Si Boumediene avait eu au moins la culture économique de Mouloud Hamrouche” !

septembre 12, 2007

Problématique de la société civile en Algérie Quelques éléments théoriques et historiques par Lahouari AddiProfesseur de sociologie à l’Institut d’Etudes de Lyon Professeur invité à UCLA, Californie, USA



Lahouari Addi tente, dans ce texte transmis à l’université d’été du CNES, d’aller avec brio au-delà des idées reçues. Pour lui, la crise algérienne n’est pas seulement une crise du système. Elle est autrement plus vaste.

L’enseignant universitaire est devenu en quelques années un employé paupérisé, alors qu’ailleurs, aux USA, en Europe, au Japon, il est une autorité sociale. En Algérie, c’est à peine un petit fonctionnaire luttant pour survivre dans une société où il n’est plus un modèle pour les jeunes, dans une société où l’échelle de valeurs a été bouleversée. L’Université est le lieu de production des connaissances, le lieu où s’élaborent des théories scientifiques dont a besoin la société civile. Si l’Université est dans la léthargie, cela voudrait dire que la société civile n’en est pas une. C’est là une bonne transition puisque vous m’avez demandé de parler de la société civile en Algérie et je dois dire que c’est un thème d’actualité et extrêmement opportun pour une réflexion globale sur la situation du pays, en considérant les transformations socio-historiques des cinquante dernières années et en pensant à l’avenir prévisible. La réussite (ou l’échec) de notre pays à construire la modernité sera évaluée sur le critère d’élaboration de la société civile. Une telle affirmation, lourde de sens, nécessite une approche théorique qui mobilisera l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie politique et la philosophie.

LA CRISE DE LA SOCIETE ALGERIENNE

Auparavant, je voudrais faire une remarque d’ordre méthodologique relative au ton critique que je vais utiliser par rapport à l’expérience algérienne. La sociologie est une science critique et, à ce titre, sa vocation est de faire prendre conscience du caractère social des institutions et des représentations, surtout lorsqu’elles se cristallisent, s’ossifient et perdent leur vitalité et leur pertinence. A cet effet, critiquer l’archaïsme de la société algérienne, ce n’est pas dénigrer les Algériens, mais plutôt attirer l’attention sur des schémas culturels hérités du passé et ne véhiculant plus l’humanisme qui était le leur à une époque où ils étaient en harmonie avec l’environnement. La sociologie n’est pas un discours idéologique ou apologétique; elle est une analyse des pratiques sociales dans leur historicité et leurs contradictions. Par pratiques sociales, j’entends l’interaction entre les hommes dans la vie de tous les jours, à travers les institutions que sont les entreprises, les administrations, l’école, l’université, les hôpitaux, la famille, l’Etat, le voisinage, les associations, etc. Toutes ces interactions se fondent sur des représentations qui leur donnent leur légitimité et leur pertinence. Or la colonisation, puis la modernité à laquelle nous avons aspiré, ont détruit les structures sociales antérieures et ont libéré des forces que nous semblons incapables de maîtriser. Chacun de nous, pauvre ou riche, exprime un malaise, en ayant le sentiment que la « vie normale » se déroule ailleurs. Cet ailleurs mythique, source de frustrations individuelles et collectives, est l’expression de notre incapacité à nous organiser pour profiter des vastes potentialités humaines et naturelles du pays. L’Algérien vit un malaise profond, dont les causes sont objectives, renvoyant à la crise profonde et globale du lien social, perceptible dans la violence politique, et aussi dans les formes brutales des rapports entre individus dans la rue, dans l’entreprise, entre fonctionnaires et administrés, dans les familles, entre frères, entre frères et soeurs, bref une crise dont l’origine est à rechercher dans la formation des classes sociales et la naissance de l’individu. Elle marque le passage d’une forme de sociabilité à une autre, une sociabilité incarnée jadis par l’oncle généreux et le voisin solidaire à une sociabilité désincarnée, asséchée, et qui ne répond qu’à l’injonction du dinar. C’est le dinar qui aujourd’hui remplace l’affabilité de l’oncle, la générosité du cousin, la disponibilité du voisin et la solidarité des gens anonymes. Ceci indique que la société civile est en cours de formation et que l’individu mesure désormais son effort sur le critère monétaire qui structure le lien social sur le donnant-donnant et « les eaux glacées du calcul au comptant ». La crise provient de ce que le nouvel ordre social se construit dans l’anarchie, dans le rapport de force et dans la brutalité, sans que les individus aient conscience de ce qui leur arrive. On se plaint de ce que Kada a changé, ou que Belaïd a perdu le sens des valeurs ou que Réda n’a rien de son père. Certains disent que Dieu a été oublié. Pourtant, les mosquées sont aussi pleines que par le passé.

Sans nier l’intérêt individuel, la société traditionnelle, celle de la génération de nos parents et grands-parents, a toujours su canaliser l’appétit pour les richesses matérielles par les valeurs morales, le sens de l’honneur, le nif, etc. Aujourd’hui, l’échange monétaire, l’urbanisation et le salariat ont libéré les logiques de l’intérêt individuel. La famille élargie (�’ayla) où cohabitaient trois, voire quatre, générations s’est désintégrée pour laisser apparaître des espaces domestiques limités au père, à la mère et aux enfants. Si ce n’est pas le cas, faute de logement ou de travail, c’est une tendance lourde portée par les aspirations des jeunes générations. L’évolution de la structuration morphologique, malgré des résistances bien réelles, est portée par un individualisme imposé par les formes d’organisation des sociétés occidentales : appartement pour famille conjugale, salariat, voiture, etc. Important cette morphologie, sans qu’elle n’ait le choix, l’Algérie n’a pas mis en place les institutions et le droit qui vont avec. Les intérêts individuels en compétition pour les biens rares et pour les capitaux symboliques ne fondent une société que si un espace public se forme pour humaniser, un tant soit peu, les rapports sociaux. Il y a un besoin d’espace public où les intérêts privés acceptent un compromis pour protéger la substance humaine de la société. Concept sociologique, celle-ci signifie autre chose qu’une collection d’individus se disputant les biens rares arrachés comme butins de guerre et consommés dans les espaces domestiques. L’Algérie est-elle une société ou une juxtaposition d’espaces domestiques en concurrence pour les biens de subsistance ? L’exacerbation des antagonismes entre les intérêts privés impose la formation d’un espace public où l’individu n’est pas un moyen mais une fin. C’est ce passage vers la sphère publique que l’Algérie peine à réaliser. Il y a un paradoxe illustré par le contraste entre la propreté des espaces domestiques et la saleté des lieux communs dans les immeubles et dans les rues. Les intérieurs des appartements sont propres et la mère de famille n’épargne aucun effort pour rendre agréable la convivialité domestique. Cet exemple indique qu’il n’y a pas de sphère publique, non pas dans le sens spatial mais dans les sens culturel et politico-juridique. La sphère publique n’est pas la rue ou la place centrale de la ville; elle est le lieu de sociabilité pacifiée où l’individu, en dehors de l’espace familial, établit des rapports mutuels de respect basés sur le contrat. Elle est conflictuelle, mais ses conflits sont arbitrés par la règle juridique s’appliquant à tous. Elle est le lieu où se manifeste publiquement la société civile dans ses rapports à l’Etat et dans ses activités économiques et culturelles. Société civile et sphère publique sont des notions consubstantielles et la forme élaborée de l’une renvoie au développement de l’autre. Dès lors que les conditions de l’auto-subsistance ont été détruites, les individus se procurent la subsistance en dehors des espaces domestiques, dans un contexte de rareté de biens fournis essentiellement par le marché mondial. Interface entre les familles algériennes et le marché international, l’Etat est pris d’assaut par les réseaux de corruption que favorise la structure néo-patrimoniale du régime dans laquelle des castes sont au-dessus des lois. Détenir une position dans l’appareil de l’Etat, particulièrement dans l’armée, la douane ou le service des impôts, c’est s’assurer une place stratégique dans le mécanisme de l’économie de rente. La corruption n’est pas propre à la culture algérienne; elle est une tendance naturelle dans les sociétés individualistes, que la modernité a neutralisée par l’autonomie de la justice et la liberté de la presse. Dans l’économie rentière, ce qui est consommé par une famille est retiré à une autre, selon le modèle du jeu à somme nulle. C’est ce qui explique la corruption à tous les niveaux de l’Etat et aussi la dureté des rapports dans la vie quotidienne marqués par la jalousie, avec ce sentiment que le voisin ou le collègue de travail a pris la part qui ne lui était pas due.

Dépendantes de l’Etat, à travers les prix des biens alimentaires importés, les couches sociales pauvres se mettent à rêver d’un Prince juste qui limitera les libertés pour donner équitablement à chacun sa part. La popularité des islamistes a trouvé son origine dans cette structure distributive des richesses financées par la rente énergétique, et exprime par ailleurs le niveau de dépendance de la société par rapport à l’Etat. Après leur défaite politique, les islamistes ont compris que l’argent est aussi important que le pouvoir d’Etat. Ils se sont lancés dans le commerce pour accumuler des richesses qui leur permettront à terme de s’imposer à l’Etat. Mais les revendications politiques d’un homme riche et d’un homme pauvre sont différentes, et il y a lieu de croire, ou d’espérer, que l’islamisme évoluera dans le temps vers une forme de social-démocratie que la Turquie est en train d’inventer. Cependant, accumuler le capital monétaire par le commerce ou par le travail créateur de valeur ne donne pas le même poids politique face à l’Etat. La notion de société civile renvoie à l’autonomie des acteurs économiques par rapport à l’autorité politique. Si les activités de ces derniers sont à dominante commerciale et spéculative, l’Etat continuera à les dominer; si, à l’inverse, les acteurs économiques tirent leurs revenus du travail créateur de richesses, ils soumettront l’Etat aux lois de cette création de richesses. En un mot, une économie rentière a peu de chance de donner naissance à une société civile où le pouvoir économique se sera émancipé du pouvoir politique.

Cette règle est confirmée par l’expérience historique des sociétés civiles occidentales, expérience qui montre en outre que le développement économique suppose que l’autorité soit publique et institutionnalisée et que le pouvoir soit séparé en branches exécutive, législative et judiciaire. C’est à ce prix que les Occidentaux sont sortis de l’état de nature de Hobbes pour construire l’espace public de l’Etat de droit. Avant de voir si l’Algérie a les moyens de cette évolution, rappelons les éléments historiques et théoriques de l’expérience occidentale.

ELEMENTS HISTORIQUES ET THEORIQUES
DE L’EXPERIENCE OCCIDENTALE

La société civile est un vieux concept de la philosophie politique occidentale, dont l’origine remonte à Marsile de Padoue (XIIIème siècle), repris ensuite par Locke, les philosophes écossais (Adam Fergusson et Adam Smith), Hegel, Marx et enfin Gramsci. Sa signification renvoie à l’idée d’autonomie des sujets vis-à-vis du pouvoir central. Cette architecture a commencé en Angleterre où l’aristocratie a très tôt limité l’absolutisme royal. Elle s’est approfondie avec l’apparition de la bourgeoisie qui accumulait des biens en dehors des rapports d’allégeance au Roi. Sa richesse ne reposait pas sur un titre de propriété délivré par le Prince; elle reposait sur le commerce et sur l’exploitation du travail dans les manufactures. Devenue, en deux siècles, une puissance sociale, la bourgeoisie a demandé l’institutionnalisation des rapports d’autorité, la fin de l’arbitraire, la protection de la concurrence, le tout garanti par l’indépendance de la justice. La division des pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – et son inscription dans le champ politique a été au fondement de l’institutionnalisation du pouvoir. Le mouvement ouvrier s’est inscrit, au XIXème siècle, dans cette dynamique, en l’approfondissant, en arrachant d’abord les libertés syndicales et en se dotant aussi de partis révolutionnaires pour s’opposer à l’hégémonie de la bourgeoisie triomphante.

La genèse historique de la société civile a connu différentes étapes, mais il est aisé d’en saisir le fil conducteur et la dynamique sociopolitique qui a restructuré les rapports d’autorité dans une période de formation de classes sociales et d’accumulation du capital, accumulation que gênait le caractère privé du pouvoir des monarchies de droit divin. Les acteurs de la société civile naissante étaient porteurs d’un projet politique structuré autour du caractère public de l’autorité, jetant les fondements de l’Etat, expression de la rationalité politique véhiculée par la société civile. L’Etat devient le champ des rapports politico-juridiques qui permettent à la société civile de se reproduire dans son autonomie. Quand la société civile s’organise politiquement, elle crée un Etat de droit dans lequel la règle juridique est impartiale et universelle du point de vue formel.

