaliers. Les exactions et les brimades qui suivirent, aussitôt, à l’égard des réfugiés qui refusaient d’échanger leurs documents d’identité d’origine contre une carte d’identité nationale marocaine, intervenaient à un moment particulièrement difficile pour l’ALN parce qu’il coïncidait avec l’achèvement du barrage électrifié et le verrouillage de la frontière de Ghazaouet (Nemours) sur la mer jusqu’à Figuig. L’opposition d’éléments qui se prétendaient de l’armée de libération marocaine, (soutenus par les FAR) à tout franchissement de la frontière à travers le couloir de Figuig unique passage encore franchissable dans cette partie de la frontière et l’annonce officielle de pourparlers franco-marocains à Paris sur le contentieux frontalier entre le Maroc et la France en Algérie portèrent la tension dans la zone à son extrême. Comme Bourguiba à Rambouillet un peu plus tard, le Maroc officiel (Palais, gouvernement et Istiqlal) ne se cachait plus en 1958 pour réclamer publiquement à la France des modifications des frontières algéro-marocaines. « Tout le malaise franco-marocain provient de la non délimitation des frontières » déclarait Driss M’hamedi, le Ministre de l’intérieur (Istiqlal). Quoiqu’il en fût, dix jours après cette déclaration de M. M’hamedi, le gouvernement marocain, sur proposition de M. Ahmed Balafredj, Ministre des Affaires Etrangères, créait une commission des frontières et s’entendait avec Paris pour l’ouverture, le plus tôt possible, de négociations bilatérales sur cette question. Le 28 août 1958, le Courrier du Maroc indiquait que « le dossier marocain destiné à la commission des frontières était prêt et que la question sera examinée par la commission mixte franco-marocaine, créée à cet effet ». Paul Balta précise à ce sujet :  » L’Istiqlal avait publié, à l’indépendance du Maroc, une carte du « Grand Maroc » rétablissant l’empire chérifien dans ses frontières du XIVe siècle: il s’étendait jusqu’à Tlemcen, au nord-ouest de l’Algérie, et englobait le Sahara espagnol, la Mauritanie et une partie du Sahara « français » jusqu’à In Amenas. Son chef, Allal El Fassi, avait rappelé les droits du royaume sur les territoires encore occupés par l’Espagne. Mohamed V donnera un caractère officiel à cette revendication, le 25 février 1958, dans un discours prononcé symboliquement à M’hamid, au sud du pays, il affirme sa volonté de « poursuivre son action pour la restitution du Sahara au Maroc ». Il évite cependant de prendre des engagements précis. Etranges coïncidences, cette tension dans les relations entre Algériens et Marocains, dans une zone stratégique de première importance pour la poursuite de la lutte à l’intérieur de l’Algérie, survenait juste après la conférence de Tanger (avril 1958), le soulèvement de la haute hiérarchie de l’armée française en Algérie contre Paris, (mai 1958) et le retour du Général de Gaulle au pouvoir en France (fin mai, début juin 1958). Pour ce qui concerne l’acheminement des armes et des munitions vers les wilayas de l’intérieur, les dirigeants algériens constataient que plus rien ne franchissait la frontière au nord de Figuig. Par contre, dans la partie sud de la frontière, et tout particulièrement dans la zone Tendrara- Bouarfa – Figuig – Beni Ounif, le barrage ne parvenait pas à empêcher totalement le franchissement de la frontière. De ce fait, préserver cette zone et la protéger contre toute entrave au passage était devenu une question de vie ou de mort pour l’ALN (wilayas V, IV et III notamment). Dans un rapport sur l’état des relations algéro-marocaines adressé au GPRA, daté du 1er octobre 1958, Abdelhafid Boussouf, Ministre de l’Armement et des Liaisons Générales, lançait un véritable SOS :  » Les entraves faites à notre lutte par le gouvernement marocain, les difficultés sans cesse provoquées à notre logistique, les exactions sans nombre dirigées contre nos réfugiés, jusqu’à la quiétude même qu’on nous refuse pour mener à bien notre combat, tout cela a contraint de dénoncer aux gouvernement

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