Il ne faut pas oublier, cependant, que toute cette architecture repose sur un rapport de forces dans lequel le pouvoir politique ne contrôle plus le mécanisme de création de richesses. A l’inverse de l’aristocratie pour qui le pouvoir est une fin en soi et une source de richesses, la bourgeoisie a une conception instrumentale du pouvoir, dont la finalité est de gérer l’espace public sans gêner l’accumulation du capital. Elle est plus attirée par le profit qui, à terme, lui a donné une puissance économique en dehors du champ de l’Etat. Dans l’ordre social nouveau, le sommet de la hiérarchie est occupé par le marchand, le détenteur du capital de qui dépend la prospérité du pays. En un mot, l’ossature de la société civile est la propriété privée que la bourgeoisie protège contre les tendances prédatrices et arbitraires du pouvoir politique, et le travail créateur de richesses sur lesquelles se reproduisent toutes les classes de la société, en premier lieu les gouvernants.

J’ai évoqué l’aspect génétique de la société civile, en soulignant le rapport de forces d’où elle puise sa cohérence. Mais la société civile n’est pas que cela, c’est-à-dire une morphologie sociopolitique; elle est aussi, elle est surtout une vision intellectuelle du rapport au monde. Les transformations des sociétés européennes qui se sont traduites par le déclin des sociétés agraires féodales étaient accompagnées par un mouvement d’idées qui remettaient en cause la vieille philosophie médiévale marquée par le discours. Entre le XVIème siècle et le XVIIIème siècle, il va s’opérer en Europe une révolution intellectuelle qui va sceller le destin de l’humanité pour plusieurs siècles. Descartes va mettre fin à l’extériorité de l’homme par rapport au monde, en mettant fin à cette croyance antique selon laquelle l’homme est un animal doué de raison. Avec Descartes, l’homme est une conscience et un sujet capable de réordonner sa vision du monde à partir de lui-même et non pas de catégories supra-organiques dans lesquelles la métaphysique le dissolvait. Kant approfondira le sillon tracé par Descartes sur deux aspects qui intéressent directement notre thématique. Tout d’abord, il établira la distinction entre l’objectivité du monde et la subjectivité par laquelle l’individu le saisit. Cette distinction fondamentale va favoriser la conscience épistémique qui permettra la naissance des sciences sociales et humaines par lesquelles la société civile imposera sa légitimité intellectuelle. Ensuite, Kant forgera la notion décisive de sujet de droit qui sera à la société civile ce que l’atome est à la physique. La société civile n’est pas un corps organique avec une âme collective et un centre transcendant; elle est une collection d’individus que la nature a dotés de droits protégés par une puissance publique dont la mission est l’observation de la règle de droit, un droit prenant sa source dans la société elle-même. La société civile est donc aussi une représentation intellectuelle du lien social, vécu comme pratique et posé comme objet scientifique. La science reine de la société civile est, de ce point de vue, l’économie politique, conceptualisation rationnelle des flux des richesses matérielles. L’économie politique s’est construite sur deux idées : l’une, formulée par Adam Smith, selon laquelle le travail est la seule source de richesse; l’autre, par David Ricardo qui a expliqué que la rente est un revenu illégitime économiquement. Ces deux concepts de la problématique de l’économie politique correspondent à l’ossature de la société civile dont la sphère de la production et de l’échange est régulée par le taux de profit et le niveau du salaire. Il se forme sur cette base un système de prix interdépendants qui répartit les biens produits selon les lois du marché. La société civile s’organise économiquement sous forme de marché et politiquement sous forme d’Etat. Société civile, Marché, Etat sont les figures d’une même réalité historique, le lien social différencié, à l’intérieur duquel l’homme devient un agent historique comme il ne l’a jamais été auparavant. J’ai rappelé ces éléments historico-théoriques de la société civile en Occident pour élaborer une approche comparative avec une société non occidentale, l’Algérie. Il faut souligner que, dans cette perspective, la société civile est un phénomène historique occidental. C’est une forme d’organisation sociale qui se distingue par l’institutionnalisation du pouvoir et la juridicisation du lien social, par sa façon de créer des richesses à travers un système de prix régulé par la concurrence, et enfin par une vision du monde qui structure le lien social autour de l’individu, acteur historique, conscience et sujet de droit. Cette matrice politique, économique et culturelle, apparue d’abord en Occident, va dominer le monde en l’influençant et en lui imposant ses critères et ses normes qui vont produire le développement au Nord et le sous-développement au Sud. L’Algérie, à l’instar des pays du Sud, n’est ni traditionnelle ni tout à fait moderne. Les individus ont été libérés des liens d’allégeance aux groupements pré-étatiques comme les tribus et les confréries; ils ont été arrachés des formes d’auto-subsistance et s’approvisionnent désormais par le biais de l’échange monétaire.   La vision du monde d’il y a un siècle ne rend plus compte de la réalité environnante et le doute s’est emparé des esprits. Le temps s’est détraqué (fasd ezzaman) disait mon père. Ce qui manque à l’Algérie, c’est une élite qui accompagne les transformations sociales pour les faire aboutir en créant un Etat de droit où les rapports d’autorité obéissent à la règle juridique, en favorisant l’autonomie d’un pouvoir économique ancré dans la production de la valeur, et enfin en promouvant une culture scientifique pour libérer l’individu des anciens mythes. Ce sont là les dimensions politique, économique et culturelle auxquelles s’est heurtée l’Algérie handicapée par une élite dirigeante sans perspectives historiques.

LA DIMENSION POLITIQUE

L’Algérie a emprunté le nationalisme aux Européens en réaction à sa domination, et s’est organisée sous forme d’Etat-nation avec un pouvoir centralisé. Elle a importé une organisation administrative sans les contrepoids institutionnels qui équilibrent les rapports d’autorité. L’Etat-nation est la destruction de tous les pouvoirs locaux et de toutes les structures comme les autorités des villages, les ‘archs, les confréries religieuses, etc.

En l’absence de corps intermédiaires, comme l’a bien montré Alexis de Tocqueville, l’Etat-nation devient une machine administrative tentaculaire qui a en face d’elle une multitude d’individus inorganisés et sans capacité de se faire entendre par une bureaucratie inhumaine et fonctionnant pour elle-même. Dans le passé pré-colonial, l’Algérien n’avait pas de rapport avec le pouvoir central et ne dépendait pas de lui pour assurer sa sécurité, ou pour se déplacer ou pour se nourrir. Il n’avait pas besoin de déclarer la naissance de son fils, ni le décès de son grand-père, ou de demander une autorisation pour aller à la Mecque. Aujourd’hui, le citoyen dépend de l’Etat dans tous les aspects de la vie quotidienne. En réalité, il dépend du marché international, par la médiation de l’Etat, pour acquérir les biens alimentaires et autres produits manufacturiers dont l’acquisition est réglementée par le jeu de la parité de la monnaie nationale et les taxes douanières.

Le rapport à l’Etat est intense, et les attentes trop grandes et ceci est nouveau dans la société algérienne. Dans le passé, le pouvoir central existait à travers ses attributions symboliques, et il se manifestait par la levée des impôts quand les groupes sociaux étaient à la merci de son armée. Comme tout pouvoir pré-moderne, il était autoritaire et prédateur. Les groupes se protégeaient contre la violence du beylik en recourant à la solidarité tribale qui, dans certains cas, était un siba déclaré. Il n’est pas fortuit qu’en 2001 une protestation citoyenne se soit dotée de structures appelées ‘arch, réactivant ainsi la mémoire collective. Bâti sur la violence et le racisme, l’Etat colonial avait continué à grande échelle la logique prédatrice du beylik, et s’était caractérisé par l’expropriation des terres à grande échelle des ruraux soumis à la famine et à l’exode. L’histoire de l’Algérie ne fait pas de l’Etat un organe émanant de la collectivité, et que ce soit sous les Turcs ou sous les Français, il a été un appareil oppresseur, extérieur aux groupes sociaux qui le percevaient comme une menace. Voulant rompre avec cette menace, le mouvement national a cherché à construire un Etat qui soit issu du peuple et qui soit surtout à son service.

En 1962, le régime avait fondé sa légitimité sur la promesse de réaliser l’idéal du mouvement national d’une société moderne et d’un Etat juste et humain. Dirigeants et administrés étaient en phase, d’où la popularité de Houari Boumédiène qui incarnait le désir du pays de se développer et de s’industrialiser. Socialisé dans l’ALN, Boumédiène voulait que l’abnégation dont avaient fait preuve les militants du FLN durant la guerre de libération, continue après l’Indépendance pour construire l’Algérie moderne. La génération de l’ALN a cherché à créer un Etat idéal, généreux, nourricier, protecteur, animé par des fonctionnaires compétents, intègres et engagés, selon la formule de Houari Boumédiène. Le projet populiste de ce dernier exigeait du fonctionnaire qu’il se mette au service des administrés dont les besoins seront satisfaits par l’Etat. Ce fonctionnaire ne rendra pas compte aux administrés, mais à ses supérieurs qui, forcément, l’évalueront sur sa capacité à leur obéir et non pas sur ses compétences. Le régime a cherché à construire l’administration idéale dirigée par des fonctionnaires bons et désintéressés, au service d’un peuple uni comme les doigts de la main. Les dirigeants s’identifiaient au peuple et, à cet effet, ils refusaient que leur pouvoir soit institutionnellement limité. Le régime concevait implicitement l’administration comme l’expression de sa bonne volonté à faire le bonheur du peuple. Si le peuple manifeste son mécontentement ou s’il demande des comptes sur la gestion des biens publics, cela est perçu comme de l’ingratitude et comme un manque de confiance en des dirigeants au-dessus de tout soupçon. Machiavel aurait dit que les gouvernants algériens ont trouvé, au lendemain de l’Indépendance, un discours approprié pour faire accepter le pouvoir absolu, mais il faut convenir qu’il correspondait aux attentes populaires et aux représentations collectives. C’est cette croyance populiste qui a coupé l’administration de la population et qui l’a menée vers la corruption.

En fait, c’est le refus du politique et de sa conflictualité qui caractérise le projet populiste niant la pluralité pour ne pas avoir à l’institutionnaliser. Cette conception ne protège pas la société des conflits politiques; au contraire, ces derniers vont s’exprimer illégalement et en dehors des institutions de l’Etat sous des formes violentes. La violence islamiste et les violations massives de droits de l’homme apparues dans les années 1990 sont la conséquence de la négation institutionnelle du conflit. Cette utopie d’une société non conflictuelle a coupé l’Etat de ses racines sociales et en a fait paradoxalement un appareil hostile à la population. Celle-ci a alors développé deux attitudes : l’apathie et la rébellion. Le désintérêt pour la chose publique est en effet ponctué par des émeutes récurrentes qui éclatent sur tout le territoire national, signifiant que la société n’est pas articulée à son Etat, s’installant irrésistiblement dans une culture siba qui date d’un autre temps.

Le projet populiste ne voulait pas que l’Algérie soit une société civile avec ses conflits et ses divergences d’intérêts individuels ou de groupes, souhaitant que l’Algérie soit une famille nationale unie par la mémoire des ancêtres et des martyrs, devant reposer sur les valeurs de solidarité et du code de l’honneur que l’Armée incarne de par son passé et de par la nature de sa mission. Le projet consistait à absorber la société dans les rouages du pouvoir pour empêcher qu’une société civile ne se constitue. Le schéma théorique était que chaque Algérien serait un employé de l’Etat, vivant d’un salaire mensuel susceptible d’être suspendu en cas de contestation politique. Nationaliste et autoritaire, Boumédiène avait un projet destiné à l’échec. Il rêvait d’une Algérie industrialisée avec des rapports d’autorité d’un autre âge. Il parlait de révolution culturelle, mais elle signifiait essentiellement retour aux sources pour reconstituer la personnalité algérienne détruite par le système colonial. Il n’avait pas perçu que le procès de travail industriel exigeait la mise en place d’une société civile à laquelle il était farouchement opposé parce qu’il ne supportait pas que les Algériens soient en compétition ouverte pour les biens et services et pour le pouvoir.

Un tel projet est cependant en rupture avec l’anthropologie de l’homme mû par ses intérêts et recherchant toujours plus de pouvoir et plus de richesse. Obéissant à une règle anthropologique universelle, le pouvoir exécutif a mobilisé toutes les ressources pour demeurer indépendant de la société sous différents prétextes idéologiques. Pour cela, toutes les libertés publiques avaient été interdites pour ne pas gêner les dirigeants dans l’exécution de leur mission révolutionnaire, généreuse et désintéressée. Mais tout généreux qu’il soit, le Prince a ses intérêts propres: durer et échapper au contrôle populaire. La science du pouvoir, née avec Machiavel et Hobbes, nous apprend que l’homme est naturellement attaché au pouvoir et à ses honneurs, affichant « un désir insatiable d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort» (T. Hobbes, Léviathan). Si Machiavel et Hobbes ont raison, aucun Prince n’acceptera volontairement de se dessaisir d’une partie de son pouvoir.

Le Prince n’assoit cependant jamais son autorité sur la force seule. Il a besoin de la légitimer par une idéologie qui suscite l’adhésion et l’obéissance. Sans fausse conscience, dit Marx, le mécanisme de la légitimité ne pourra pas fonctionner et la force n’est jamais suffisante pour assurer la pérennité du pouvoir.

Le projet de Boumédiène était une synthèse de traditionalisme utopique, de nationalisme exclusif, de discours socialiste et de naïveté anthropologique. Boumédiène était un militant sincère, un meneur d’hommes, mais comme tous les dirigeants arabes, il n’avait aucune perspective historique. S’il avait eu au moins la culture économique de Mouloud Hamrouche, l’Algérie ne serait pas dans la situation précaire où elle est aujourd’hui. A sa mort, l’Armée n’avait plus de projet populaire et populiste, mais elle n’avait pas pour autant renoncé au contrôle de l’appareil d’Etat, tout en cherchant cette fois à éviter un Président charismatique. Depuis la disparition de Boumédiène, la direction politique de l’Etat est sortie des institutions pour se loger dans des centres de pouvoir invisibles. Le syndrome de l’OS a repris le dessus avec son schéma dual : le MTLD légal incarné par le gouvernement et le PPA clandestin incarné par le DRS. Sauf que les militants du PPA clandestin de l’époque avaient un idéal, et les fonctionnaires du DRS d’aujourd’hui n’en ont pas. Un système politique est le produit de l’histoire qui le façonne et qui lui donne sa logique, mais il peut se figer si les acteurs n’intègrent pas les changements qui se produisent en deux ou trois générations. C’est ce qui arrive au système politique algérien qui n’arrive pas à sortir de la logique de la primauté du militaire sur le civil ou le politique. Le général algérien a hérité d’un habitus qui lui fait croire que s’il ne contrôle pas l’Etat, l’Algérie disparaîtrait en tant que nation. Considérant que les civils sont des « nationalistes tièdes », il estime qu’il est le dépositaire du nationalisme et, à ce titre, il est de son droit de posséder la souveraineté en lieu et place de l’électorat. Il se comporte du reste en militant en uniforme et non en soldat de la République, et, de ce point de vue, il est révélateur que l’armée algérienne porte un sigle comme si c’était un parti politique.

Mais ce schéma de la primauté du militaire a fait faillite et n’est plus tenable. Des voix s’élèvent pour y mettre fin, y compris parmi ceux qui ont servi de devanture civile aux généraux, comme l’attestent la récente polémique entre Bélaïd Abdessalem et les généraux Touati et Nezzar, et les déclarations de Sid Ahmed Ghozali qui regrettait qu’il ait eu à exercer des responsabilités sans l’autorité qui lui correspond. Cette autorité qui leur était déléguée par le pouvoir réel et qui en démocratie provient du suffrage universel. La révolte médiatique des anciennes élites civiles du pouvoir formel va certainement s’amplifier car elles sont tenues pour responsables devant l’opinion et devant l’histoire de la situation catastrophique dans laquelle se débat le pays. La critique publique du pouvoir formel est le seul acquis positif des émeutes d’octobre 1988, mais cet acquis ne sera complet que si la critique concernera le pouvoir réel dont l’autorité non institutionnelle paralyse le fonctionnement de l’Etat.

L’échec du régime s’explique par le fait que l’amour de la patrie et le désir de la servir ne suffisent pas à préserver l’intérêt collectif. C’est ce qui amène beaucoup de personnes à se demander comment l’esprit de Novembre n’a pas survécu à l’Indépendance ? Comment se fait-il que les passions révolutionnaires de la génération de Novembre 1954 n’ont pas permis à l’Algérie de construire un Etat de droit, une économie productive et un espace public où chacun profiterait de sa liberté dans la dignité ? J’ai lu dans la presse nationale, qu’à l’occasion du 45ème anniversaire de l’Indépendance, Zohra Drif a éclaté en sanglots, ne comprenant pas ce qui s’était passé pour que des jeunes cherchent à fuir leur pays au risque de leurs vies. Elle ne comprenait pas pourquoi les rapports entre individus se sont dégradés aussi brutalement et pourquoi la corruption est la règle générale dans les administrations. Zohra Drif est une héroïne de la guerre de libération, arrêtée et condamnée à mort par la justice coloniale. Elle avait tout donné à la révolution, ne sachant pas si elle lui survivrait. Ses larmes d’aujourd’hui, qui sont sincères, sont l’expression du drame de sa génération. Elle me rappelle les paroles du Commandant Moussa, un autre héros de l’ALN, qui me disait : « Ma vie est un échec. J’ai combattu la France coloniale les armes à la main, et après avoir obtenu l’Indépendance, je n’ai pas mes enfants avec moi. Ils sont tous établis à l’étranger ». Qu’est-ce que cette génération n’a pas su offrir à ses enfants pour qu’ils désirent quitter le pays ?

De mon point de vue, le mouvement national a à moitié réussi et a à moitié échoué. Il a réussi à arracher l’Indépendance mais il a échoué à moderniser les rapports d’autorité et à construire l’Etat de droit. Le Commandant Moussa, que Dieu ait son âme, avait raison d’être déçu et frustré, et Zohra Drif devrait encore plus pleurer. Si à Alger, à Oran, à Tissemsilt, vous évoquez son nom face à des jeunes qui ne connaissent pas son passé, ils vous diront qu’elle est milliardaire du fait qu’elle occupe une fonction éminente dans l’Etat. C’est ainsi qu’elle est perçue, comme le sont les Moudjahidines accusés d’être des profiteurs. Quand une société ne reconnaît pas ses héros, elle perd ses repères et renie son passé. Ceci exprime l’échec du mouvement national dans la phase post-coloniale. La raison est que la centralisation administrative n’a pas de contrepoids institutionnel et politique. L’Assemblée nationale n’est pas souveraine, les élections sont truquées, le Président est désigné par les clandestins, la justice n’est pas autonome, la presse est mise sous tutelle par le chantage de la publicité, les syndicats libres sont interdits et leurs militants pourchassés par la police, etc. Tous les ingrédients de l’apathie, de l’émeute et de l’idéalisation de la vie en France sont là. En construisant l’Etat en dehors des bases juridiques et constitutionnelles, les héritiers du mouvement national ont reproduit le beylik traditionnel dont les fonctionnaires n’avaient qu’une seule motivation : l’enrichissement personnel. Et c’est ce système que les jeunes cherchent à fuir, certains au prix de leurs vies.

LA DIMENSION ECONOMIQUE

En s’opposant à la formation de la société civile pour éviter qu’elle ne manifeste son autonomie par rapport à l’Etat nourricier et paternaliste, le régime a limité les capacités productives de l’économie algérienne, dont nous savons qu’elle dépend dramatiquement de l’exportation des hydrocarbures. Si jamais le prix du baril de pétrole tombe à 10 ou à 15 dollars, l’Algérie n’aura pas les moyens financiers pour importer les biens alimentaires dont aura besoin sa population. Cette situation est le résultat d’un choix politique. Le régime voulait utiliser l’économie comme ressource politique de légitimation et aussi de domination. Disposer d’un secteur d’Etat déficitaire qui distribue des « salaires politiques » sans contrepartie productive est un moyen (anti-économique) de diminuer le chômage pour acquérir le soutien de la population. L’objectif est politique : se faire accepter pour durer. Mais le prix est élevé pour la collectivité et pour le pouvoir d’achat des revenus fixes. L’injection d’une masse monétaire sans contrepartie en biens et services déséquilibre les rapports à l’intérieur du système de prix, appauvrit les plus pauvres en provoquant un transfert de valeur dont vont profiter les spéculateurs qui vont amasser des fortunes colossales. En niant le marché, le système de prix se venge de la manière la plus inhumaine. C’est ici que réside la cause des dysfonctionnements de l’économie algérienne et de la paupérisation d’une majorité de la population. La répartition des richesses en Algérie ne relève pas de la rationalité économique parce que ses paramètres ne correspondent pas à ceux du procès de production.

Si l’Algérie ne connaît pas les famines, c’est grâce aux hydrocarbures qui sont sa chance mais aussi sa malédiction. Outre qu’ils faussent les rapports sociaux, les hydrocarbures donnent à l’Etat des moyens d’affirmer son indépendance et sa puissance par rapport au monde du travail et de ne pas être attentif à la compétence des hommes et à la productivité des machines. Disposant de moyens financiers externes à la société, l’Etat ne cherche pas des compromis et résout ses contradictions politiques par l’importation des biens et par la distribution de la rente. Des réseaux de clientèle se constituent pour arracher le maximum à un Etat qui ne rend pas compte de la gestion des biens publics.

L’affaire Khalifa est, à cet égard, exemplaire et montre la logique du système politique algérien. Des personnes sans scrupules, appuyées par des personnages importants de l’Etat, s’emparent d’une masse astronomique de l’argent public et l’investissent dans des affaires qui font faillite quelques années après. Cette affaire Khalifa, le plus grand scandale financier jamais survenu ailleurs, appelle deux remarques. Premièrement, si les institutions de l’Etat véhiculaient une autorité réelle, jamais ce scandale n’aurait pu se produire. Le problème de l’Etat algérien est qu’il existe des groupements d’intérêts qui sont au-dessus de lui dans la hiérarchie des pouvoirs. Deuxièmement, si la société civile était forte, elle aurait exigé la vérité pour qu’un tel scandale ne se reproduise pas.  Surtout que les milliards de dinars détournés et gaspillés ont été financés par le déficit budgétaire de l’Etat, lequel a influé sur le niveau général des prix.

Les sommes colossales perdues ont été financées par la perte du pouvoir d’achat des consommateurs. C’est là que réside l’importance de la culture politique et économique de la société civile, dans laquelle les organisations représentatives des différents groupes d’intérêts (unions professionnelles, syndicats de travailleurs, patronat, partis politiques, associations diverses…) surveillent jour après jour l’évolution du déficit du budget de l’Etat et son incidence sur les prix à la consommation.

Ces mêmes acteurs exigent que l’économie soit « dépolitisée » et ne soit pas utilisée comme moyen de légitimation politique. Cela suppose que la société civile crée elle-même les richesses qu’elle consomme, dégageant aussi un surplus pour le financement des missions publiques de l’Etat : armée, police, administration, éducation, santé et autres économies externes financées par la collectivité. Ceci exprime l’émancipation de l’économie comme activité productive régulée par les lois du marché. Mais l’idéologie politique du régime algérien était hostile, dès l’origine, au marché parce qu’il ne correspondait pas au projet politique populiste et au schéma d’appropriation privée du pouvoir. Surtout que le contrôle de celui-ci permet l’accès aux richesses. C’est pourquoi l’attitude du régime par rapport au secteur privé est ambiguë, et l’hostilité officielle à son égard est en fait une modalité de contrôle du procès de formation des fortunes monétaires forcément liées, d’une manière ou d’une autre, au personnel de l’Etat. Sans appui de hauts fonctionnaires de l’administration, l’accumulation des richesses ne peut se reproduire. Liés à la spéculation et à la prédation, les groupes sociaux disposant de ces richesses n’ont aucune revendication propre pour s’autonomiser du personnel politique. La bourgeoisie monétaire algérienne n’a aucune aspiration démocratique et n’a aucune envie de rompre avec un régime illibéral qui lui a donné naissance et qui l’aide à se reproduire. Elle est même contre la libéralisation des activités économiques qui risque d’élargir l’accès aux richesses. Elle vit de la rente et sait par expérience que la concurrence du marché fait disparaître la rente d’où elle tire ses revenus. Les bourgeois algériens et les gros commerçants se plaignent quotidiennement de ce que tout le monde veut s’enrichir.

Il y a une conjonction d’intérêts contre le marché, y compris de la part des plus pauvres qui, craignant d’être rejetés de la consommation, souhaitent que l’Etat distribue les biens et services dans le cadre de l’économie administrée. C’est dire que l’hostilité officielle au marché a des appuis en dehors de l’Etat, dans des segments de la population qui, à partir d’intérêts différents, craignent ses dynamiques.

Rappelons que l’objectif du régime, dans les années 1960 et 1970, tel qu’il était exprimé par Houari Boumédiène, était de construire une économie productive dans laquelle il n’y aurait pas de conflit. Pour cela, le marché devait être contrôlé par l’administration qui fixe les prix des biens et services pour assurer une répartition équitable des richesses de la communauté. Le secteur économique privé a été limité, en attendant son extinction ou son absorption par le secteur public. Outre ses fonctions régaliennes de battre monnaie et de disposer du monopole de l’exercice de la violence, l’Etat devait aussi fournir l’emploi et satisfaire les besoins sociaux de la population, cherchant à se substituer au marché accusé de favoriser les riches au détriment des pauvres. L’intention était louable mais le modèle a eu des résultats contraires à ses objectifs : il a permis la constitution de fortunes privées colossales et il a paupérisé les couches moyennes élargissant ainsi la pauvreté. Le modèle est en outre miné par une contradiction majeure : la sphère de la production et de l’échange, à vocation privée, était publique, et la sphère de l’Etat, à vocation publique, était privatisée.

Il est évident que le secteur public a sa place, particulièrement dans un pays où la bourgeoisie est spéculative et le capital faiblement compétitif dans l’arène internationale. Il y a cependant une différence entre un secteur public soumis aux lois de la concurrence et producteur de richesses, et un secteur dit étatique déficitaire, financé par le budget de l’Etat et par la perte du pouvoir d’achat des revenus fixes et des plus pauvres. Un tel secteur économique n’est pas public puisqu’il ne sert pas les intérêts du public. Il sert les intérêts du régime qui en a besoin pour redistribuer la rente énergétique afin d’acheter la paix sociale. La contradiction pertinente en économie n’est pas celle qui oppose les secteurs public et privé mais celle qui distingue les activités rentières des activités productives. Le combat est entre la rente, revenu économiquement illégitime comme le souligne Ricardo, et le surproduit, valeur ajoutée qui élargit les bases de l’accumulation. Par ailleurs, nulle part au monde, le marché n’est libre car ses forces sont tellement puissantes qu’elles menacent de désintégrer la société. Il a besoin d’être régulé pour empêcher que les monopoles issus de la concurrence faussent la concurrence et prennent les consommateurs en otage. L’Etat de droit est indispensable à une société organisée sous forme de marché pour protéger ce qu’elle a de plus humain. C’est là la problématique de Karl Polanyi qui a vu dans l’apparition du marché la plus grande transformation dans l’histoire de l’humanité. Mais la régulation nécessaire du marché ne signifie pas sa négation ou sa substitution utopique par une économie administrée. Le système de prix n’obéit à aucune injonction administrative, et c’est Léon Walras qui disait que, comme la nature, nous commandons le système de prix en lui obéissant. Si l’administration le manipule outre mesure, il se venge sur les consommateurs à faible pouvoir d’achat, en faisant apparaître des rentes. Quand l’administration veut contrôler le marché, il se dédouble et un marché noir se forme avec sa «vérité des prix». Le système de prix régulateur exprime un niveau de rentabilité des capitaux et un degré de productivité de la force de travail dans les conditions de la concurrence internationale, car le système de prix n’est pas national, il est mondial. Une voiture, un kilogramme de viande ou un logement ont la même valeur à Paris et à Alger.

Un système de prix rationnel, c’est-à-dire établissant des rapports de proportionnalité entre les prix, est structuré par la variable salaire qui est le prix de la force de travail. Le salaire réel est la mesure de la valeur et son étalon. C’est ce qui permet dans les conditions de la concurrence et des libertés syndicales de reproduire la force de travail. Si en Algérie le système de prix est irrationnel, c’est parce que, entre autres, le salaire réel ne permet pas la reproduction de la force de travail. Bloqué en 1963 par décret présidentiel et vidé de son contenu par les différentes dévaluations du dinar dans les années 1990, le salaire en Algérie n’incite pas les jeunes à se salarier, préférant exploiter des opportunités offertes par la spéculation. C’est ainsi que l’Algérie, qui a un taux de chômage élevé, atteignant dans certaines régions 40% des jeunes entre 20 et 30 ans, importe de la main-d’oeuvre chinoise pour ses chantiers. L’Algérie dispose aujourd’hui de quelque 0 milliards de surplus budgétaire, et la question qui se pose est la suivante : comment se fait-il que cette même somme en Allemagne, en Suède ou au Japon a des capacités reproductives et pas en Algérie ? Pourquoi une telle somme est un capital économique là et une somme d’argent ici ? L’argent n’est du capital que dans le cadre du marché; autrement, c’est une richesse destinée à la destruction par la consommation. Ceci pour dire que, comme la société civile, le marché est une construction historique où le salaire et le capital renvoient à un type de rapports sociaux incarnés par des acteurs aux intérêts divergents et aux droits formels, dans un espace où une unité monétaire investie crée une valeur supplémentaire dans les proportions de la concurrence internationale.

Une politique économique avec des perspectives historiques est celle qui prépare l’espace économique national à affronter la concurrence internationale pour exporter la valeur produite localement. Il faut rappeler que l’économie mondiale est le lieu où s’échangent les produits des différentes sociétés civiles nationales. Que produit la société civile algérienne pour le marché international ? La voiture importée, le café et le sucre consommés, ainsi que d’autres produits sont fabriqués par les sociétés française, italienne, espagnole, japonaise… Même le couscous national, nous le consommons avec une grande partie des céréales de France et du Canada. Selon des chiffres officiels publiés par le journal Liberté du 24 juillet 2007, l’Algérie a importé durant le premier semestre 2007 pour ,80 milliards pour sa consommation productive et improductive, alors qu’elle n’a exporté pour la même période que 9 millions de produits hors hydrocarbures. Cela signifie que les Algériens ne vivent pas de leur travail mais de la rente pétrolière qui est un don du ciel et qui est susceptible de se tarir dans une vingtaine d’années. Ces chiffres indiquent la faiblesse économique de la société civile et sa dépendance vis-à-vis de l’étranger et de l’Etat, propriétaire des hydrocarbures. Celui-ci ne puise pas ses ressources financières de la société par le système des impôts et taxes. Au contraire, ce sont les groupes sociaux qui tentent de lui arracher le maximum légalement ou par l’émeute et la corruption.


“Neverland” – Les rêves insensés d’un universitaire

août 22, 2007

par Mohamed-Nadjib Nini  Ce matin, et comme de coutume, je me suis levé très tôt, j’ai pris ma douche, je me suis rasé ; ensuite je suis sorti pour acheter le journal, j’en ai profité pour prendre des croissants chauds au passage. De retour à la maison et après un bon petit-déjeuner pour bien me préparer à la dure journée qui m’attend, je me suis habillé en prenant soin de bien nouer ma cravate et de faire attention à ce qu’aucun faux pli ne vienne gâcher l’harmonie globale de l’image qui doit être nécessairement donnée à voir aux autres. L’image d’un cadre dynamique, frais émoulu, bien dans sa peau et prêt à mordre dans la vie à pleines dents et je vous assure qu’il y a de quoi l’être. Ne sommes-nous pas la corporation de fonctionnaires la plus utile mais aussi la mieux assise socialement et surtout la mieux payée ? Ce statut, qui fait de nous des favorisés, vient du haut degré de conscience de nos responsables qui ont compris l’enjeu stratégique que représente l’enseignement universitaire mais aussi et surtout l’enseignement tous paliers confondus. En effet, de ce point de vue, l’Algérie est aujourd’hui l’un des rares pays à avoir accordé la priorité absolue au développement de son système éducatif en considérant que l’Algérie de demain se prépare aujourd’hui dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités. C’est ainsi que de vastes réformes humaines et matérielles ont été opérées dans ce secteur. Humaines d’abord en intensifiant la formation des formateurs, parfois en collaboration avec de prestigieuses institutions internationales et ce, pour tous les paliers du système éducatif, matérielles ensuite en investissant massivement dans la construction d’infrastructures éducatives modernes où il fait bon étudier avec des classes aérées, climatisées l’été et bien chauffées l’hiver, des classes où le nombre d’étudiants ne doit pas dépasser impérativement la vingtaine. Par ailleurs, toutes les écoles sont maintenant dotées de l’outil informatique et de bibliothèques bien achalandées. Ce qui est remarquable dans cette nouvelle politique éducative, c’est la part laissée aux loisirs et aux activités culturelles et sportives. En effet, les programmes scolaires ne sont plus aussi lourds et indigestes comme ils l’étaient par le passé, ils ont été dépouillés de certains enseignements, surtout au niveau du primaire, qui n’étaient pas vraiment nécessaires à l’éveil de nos petits potaches, ce qui a considérablement réduit l’emploi du temps « présentiel » à l’école. En contrepartie, les élèves libérés de cette contrainte liée à l’emploi du temps, contrainte qui était le propre de l’ancienne école, sont maintenant astreints de pratiquer un sport dans les multiples disciplines de leur choix, sinon à s’orienter vers d’autres activités culturelles ou artistiques et ce, bien sûr, après consultation d’une équipe dynamique de psychologues et d’éducateurs qui détermine au mieux, après toute une série d’investigations avec l’enfant et sa famille sur la base de toute une batterie d’entretiens et de tests psychologiques, quel est le meilleurs profil de l’élève (artistique ou sportif). Mais, en tout état de cause et pour le bien-être de l’enfant, il est évident que, quel que soit le profil, les deux disciplines sont obligatoires sauf que les disciplines sportives sont plus renforcées pour les élèves à profil sportif et les disciplines artistiques plus renforcées pour les élèves à profil artistique. A cet effet, là aussi, les autorités n’ont pas lésiné sur les moyens et des infrastructures sportives et culturelles ont poussé comme des champignons à proximité de chaque école. Si bien que chaque grand quartier d’habitations s’est vu doté d’un centre culturel et d’un complexe sportif où tous les sports peuvent être pratiqués, même la natation. Comme on peut le voir, cette nouvelle politique en matière d’éducation a radicalement bouleversé nos quartiers. Depuis son application et depuis l’aménagement de ces complexes culturels et sportifs par quartier, on ne voit plus tellement ces bandes de gosses oisifs et désœuvrés errer dans les cités et livrés à eux-mêmes, ces « hitistes ». Les enfants éprouvent tellement de plaisir à apprendre ou à jouer dans un environnement adapté à leur besoin, un environnement qui a su canaliser leur agressivité naturelle vers des activités plus constructives et plus socialisées, que le visage-même de notre environnement s’est radicalement transformé. Les espaces verts ne sont plus saccagés, les cages d’escalier sont propres et bien tenues, les ascenseurs dans les immeubles fonctionnent… Bref, grâce à la clairvoyance de nos décideurs en matière de politique éducative l’Algérie est en train de changer radicalement de visage et de remporter une grande victoire sur le sous-développement intellectuel et culturel. Cela dit, revenons à notre propos initial. Je disais que je me devais donc tous les matins que Dieu fait d’être dans la meilleure forme possible, parce que la journée qui commence sera longue et éprouvante, mais ô combien gratifiante tant il est vrai que depuis l’entrée en vigueur de ces nouvelles réformes, depuis la valorisation de notre statut, plus aucun enseignant ne ménage plus ni ses efforts ni son temps qu’il consacre entièrement à l’enseignement et à la recherche, temps et effort qu’il consacrait dans un passé récent à la course aux heures supplémentaires et autres activités lucratives au détriment de sa vocation première. C’est ainsi que depuis un certain temps donc, chaque matin, je me rends à l’institut où je travaille. La matinée est généralement consacrée aux enseignements et en fonction de chaque spécialité, l’enseignant aménage son emploi du temps de manière à pouvoir mener à bien sa tâche d’enseignant et de chercheur. C’est ainsi qu’en ce qui me concerne, j’ai programmé mes enseignements dans la matinée, ce qui me laisse par la suite largement le temps de m’occuper de mes autres activités d’encadrement et de recherche. En effet, après chaque cours, je me rends à mon bureau pour y recevoir les doctorants qui travaillent sous ma direction. Il faut savoir, en effet, que chaque enseignant de rang magistral dispose maintenant d’un bureau équipé de tous les outils nécessaires à son travail de chercheur, c’est-à-dire l’outil informatique, l’accès à Internet haut débit, le téléphone, le fax et puis, grâce à un extraordinaire réseau d’échanges interuniversitaires, l’accès à toutes sortes d’informations scientifiques est devenu chose banale. C’est ainsi que si on a besoin d’un ouvrage qui vient d’être publié ou d’un article récent paru dans une revue internationale, tout peut être commandé sans avoir besoin de quitter son bureau, et le tout dans des délais défiant toute concurrence. Comment dans ces conditions ne pas être performant ? Si bien que l’enseignant universitaire algérien n’éprouve plus le besoin d’aller tirer le diable par la queue sous d’autres cieux ; il est bien rémunéré chez lui, son cadre de travail n’a plus rien à envier à aucune autre université de par le monde, son environnement social et culturel s’est nettement amélioré, si bien qu’il ne lui reste plus qu’à faire valoir ce dont il est capable. Dieu sait donc combien cette nouvelle politique a été payante puisque nous assistons depuis un certain temps à un retour massif des cadres algériens installés à l’étranger. Nos universités sont de plus en plus sollicitées par des demandes de formations toutes spécialités confondues. Nous assistons, en effet, à un afflux massif d’étudiants étrangers venus de tous les horizons en quête d’une formation de qualité. Ces nouvelles réformes ont non seulement redoré le blason de l’université algérienne, lui faisant retrouver ses performances d’antan, mais elles ont dépassé toutes les espérances. Chaque enseignant de rang magistral dispose donc d’un bureau parfaitement équipé. Il faut savoir aussi que même les chargés de cours et les maîtres assistants disposent de leurs propres bureaux, c’est pour dire dans quelle estime les pouvoirs publics tiennent le corps enseignant universitaire. Cela dit, et pour en revenir à notre propos, après avoir dispensé mes cours de la matinée, je me rends donc dans mon bureau pour y recevoir les doctorants qui travaillent sous ma direction et à qui je consacre, deux fois par semaine, des séances d’une heure et demie de travail pour voir l’état d’avancement de leurs thèses. Je ne peux que souligner ici la motivation de ces post-gradués, la pertinence des sujets abordés et le sérieux avec lequel ces travaux sont menés. Comme pour les activités d’encadrement, une fois par semaine, une réunion de deux heures de travail a lieu, cette fois-ci, avec l’équipe de recherche dont je suis le chef de projet, cette réunion nous permet de voir l’état d’avancement des projets de recherche, surtout astreints comme on est de présenter un bilan sur l’état d’avancement du projet chaque année. Les résultats de nos travaux sont d’ailleurs très attendus par la communauté universitaire nationale et même internationale tant les sujets abordés par notre équipe de recherche sont pertinents. D’ailleurs, pour l’année en cours, nous sommes invités à donner une série de conférences à l’étranger sur les résultats auxquels nous sommes arrivés. Ceci dit, et comme nous nous insérons dans le cadre d’un laboratoire, il est évident que le bilan de nos travaux soit aussi exposé dans ce cadre. A cet effet, des réunions des chefs de projet s’inscrivant dans le cadre du laboratoire se tiennent régulièrement, réunions de travail pour la coordination des différents projets de recherche qui permettent de voir si l’ensemble des travaux engagés par les différentes équipes de recherche vont dans le sens de la politique générale et de l’orientation du laboratoire. Pour mener à bien cette politique de synthèse des travaux des différentes équipes de recherche activant au sein du laboratoire, des colloques sont organisés tous les deux ans et une revue annuelle est mise à la disposition des chercheurs pour la publication de l’état d’avancement de leurs travaux, une revue très sérieuse avec un comité de lecture et un numéro ISSN. C’est pour souligner le sérieux de cette revue qui depuis quelque temps reçoit même des propositions de publication de la part de confrères étrangers, confrères avec qui nous avons des contacts et des échanges très intenses, puisque certains d’entre eux sont venus donner des conférences chez nous, de même que bon nombre de nos collègues ont été invités chez eux dans le cadre d’un échange de bons procédés et surtout pour l’enrichissement de notre enseignement et de nos activités de recherche réciproques. Hormis ces activités, somme toute normales, pour ne pas dire banales dans un cadre universitaire, le laboratoire organise aussi tous les trois ans un congrès international sur un thème déterminé et auquel assistent différents spécialistes de toutes nationalités. Comme on peut le constater, toutes ces activités font que l’enseignant-chercheur universitaire est devenu très actif et surtout très occupé. L’université algérienne est devenue une véritable ruche bourdonnante où il n’y a de place qu’au savoir et à la recherche, un environnement de saine émulation où seuls le rendement scientifique, les publications et autres activités de recherche sont pris en compte. Et pour encourager encore plus l’enseignant universitaire à produire davantage, tous les postes de responsabilité sont désormais attribués sur la base de ces critères, si bien que ne peuvent postuler aux postes de responsabilité, de chef de département, en passant par les doyens, les vice-recteurs et le recteur lui-même que les meilleurs d’entre nous. Par ailleurs, et comme ces postes de responsabilité, en plus des critères scientifiques, sont soumis à un vote démocratique dans le cadre d’un mandat limité, renouvelable tout au plus une seule fois, ceux qui arrivent à occuper ces postes abattent un travail colossal dans une transparence absolue. Sachant qu’ils ne peuvent être élus que sur la base de ce qu’ils peuvent apporter à l’université, ils ne lésinent ni sur leur temps ni sur l’effort à fournir. Que dire de plus, sinon que nous sommes heureux d’appartenir à ce corps d’élite, formateur d’élite qu’est l’enseignant universitaire. Ainsi, l’enseignant-chercheur universitaire est devenu très actif, et surtout très occupé. Entre les enseignements, la recherche, les directions de travaux de recherche, les séminaires et les conférences, les journées sont devenues très bien remplies. J’ajouterais, pour ce qui me concerne, qu’en dehors de toutes ces activités que je considère comme un devoir et même plus encore, comme un véritable sacerdoce compte tenu du salaire qui nous est versé en contrepartie, depuis quelque temps et cela grâce à la possibilité qui nous a été offerte d’exercer à mi-temps en dehors de l’université, décision que je considère comme hautement responsable et constructive, puisqu’elle permet à certaines spécialités de pouvoir affronter les réalités du terrain et de la pratique, chose qui leur permet d’enrichir leur enseignement en référence à une réalité pratique et à se référer dans le cadre de leur enseignement à des cas réels, des situations vraies et vécues et non plus à puiser des exemples dans des ouvrages, parfois en totale contradiction avec notre réalité socioculturelle. Cela est d’autant plus vrai pour nous, psychologues cliniciens qui, il n’y a pas si longtemps encore, basions tout notre enseignement sur des manuels et sur des cas et des pathologies que nous ne connaissions qu’en théorie, sans aucune expérience pratique. Il en est de même pour les différentes thérapies que nous enseignions à nos étudiants et dont jusque-là nous ne savions même pas si elles étaient valides ou non dans notre contexte socioculturel. Cette nouvelle mesure qui permet à certains enseignants dans certaines spécialités d’exercer à mi-temps, ce qui, rappelons le, n’était permis qu’aux juristes, aberration dont je n’ai jamais compris la portée, a permis la mise à l’épreuve du terrain de notre enseignement et par la même son enrichissement. C’est ainsi que depuis quelque temps donc, je me suis engagé dans une pratique clinique dans le cadre d’un cabinet privé en collaboration avec une équipe de psychologues praticiens et d’orthophonistes, un cabinet de groupe dans lequel nous mettons quotidiennement notre savoir à l’épreuve du terrain. Il faut ajouter à cela que nous accueillons aussi dans ce cabinet des étudiants en fin de cycle, des étudiants qui se destinent à la pratique psychologique pour des formations qui les préparent à affronter cette réalité qu’on ne peut apprendre à l’université : le terrain. Ainsi, entre mes obligations universitaires, et ma pratique en cabinet, il est rare que je rentre chez moi avant 20 h. Les journées de travail sont donc devenues très longues, mais peu importe, le bénéfice psychologique que je tire de ces multiples activités n’a pas de prix. Et au-delà de l’aspect pécuniaire proprement dit, les bénéfices secondaires comme on dit en psychologie, sont immenses. Le sentiment d’être utile, le sentiment d’être un modèle pour des centaines et des centaines d’étudiants lesquels, je l’espère, suivront l’exemple, le sentiment qu’on est véritablement en train de former une relève à même de prendre qualitativement en charge l’université ou tout autre secteur économique, quand le moment où il faudra laisser la place viendra, tout cela fait que, malgré ces charges horaires, la fatigue ressentie à la fin de la journée n’est plus une fatigue accablante, bien au contraire, c’est une saine fatigue, la fatigue du corps et non celle de l’esprit. Et c’est ce sentiment du devoir accompli qui fait qu’en fin de journée, on rentre chez soi serein. Une fois rentré à la maison, après une bonne douche, je fais le point avec mes enfants sur leur scolarité, scolarité qui ne pose d’ailleurs plus de problème puisque avec toutes les réformes introduites au sein du système éducatif, l’échec scolaire est devenu quasi inexistant. Aussi, si je fais le point sur la scolarité, c’est juste pour voir quelles sont les difficultés individuelles auxquelles ils pourraient être confrontés pour pouvoir mieux les conseiller et les orienter. Après cela, et après un bon dîner en famille dans une atmosphère détendue et au cours duquel ils nous arrive encore de parler de ce qu’a été notre vie avant ces réformes clairvoyantes, avant de me mettre au lit, et comme c’est de coutume, je prends toujours quelques instants pour regarder un peu la télévision, histoire de me mettre au courant des dernières informations, ou encore pour suivre des débats politiques sur l’une des multiples chaînes de télévision qui ont enrichi le paysage audiovisuel algérien. Car, ce qu’il faut savoir aussi, c’est que les réformes qui ont été mises en route depuis quelque temps en Algérie, n’ont pas concerné que le système éducatif, beaucoup de secteurs ont aussi fait l’objet d’un sérieux dépoussiérage et d’une sérieuse ouverture. C’est ainsi que les médias en ont profité, ce qui fait que nous avons le choix maintenant de surfer sur une multitude de chaînes algériennes, toutes aussi performantes et aussi sérieuses les unes que les autres, concurrence oblige. Si bien qu’il n’est pas rare que je me mette en fin de soirée face à la télé pour suivre des débats dans lesquels sont souvent invités des hommes politiques de différents partis politiques pour dire leur point de vue sur les nouvelles orientations politiques et économiques du pays, ou encore pour suivre des soirées culturelles ou encore artistiques. Ces chaînes de télévision font un tel effort pour attirer les téléspectateurs, qu’elles sont en train de surclasser les chaînes satellitaires étrangères qui ont régné sans partage sur le paysage audiovisuel algérien de longues années durant. Cela dit, aujourd’hui, juste après le dîner, on est resté, mon épouse et moi, un bon moment dans la cuisine autour d’un café pour parler des prochaines vacances. Cette année encore, nous n’envisageons pas de partir en Tunisie. En effet, avec les efforts consentis en matière d’infrastructures touristiques en Algérie depuis quelques années, et bien que beaucoup de choses restent à faire, l’Algérie est en train de surclasser ses voisins pour ce qui est de la quantité et de la qualité des prestations offertes. Des complexes touristiques poussent comme des champignons dans des zones spécialement aménagées à cet effet. Dans certaines régions, de véritables villages touristiques ont vu le jour. Par ailleurs, et toujours dans le cadre de la promotion de la formation initiée par les autorités tous secteurs confondus, des instituts spécialisés dans la formation du personnel hôtelier et touristique ont vu le jour, assurant une formation de qualité aussi bien de cadres gestionnaires, que de cuisiniers, maîtres d’hôtel, etc. Il faut dire que l’encadrement de ces formations n’a pas posé de problèmes particuliers puisqu’il y a encore en Algérie des cadres formateurs hautement compétents, cadres qui activaient dans les écoles hôtelières qui fonctionnaient à l’époque, notamment à Constantine ou encore à Alger ou à Tizi Ouzou. L’école de Constantine a fermé ses portes, mais heureusement cette nouvelle politique orientée vers le développement du tourisme a permis de récupérer l’essentiel des cadres de cette école. Il faut dire que de ce point de vue, déjà à l’époque, l’Algérie a formé des centaines de cadres hôteliers. Certains d’entre eux ont continué à activer dans les complexes d’Etat algériens mais, malheureusement, beaucoup ont dû quitter le pays et sont encore en train de faire le bonheur des complexes touristiques des pays voisins, tant leur niveau de compétence est élevé à l’instar d’ailleurs de beaucoup d’autres cadres de différents secteurs que l’université algérienne a formé à coups de milliards. C’est pour dire qu’en matière de tourisme, l’Algérie a les moyens de sa politique. Il ne faut pas oublier que dans les années 1970 au moment où le tourisme tunisien ou encore marocain était encore balbutiant, l’Algérie s’était déjà dotée de toute une panoplie de complexes touristiques de classe internationale et qu’elle occupait une place de choix parmi les destinations touristiques internationales. Il faut dire aussi que le tourisme algérien a cette chance insigne de bénéficier d’un environnement exceptionnel. La nature en Algérie n’a pas du tout été avare de ses bienfaits, car, outre 1200 km de côtes comptant pour certaines d’entre elles des sites parmi les plus beaux du monde, comme la baie de Seraïdi par exemple. L’Algérie a aussi la chance de pouvoir proposer un tourisme d’hiver grâce au Sud algérien et ses immensités féeriques, sans oublier le côté historique avec tous les vestiges rupestres datant de la préhistoire, romains et arabo-mauresques qui jalonnent le pays d’est en ouest et du nord au sud. Tous ces facteurs ont donc fait de l’Algérie une destination touristique très courue, si bien que le pays ne désemplit plus hiver comme été. Et grâce à une politique d’investissement courageuse, les infrastructures hôtelières sont en train de pousser comme des champignons. Cette politique d’investissement exemptant les investisseurs dans l’économie du tourisme des impôts et des taxes, a fait qu’on est en train d’assister à une véritable ruée d’investisseurs aussi bien nationaux qu’étrangers. Par ailleurs, l’assainissement du système bancaire a lui aussi joué un rôle déterminant, rendant confiance aux opérateurs économiques dans l’investissement en Algérie. Le développement du secteur du tourisme est tel que depuis quelque temps, le chômage a régressé de façon spectaculaire ; on en est même arrivé à importer de la main-d’œuvre. De même, la demande en formation dans le secteur hôtelier est en train d’exploser, heureusement qu’il y a de la place pour tous les demandeurs. Si, il y a quelques années, certaines spécialités universitaires étaient très prisées par nos jeunes au point où de véritables goulots d’étranglement se sont formés, obligeant les responsables du ministère de l’Enseignement supérieur à opérer une sélection draconienne pour l’accès à ces spécialités comme la pharmacie et la médecine par exemple ; aujourd’hui, ces formations sont de plus en plus délaissées et les meilleurs étudiants s’orientent vers le secteur du tourisme tant les avantages offerts sont grands. Plus de goulots d’étranglement, donc, à l’université. Le développement du secteur touristique, en Algérie, n’a pas seulement permis de créer des emplois dans le secteur du tourisme proprement dit, mais il a également permis l’essor de la petite et moyenne entreprise, car ce secteur, qui est une véritable industrie, a besoin, en amont comme en aval, de tout un réseau de fournisseurs, ce qui a permis le développement extraordinaire de l’industrie agroalimentaire, de l’industrie des biens d’équipement, de l’artisanat et j’en passe, sans oublier l’architecture. De ce point de vue, les architectes algériens et les bureaux d’études en architecture, rivalité et concurrence obligent, sont en train de développer des trésors d’imagination pour la construction de complexes touristiques de toute beauté. Le développement du tourisme, en Algérie, est donc en train de transformer radicalement le visage du pays au point où l’économie algérienne qui, il y a quelques années, dépendait encore entièrement des ressources du pétrole, est en passe de réussir sa reconversion, si bien que nos ressources pétrolières ne sont plus outrageusement exploitées et que la bataille de l’après- pétrole est en train d’être gagnée. Cette manne de richesses engrangée grâce à l’industrie du tourisme a permis à l’Etat de ne plus taxer ce secteur pour l’encourager à aller encore plus loin. L’Etat est suffisamment riche, grâce aux ressources de son sous-sol, qu’il n’a plus besoin de taxer les investisseurs qui se bousculent de plus en plus aux portes de notre pays. Cependant, si le secteur du tourisme a permis, certes, à l’Algérie de réorienter son économie avec succès, si le chômage n’est plus qu’un mauvais souvenir, si l’urbanisme s’est beaucoup amélioré, si nos villes sont devenues plus propres et plus attrayantes, le gain le plus extraordinaire que nous avons tiré de cette ressource inépuisable qu’est le tourisme, est l’adoucissement des mœurs des Algériens. En effet, grâce au contact avec ces centaines de milliers d’étrangers, qui viennent nous rendre visite chaque année, les Algériens sont devenus plus policés dans leurs manières, plus courtois, plus affables, moins agressifs et plus serviables. Et si l’on a coutume de dire que « la musique adoucit les mœurs », pour ma part, je dirais plutôt que le « tourisme adoucit les mœurs ». Ainsi, il n’est plus besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour une semaine ou quinze jours de vacances. Les possibilités offertes, maintenant, en Algérie, permettent, en rapport qualité/prix, de ne plus avoir à s’expatrier, à faire la queue aux frontières, à fatiguer ses enfants dans des expéditions longues et éreintantes. C’est tout bénef. Et cela nous permet aussi et surtout de découvrir notre pays. Car, il est vrai que jusque-là, nos enfants, surtout pour beaucoup d’habitants du Centre et de l’Est, connaissent mieux la Tunisie que leur propre pays. Toutes ces considérations nous amenèrent donc, mon épouse et moi, à décider, pour la deuxième année consécutive, de passer nos vacances d’été en Algérie. Cette année, nous nous sommes décidés pour l’extrême ouest du pays, région que nous allons tous découvrir pour la première fois. Une fois cette décision arrêtée et comme c’est de coutume donc, avant de me mettre au lit, je me suis mis quelques instants à zapper face au téléviseur, histoire de faciliter l’endormissement. Ce soir, je suis tombé, par hasard, sur une nouvelle émission lancée par l’une des multiples chaînes satellitaires algériennes, et il y en a bien une bonne dizaine rivalisant toutes d’ingéniosité pour captiver l’attention des téléspectateurs. Cela va de la chaîne de variétés, à la chaîne culturelle, la chaîne d’information, la chaîne cinéma etc. L’incroyable, c’est que toutes ces chaînes sont de haute facture et n’ont rien à envier à leurs consœurs étrangères européennes ou arabes. Elles font toutes preuve d’un véritable professionnalisme, si bien qu’on les regarde (toutes) avec plaisir. L’ouverture des médias lourds à la libre concurrence a rendu ce miracle possible et des talents qui, jusque-là, sommeillaient, pour ne pas dire végétaient, se sont réveillés et révélés à l’audimat pour notre plaisir à tous, animant des émissions de tout genre avec art et brio. C’est ainsi qu’en zappant, je suis tombé, ce soir, sur une émission satirique du style « Les guignols de l’info » de Canal Plus, émission d’information caricaturale, qui caricature aussi bien les hommes de l’art, du spectacle, que de la politique. C’est donc un véritable régal que de voir, enfin, sur une télévision algérienne des Algériens parlant avec humour de la vie politique en Algérie sans que cela ne soit vulgaire ou outrageant. C’est fait avec professionnalisme et goût. Ce qui prouve que l’Algérie et les Algériens ont beaucoup mûri et qu’ils ont appris à prendre du recul par rapport à la chose politique et que la notion de citoyenneté est définitivement ancrée dans l’esprit des Algériens, ce qui leur permet d’aborder les sujets les plus sérieux avec recul, professionnalisme et, pour ce qui concerne cette émission, avec beaucoup d’humour et de dérision. L’humour qui a le plus cruellement manqué pendant les années de plomb à la classe politique algérienne. La conclusion à tirer de tout cela est qu’à partir du moment où l’individu est libre, il est capable de se comporter avec responsabilité et maturité et qu’il ne peut y avoir d’évolution sans une véritable démocratie, une démocratie bien comprise qui permet à tous les citoyens, tous égaux devant la loi, d’entreprendre et d’agir chacun selon ses compétences. Seule cette liberté d’entreprendre peut aider les individus à offrir le meilleur d’eux-mêmes ; surtout en sachant que tout travail bien fait saurait être récompensé à sa juste valeur. C’est sur ces méditations sur la liberté et la démocratie inspirées par ce nouveau programme télé que j’ai fini par m’assoupir sur le divan du salon. Et c’est à cet instant divin, au cours duquel on commence à ressentir ce doux engourdissement nous entraîner dans le monde irréel de l’onirisme, que je fus brusquement tiré et ramené sans ménagement à la réalité. En effet, je fus réveillé par une vigoureuse secousse et j’entendais vaguement la voix de mon épouse me dire : « Réveille toi, voyons, réveille toi vite ! Tu vas être en retard. Tu as oublié qu’aujourd’hui tu as cours à X. C’est à cent-cinquante kilomètres et que ton premier cours est à huit heures trente ? » Mal réveillé, je ne pus que balbutier : « Quoi donc ? Qu’est-ce qui se passe ? Il est quelle heure ? »
 Il est six heures du matin et tu as juste le temps de te préparer pour prendre la route. »
 Mais qu’est-ce que je fais au salon ? »
 Tu as passé la nuit ici, sur le divan. Tu t’es assoupi, hier soir, en regardant la télé, et tu dormais si bien et si profondément que je n’ai pas eu le courage de te réveiller. » C’est alors que, petit à petit, j’ai commencé à prendre conscience qu’hier soir, ivre de fatigue après mon retour de Y, où je donne aussi des cours supplémentaires, et en regardant la télévision, j’ai fini par m’endormir profondément et d’une seule traite jusqu’à six heures du matin. Je me suis endormi de fatigue, certes, mais aussi d’ennui parce que depuis que nous n’avons plus l’opportunité de pirater les chaînes satellitaires, il n’y a presque plus rien à regarder à la télé, peut-être quelques chaînes d’information encore en clair, mais sûrement pas les niaiseries débitées par les chaînes algériennes que ce soit l’hertzienne ou encore les deux chaînes satellitaires. En fait, tout ce que je viens de vous raconter plus haut n’était qu’un rêve et me revoilà de retour dans la réalité, la dure réalité, celle de la course contre la montre pour arrondir des fins de mois, ô combien difficiles. Celle qui nous confronte à des quotidiens de non-performance. Ce qui fatigue le plus, ce n’est pas tant le fait de courir à gauche et à droite, mais c’est, surtout, le sentiment d’inutilité et de gâchis ressenti en fin de journée. Le sentiment d’être en train de passer à côté de l’essentiel, le sentiment de faire tout le contraire de ce pourquoi on est censé avoir été formé. L’enseignement est, certes, notre première vocation mais, à l’université, cette activité ne peut être dissociée de la recherche qui est son complément naturel. Malheureusement, compte tenu du fait que la majorité des enseignants universitaires passe son temps à courir à gauche et à droite derrière les vacations, il leur reste très peu de temps à accorder à la recherche ou à tout autre activité scientifique. D’ailleurs, même leurs enseignements s’en ressentent puisqu’ils n’ont même plus le temps d’actualiser leurs connaissances. Si bien que beaucoup d’enseignants, et pour ne pas avoir à se casser la tête, utilisent encore comme supports pédagogiques des cours qu’ils ont eus quand ils étaient eux-mêmes étudiants, des cours vieux de dizaines d’années, des cours qu’il convient d’actualiser. Ces contre-performances ne peuvent que se répercuter sur la qualité de l’enseignement, et à l’allure où ça va, nous allons finir tout droit contre un mur. Si l’université continue à fonctionner de cette manière, dans quelques années, il n’y aura plus d’université du tout. Dans certaines spécialités, vu la qualité da la formation, on finira par enseigner tout, sauf la spécialité en question tant les niveaux ont régressé. C’est ainsi qu’on se retrouve, aujourd’hui, à l’université algérienne avec des étudiants totalement démotivés et désemparés à cause d’un système d’orientation qui ne tient nullement compte des prérequis et, encore moins, de la volonté des apprenants. En face, nous avons un corps enseignant totalement désabusé et qui ne croit plus en rien et surtout pas aux promesses de la tutelle ; si on ajoute à tout cela le niveau avec lequel les étudiants nous arrivent à l’université, il n’est nullement besoin d’être devin pour imaginer ce qui va advenir. L’université algérienne est en passe de se transformer en machine à fabriquer de la marginalité et ce n’est certainement pas en ramenant le coefficient de la langue arabe au BEM à 5 qu’on va résoudre la problématique du niveau des étudiants. On peut même ramener ce coefficient à 10 que ça n’y changerait rien. Cette décision débile dénote le fait que les responsables qui gèrent le système éducatif algérien n’ont rien compris au problème. Le malaise est bien plus profond qu’une mauvaise note en langue nationale, c’est tout le système éducatif qui doit être réformé et modernisé ; c’est un problème de moyens matériels et humains ; c’est un problème de qualité de la formation, de programmes à revoir de fond en comble. Les responsables qui sont en charge du système éducatif sont dépassés, périmés. Nous avons les mêmes responsables depuis plus d’une décennie, et depuis plus d’une décennie, le système éducatif ne fait que péricliter. Il est temps que l’on prenne conscience que les limites de ces gens ont été atteintes et qu’ils ne pourront plus jamais innover. En effet, on ne peut faire du neuf avec du vieux, alors de grâce, faites en sorte que cela change, que l’on voit du sang neuf, que des initiatives courageuses soient prises pour sauver notre système éducatif, car, comme je l’ai déjà écrit ailleurs, il y va de l’avenir de ce pays. En effet, aucun pays au monde ne peut fonctionner sans élites, les élites sont, en fait, comme une locomotive, et si aucun train ne peut avancer sans locomotive, de même aucun pays ne peut progresser sans ses élites. Il faut donc former des élites performantes, il faut assurer la relève, parce qu’à l’allure où cela va, il n’y aura bientôt plus de relève du tout, et nos écoles et nos universités continueront à produire de la médiocrité et de la marginalité. Cette situation chaotique dans laquelle se débat l’université algérienne et plus largement le système éducatif, est, par ailleurs, aggravée par un environnement à la mesure de sa décadence, un environnement qui ne répond plus aux normes universelles de la pédagogie avec des classes bondées, des moyens pédagogiques dérisoires et on veut avec ces moyens pédagogiques d’un autre âge imposer à l’université le système LMD, système qui repose essentiellement sur une pédagogie moderne, qui suppose des effectifs par classe qui ne dépassent pas quinze étudiants, système qui exige deux fois plus de travail personnel de la part des étudiants, mais où sont les moyens ? Où sont les bibliothèques ? On ne peut exiger des étudiants de fournir deux fois plus d’efforts quand ils sont parfois à huit dans une chambre universitaire destinée à deux ou trois étudiants, quand l’étudiant doit attendre parfois plus d’une heure pour pouvoir se restaurer, quand il n’y a pas ou presque pas de documentation, ni la possibilité d’accès à Internet. De même, on ne peut exiger d’un enseignent d’adapter son enseignement et utiliser une pédagogie moderne visant à tenir compte des performances individuelles tant les effectifs sont élevés, si bien qu’il n’est pas du tout envisageable d’appliquer le système de tutorat, un des piliers du système LMD, système qui consiste à suivre et à prendre en charge les étudiants individuellement en dehors des séances de cours. Quand on a des classes de plus de quarante étudiants, comment voulez- vous personnaliser votre enseignement ? Ce système est fondé aussi sur la notion de stage pratique sur le terrain : qui va encadrer ces stages ? Il ne suffit donc pas de décider l’application de réformes pédagogiques innovantes si l’on ne se donne pas les moyens adéquats pour les mener à bon terme. Quand l’université croule sous le nombre des étudiants, quand certaines filières manquent cruellement d’enseignants, quand on est obligé d’avoir recours à des vacataires qui, parfois, n’ont ni les compétences ni le niveau requis pour assurer certains enseignements spécialisés, il faut plus qu’un miracle pour réussir là où d’autres nations, autrement plus développées que nous, peinent à mettre en route ce nouveau système d’enseignement qu’est le LMD. En fait, avec cette farce du LMD, on n’a fait que raccourcir le cycle des études. Là où il fallait quatre années pour une licence, on a juste tronqué cette formation d’une année et si déjà le niveau, malgré quatre années de formation, était déjà plus qu’alarmant, que faut-il attendre de cette nouvelle formation sans moyens adéquats ? Mais au-delà du LMD, comment voulez-vous réussir une quelconque pédagogie quand on n’a même pas de toilettes pour pouvoir assouvir dignement et proprement un besoin naturel au sein de nos universités, et je ne dis pas ça pour rire, il n’y a qu’à aller faire un tour du côté des toilettes de l’université Mentouri de Constantine et vous serez édifié. D’ailleurs, bien avant d’arriver à ces toilettes, vous êtes pris à la gorge par cette infecte odeur d’urine qui vous empêche de respirer, odeur qui vous poursuit jusque dans les classes ou les amphithéâtres et qui fait que, tout le long de votre enseignement, vous n’avez qu’une seule envie, c’est de finir pour pouvoir sortir et respirer un peu d’air frais. Comment Dieu, est-il possible qu’au XXIe siècle, il y a encore des institutions qui n’ont pas de toilettes avec une chasse d’eau qui fonctionne, et pourtant il y a de l’eau dans les robinets. En fait, il n’y a pas qu’à l’université de Constantine que ce problème se pose. J’ai été récemment à l’université d’Alger et plus précisément à l’université de Bouzaréah, et je me suis trouvé face à la même situation. Dans cette université, on a même eu le culot de pousser le bouchon un peu plus loin encore puisque les toilettes sont payantes au sein-même de l’université. Cela dit, Il n’y a pas de problème : j’accepte de payer mais à condition que je trouve des toilettes propres et bien tenues, des toilettes où il y a au moins une chasse d’eau qui fonctionne. Mais ce n’est pas le cas, pourquoi ces toilettes sont-elles donc payantes ? En fait, il n’y a pas que dans les universités que le problème des toilettes se pose, mais dans toutes les institutions publiques, que ce soit les hôpitaux, ou les aéroports, c’est la même chose, c’est un véritable problème national. C’est comme si l’on ne sait pas à quoi peut servir une chasse d’eau, vous savez, ce machin qui, normalement, se trouve dans toutes les toilettes du monde au-dessus de la cuvette des WC, et qu’on tire logiquement à la fin de nos ablutions pour laisser l’endroit propre après notre passage. Personne ne s’en plaint, apparemment, et c’est si systématique que j’en viens à me demander si ce n’est pas un problème culturel ? Que sais-je ? Bref, la situation est telle que, parfois, quand il nous arrive de recevoir des collègues étrangers, j’en arrive à implorer le Bon Dieu qu’il ne leur prenne pas l’envie d’aller aux toilettes. C’est inqualifiable, plus encore, c’est une honte. Pourquoi n’avons-nous donc pas cette notion citoyenne de respect des lieux publics ? De quelle tare sommes-nous donc atteints pour être incapables de garder ces lieux propres ? Sommes nous sous-développés à ce point ? J’en suis arrivé au point de croire que le degré d’évolution d’une nation pourrait se mesurer à l’aune de sa capacité à garder ses lieux publics propres. En fait, il y a trois indicateurs qui peuvent nous permettre de mesurer le degré d’évolution d’une société : tout d’abord, sa capacité à avoir des espaces verts et à les entretenir. Rendez-vous compte que mes enfants et les enfants de tous les Algériens, qui n’ont pas les moyens de voyager à l’étranger, n’ont jamais foulé de leurs pieds une pelouse gazonnée, ils ne connaissent son existence que parce qu’ils en voient à la télévision. Deuxièmement, sa capacité à avoir des toilettes publiques propres avec de l’eau courante et des chasses d’eau qui fonctionnent, enfin, son respect des cimetières. Allez voir l’état de nos cimetières ! Dans les pays qui se respectent, ces lieux sont de véritables sanctuaires, de véritables jardins entretenus avec amour et respect. Certains cimetières sont de véritables musées de verdure, de calme et de sérénité qui inspirent la méditation et le recueillement. Qu’en est-il chez nous de ces lieux ? Rien de tout cela. Ce n’est rien de plus qu’un endroit où l’on se débarrasse de nos morts et si l’on ne fait pas attention, on risque de ne jamais retrouver les tombes de nos proches. C’est l’anarchie totale, aucune indication. Les tombes ne sont pas numérotées, elles ne sont situées sur aucune carte globale du cimetière. Bref, on a autant de respect pour nos morts et pour leurs dernières demeures qu’on en a pour notre environnement en général, c’est-à-dire aucun. J’ai dit qu’il y a trois critères pour mesurer le degré d’évolution d’une société. Je vais quand même en rajouter un quatrième qui me tient particulièrement à cœur, c’est l’état de nos routes. Cette question m’obsède tellement que j’en parle tout le temps et à qui veut bien m’entendre. D’ailleurs, j’en ai déjà parlé dans un article antérieur : le pays des gens qui dodelinent de la tête, cela ne vous dit rien ? Bref, l’état de nos routes est tel que j’en suis venu à me demander s’il n’y aurait pas, par hasard, un deal entre les responsables chargés du revêtement des chaussées et les revendeurs de pièces détachées automobiles. Les uns s’arrangent pour laisser les chaussées totalement impraticables ou si peu, et les autres nous « fourguent » une pièce détachée frelatée qui ne résiste pas plus de un ou de deux mois. L’état de la chaussée est tel qu’à certains endroits on a l’impression de descendre des escaliers et si l’on revient en sens inverse, c’est comme si l’on faisait de l’escalade ou de l’alpinisme. De temps en temps, il y a quand même quelques réfections par-ci par-là, mais ces réfections sont tellement mal faites que je me demande s’il ne s’agit pas d’une blague, d’un canular ou encore d’une vannerie supplémentaire pour embêter un peu plus le contribuable. Ceci dit, je ne crois pas que ce soit fait intentionnellement, je pense plutôt que c’est surtout dû à un manque de professionnalisme. En effet, j’ai l’impression que ces tâches ne sont pas confiées à de vrais professionnels, il s’agit d’un travail d’amateur. Comment expliquer, en effet, qu’aucun revêtement ne tienne plus de six mois pour ensuite commencer à se dégrader, à se craqueler et à gondoler. Je pense que c’est juste parce que les normes ne sont pas respectées, le dosage en bitume n’est pas respecté, le facteur chaleur n’est pas pris en compte dans ce dosage et cela dénote d’un travail d’amateur, à moins que cela ne soit intentionnel et, à ce moment-là c’est du vol qualifié. Si l’on triche sur les dosages, c’est qu’il y a vol ou escroquerie, et comme tout le monde s’en fout et que personne ne contrôle personne, eh bien, les choses continueront à aller de mal en pis au grand dam des citoyens. J’ai parlé tout à l’heure de tourisme. Comment voulez-vous que l’on réussisse, si l’on n’est même pas en mesure de refaire correctement le revêtement d’une chaussée, si l’on n’est même pas capable d’avoir des toilettes publiques propres, ou encore un environnement attrayant ? Comment voulez-vous réussir quand nos plages sont saccagées, vandalisées, vidées de leur sable ? Je pense que c’est là le pire des crimes et que cela mérite un châtiment exemplaire car rien, en effet, ne pourra jamais remplacer ce sable que la nature a mis des millénaires à fabriquer. Comment voulez-vous réussir quand notre littoral est envahi par le béton dans un urbanisme anarchique et délirant sans respect des normes écologiques et même touristiques ? Comment voulez-vous réussir quand nos villes sont en passe de devenir de véritables ghettos à cause d’une urbanisation sans perspective, sans imagination ? A ce propos, il n’y a qu’à aller faire un tour du côté de ce qu’on appelle pompeusement la nouvelle ville Ali Mendjeli de Constantine. Chaque fois que je passe par là, je ne peux m’empêcher de me remémorer un roman de science-fiction que j’ai lu dans ma jeunesse, Les Seigneurs de la guerre, de Gérard Klein paru aux éditions Robert Laffont dans la collection « Jai Lu », en 1971. C’est l’histoire d’un soldat qui se trouve malgré lui propulsé d’une époque à une autre, jusqu’au jour où il tombe dans une époque où la Terre entière a fini par être envahie par le béton. Plus d’agriculture, plus d’espaces verts, plus de nourriture. Les mers et les océans eux- mêmes ont été affreusement exploités, si bien qu’il ne reste plus de poissons et, comme il n’y a plus d’espace sur Terre, les usines ont été implantées sous les mers et devinez de quoi l’humanité se nourrit désormais ? Des morts dont la chair est transformée dans ces usines sous-marines. C’est, certes, une vision assez apocalyptique de l’évolution de l’humanité, mais je crois que, sauf pour le cannibalisme, nous ne sommes pas très loin de ce schéma puisque, en l’absence de politique urbaine avisée et confiée à des spécialistes, nous allons tout droit vers la catastrophe avec la construction de ces cités gigantesques, ces cités-dortoirs, ces cités sans verdures et sans lieux de loisirs et de culture et où le béton règne en maître absolu, ces ghettos, futurs repères de mal-vie, de chômage et donc de déviance et de délinquance. A qui la faute ? Comment en est-on arrivé à ce constat ? Si, en plus de tout cela, on continue à ne plus produire de la qualité et de l’excellence dans nos universités, si l’on n’assure aucune relève, si ce pays continue à naviguer dans le brouillard sans une véritable locomotive pour le tirer de l’avant, comment voulez-vous que ce pari fou, ce rêve impossible qui propulserait l’Algérie au rang des nations modernes, puisse un jour se réaliser ? C’est pour cela que tout ce que j’ai raconté en première partie de cette réflexion risque de ne rester que ce qu’il est : un rêve fou. Cette contrée que j’ai décrite un peu naïvement en première partie risque de ne jamais voir le jour. C’est « Neverland », la terre impossible. D’ailleurs, je me demande comment j’ai pu faire un pareil rêve. Aussi, je préfère parler de fantasme plutôt que de rêve, car si le rêve peut se réaliser, il est par contre inconcevable que le fantasme puisse accéder à la réalité, à moins d’une transgression radicale de cette réalité normative et d’un basculement dans la folie. Il faut donc être fou pour pouvoir imaginer, un jour, notre pays vivre, oui, vivre tout simplement, parce que pour le moment, nous ne sommes que des morts-vivants, des zombies décérébrés qui font semblant de vivre en voyant d’autres pays, d’autres êtres humains vivre à travers cette petite lucarne, heureusement qu’il y a cette petite boîte qui nous permet de vivre par procuration. Pourtant, c’est si facile. En attendant, je vais faire comme Hakim Lalem du Soir d’Algérie : « fumer du thé pour rester éveillé car le cauchemar continue ».
Mohamed-Nadjib Nini  


Veille scientifique dans le décollage des pays en voie de développement

août 18, 2007

 Exemple historique du Japon

« Il faut aller à la vérité avec toute son âme, il faut suivre le chemin le plus long. » Platon. Dans un récent documentaire sur Arte, on demande à une intellectuelle afghane ce qu’elle désire le plus pour son pays (ravagé par la guerre et les conflits comme tout le monde le sait).

Sa réponse m’a frappée ; elle désirait pour son pays la prospérité. Je m’attendais à ce que son premier souhait soit la paix ; mais non, car c’est une intellectuelle, et elle sait très bien que la paix avec la pauvreté et la misère ne vaut pas mieux que la guerre et les conflits. Et là, je me tourne vers la communauté scientifique de notre pays, et je remarque une logique semblable. Depuis les années 1970, cette communauté a toujours essayé de se perfectionner, de se rapprocher et même d’accéder, dans certains domaines, au niveau scientifique international, dans le but implicite que ceci ait des effets bénéfiques sur l’économie nationale et sur la prospérité de notre peuple. Mais là, il y a un problème que nous ne soulignerons jamais assez, c’est que le niveau scientifique le plus élevé qui soit et les connaissances scientifiques les plus poussées que nous puissions acquérir auront très peu d’impact sur le développement du pays s’il ne sont pas intégrés dans une stratégie de développement bien pensée et raisonnablement planifiée. Stratégie qui ne peut être adoptée par un pays que s’il possède une élite scientifique audacieuse et éclairée, procédant toujours suivant le bon sens universel. Et je pense que cette élite existe actuellement en Algérie, même si elle est relativement divisée et désorganisée. Parlons donc de cette veille scientifique qui, d’après les expériences historiques, s’avère indispensable dans toute stratégie audacieuse de développement réel et efficace (qu’on nommera en général : stratégie de décollage économique). Et montrons le rôle qu’elle a joué dans le décollage économique du Japon en 1868.

Introduction

Vers 1872, Fukuzawa Yukichi, ce père des lumières japonaises, publie l’Appel à l’étude qui constitue un texte phare de l’ère Meiji. L’idée fondamentale de Fukuzawa se trouve dans cette phrase qui, en dépit de sa simplicité, résume si bien la vision stratégique qui fut à la base de la montée spectaculaire du Japon : « Notre tâche urgente est la construction d’une nation prospère. Et le fondement de cela est l’éducation des hommes. » Fukuzawa n’était pas seulement l’un des grands penseurs de l’époque Meiji, c’était aussi un homme d’action, un bâtisseur. Remarquez où il place l’urgence. Il n’a pas mis en avant le problème identitaire du Japon ni les problèmes religieux qui le divisaient, ni même les problèmes politiques énormes qu’il avait à l’époque. Non, tout était secondaire. Et la priorité des priorités est la construction d’une nation prospère. En d’autres termes, toutes les compétences de la nation doivent avoir pour principale mission le relèvement du secteur économique national, tout le reste passe au second plan. Ce relèvement économique a été si bien mené et en si peu de temps (les fondateurs, en effet, insistaient tant sur l’urgence…), qu’on l’a appelé par la suite décollage économique, et que certains l’ont même qualifié de miracle économique. Regardons maintenant l’autre moitié de la phrase de Fukuzawa : l’éducation des hommes. C’est spécialement ce point qui illustre le plus l’originalité de l’expérience japonaise et toute sa splendeur. Vous allez certainement dire que toutes les nations du monde insistent sur l’éducation des hommes, et où est la nouveauté ! Bien sûr que tout le monde insiste sur l’éducation des hommes. Mais quelle éducation ? Toute la question est là ! Je résume souvent les fondements d’une stratégie de décollage économique en quatre points : veille scientifique, veille technologique, intelligence industrielle et politique de l’imitation. Aucun de ces quatre fondements ne peut être convenablement assuré s’il n’y a pas une adéquate éducation des hommes. Pourtant, une question se pose si expressément : comment ces Japonais du XIXe siècle, presque complètement isolés du monde développé, ont-ils pu déceler ces points cruciaux et y accommoder la formation de leurs futures compétences ? D’après mon étude, la réponse se résume en quelques mots : l’élite japonaise de l’époque a mis de côté ses préjugés ancestraux, a analysé objectivement sa situation, a suivi le bon sens universel, et n’a pas hésité à avoir le courage de l’action. Le résultat fut grandiose.

Veille scientifique, l’un des fondements du processus de décollage

Comme je m’adresse à un peuple qui a atteint un certain niveau de conscience et de culture, je n’ai nullement besoin de démontrer qu’un décollage économique ne peut avoir lieu sans un décollage industriel ; que pour assurer le décollage industriel, on doit obligatoirement maîtriser la technologie ; et enfin, que la maîtrise de la technologie ne peut avoir lieu sans l’acquisition de connaissances scientifiques plus ou moins poussées. Depuis près d’un demi-siècle, certains pays en voie de développement se sont dotés d’une importante communauté scientifique nationale, dont le niveau scientifique est parfois comparable à celui des pays développés. Ils assurent à leurs scientifiques des stages et des formations à l’étranger afin que ce niveau demeure voisin du niveau scientifique international, ce qui est assez souvent le cas. Mais est-ce que cela a systématiquement débouché sur la maîtrise de la technologie qui est censée assurer le décollage industriel ? La réponse est malheureusement non. Non, car le niveau scientifique élevé, en dépit de son importance, ne peut déboucher spontanément sur la maîtrise de la technologie. Et c’est là qu’intervient, justement, cette si précieuse notion de veille scientifique, indispensable à tout processus de décollage économique. Sous cette appellation, un complexe processus de mobilisation, d’orientation et d’organisation de la communauté scientifique est mis en place. Dans quel but ? Pour servir, en priorité, les besoins, en connaissances et en informations scientifiques diverses, des embryons industriels qui seront créés pour entamer le processus de décollage économique. Mais le rôle des scientifiques ne s’arrête pas là, ils auront également un rôle déterminant à jouer quand il s’agira de former les forces actives de la nation à la veille technologique et à l’intelligence industrielle. Et tout cela, sans oublier l’apport que seuls les scientifiques pourront fournir quand sera scrupuleusement mise en œuvre la politique de l’imitation. Profitons, ici, pour souligner un aspect plutôt intéressant de tout ce qui précède, c’est cet impact direct et bénéfique de l’élite scientifique sur l’économie du pays, et cet élargissement considérable de son champ d’action : depuis l’enseignement et la recherche académique pour les plus passionnés de savoir, jusqu’aux responsabilités de promoteurs d’industries pour les plus prédisposés à l’action économique. Toute sorte de compétence scientifique mobilisée devra y trouver son compte. Mais avant de clore cette partie, je voudrais insister sur un point que je trouve d’une extrême importance : c’est la mobilisation. Mobilisation des compétences, mobilisation des forces actives, mobilisation de toutes les structures et organismes nationaux. En bref, mobilisation de toute la nation. Beaucoup d’économistes considèrent que la rapidité et l’ampleur de la croissance industrielle et économique des pays émergents résulte, justement, de cette mobilisation intense de toute la population sur des objectifs précis. Notre étude n’a pu que confirmer cela.

Décollage du Japon du Meïji

Revenons, encore une fois, au Japon de 1868, et voyons comment ont procédé ces descendants de samouraïs, au cran remarquable. Globalement, ils ont procédé comme suit : A- D’abord, en fixant leur principal objectif : créer une nation développée et prospère et rattraper les pays occidentaux. B- En fixant un délai qualitatif : réaliser cela le plus rapidement possible (rappelez-vous ce stimulant sentiment d’urgence dont on a parlé dans l’introduction). C- En étudiant les systèmes de formation des Occidentaux, et en choisissant parmi ceux-ci, celui qui leur permet d’accéder rapidement et efficacement au niveau technologique et industriel de l’Occident. D- En structurant et en organisant convenablement leur veille scientifique. E- En planifiant un transfert « positif » de technologie basé sur l’imitation et l’intelligence industrielle. Voici comment ils organisent cela : 1- Au début, ils visent la maîtrise d’un petit nombre d’industries. Ils choisissent celles-ci en fonction de leur accessibilité, et d’une estimation de leur futur rôle moteur au sein du secteur industriel global (industrie du chemin de fer, industrie minière, industrie textile, etc.). 2- Ils planifient les étapes de maîtrise de chacune de ces industries. 3- Ils créent des écoles techniques, et, parfois même, des écoles itinérantes à travers les provinces. 4- Ils procèdent à une formation technique appropriée (d’abord, ils feront acquérir à leurs techniciens, leurs ingénieurs et leurs technologues, l’aptitude à assimiler les techniques des pays développés, par la suite, ils leur feront acquérir l’aptitude à les perfectionner). 5- Ils font recours aux experts occidentaux pour compléter la formation correspondant à certains besoins spécifiques. 6- Ils procèdent à des formations à l’étranger, toujours pour satisfaire certains besoins spécifiques. 7- Ils importent des machines et des équipements (machines à vapeur, machines textiles, matériel pour filatures, etc.). 8- Ils imitent ces matériels et ces équipements, de manière presque systématique. 9- Ils imitent les techniques et le savoir-faire, en exploitant l’apport des techniciens occidentaux (ils sont plus de 500 pour la seule année 1875). 10- Ils achètent des brevets et des licences, lorsque cela est indispensable. 11- Enfin, ils mettent au point des matériels et des équipements de conception purement nationale, élaborés à partir d’une amélioration habile de modèles étrangers initialement imités. En résumé : une machine, un matériel ou un équipement importé subit systématiquement la procédure d’imitation, sans aucun souci de légalité. D’abord, la machine ou l’équipement est réalisé à 40% par des capacités nationales, puis les connaissances et les capacités chronologiques nationales sont poussées progressivement à un niveau qui permet la réalisation à 100% de la machine en question. Par la suite, commence la procédure d’amélioration et de perfectionnement qui, souvent, suscitera l’admiration même des pays développés…

Conclusion

Plus j’approfondis dans l’étude des processus de décollage économique, plus je m’aperçois que c’est peut-être l’une des plus belles aventures que puissent mener une nation. Que cette aventure aboutisse à un succès ou à un échec, ce sera toujours plus bénéfique au peuple qui l’entreprend que l’inertie, le sentiment de l’inutilité, et la passive soumission au sous-développement. Mais, insistons tout de même sur les chances considérables du succès, qui seront d’autant plus importantes que la communauté scientifique nationale assume convenablement la mission de veille scientifique, et qu’elle renforce et consolide les compétences de la nation pour favoriser la veille technologique, l’intelligence industrielle et la politique de l’imitation. Pour n’importe quelle nation, le décollage économique est un véritable chef-d’œuvre et, comme le dit si bien André Arnoux : « Il n’y a pas de chef-d’œuvre prédestiné, mais une lutte patiente, décevante, tenace, un débordement de détails mis au point, une multitude d’hésitations, une suite de colères contre l’inertie, une alternance d’obscurité et de lumière. D’appel en appel, la pauvre chose méritante accède à la gloire dans la mesure où, s’étant élevée au-dessus d’elle-même, elle devient surhumaine en toute simplicité. » Je n’ai pu trouvé de plus belle ni de plus exacte description du miracle économique japonais que celle-ci.

- L’auteur est : Maître de conférences, université de Boumerdès

Dr Nahed Dokhane


La conception de la ville chez Ibn Khaldoun

août 10, 2007

par A.Boukerche*

Quand on évoque la sociologie on cite volontiers les noms de: Montesquieu, Tocqueville, ainsi qu’Auguste Comte que l’on présente comme l’inventeur du mot qui désigne cette science, ce qui est à moitié vrai car il y a eu aussi Quételet dont la postérité n’a pas retenu le nom. Or, Ibn Khaldoun qui, bien avant tous ces noms et au-delà d’une oeuvre remarquable de sociologue et d’historien, est surtout un très grand penseur, n’est jamais cité ou presque.

La commémoration du sixième centenaire de son décès est l’occasion de revenir sur la richesse de sa pensée.

Or, ce qui fait l’intérêt d’Ibn Khaldoun ce n’est pas tellement qu’il fût le premier à dire des choses, mais ce qu’il a dit. Pourquoi Ibn Khaldoun vaut-il le détour ? Qu’y a-t-il dans sa pensée qui peut encore nous interpeller à six siècles de différence ? Pour cela, il faut se pencher sur ses textes et c’est là que l’on découvre non seulement la finesse de ses observations et de ses analyses mais, aussi et surtout, son étonnante modernité. Ibn Khaldoun est un maghrébin comme nous et nous dit des choses dans de nombreux domaines qui pourraient nous éclairer sur nous-mêmes. Parmi les multiples thèmes qu’aborde Ibn Khaldoun dans ses « Prolégomènes » ou la « Moqqadima » celui de la ville mérite que l’on s’y attarde. Ibn Khaldoun, au fond, nous incite à nous poser une question fondamentale : pourquoi vit-on dans une ville? Dans quel but ?

VIE BEDOUINE ET VIE CITADINE

On le sait, Ibn khaldoun soutient une distinction fondamentale entre vie nomade et vie sédentaire. L’une est première chronologiquement parlant par rapport à l’autre et la fin que poursuit la vie bédouine est radicalement différente de celle de la citadine. Qu’est-ce qui justifie, selon Ibn Khaldoun, cette différence ?

La vie bédouine représente l’une des formes primitives du vivre en commun. Effectivement, l’homme ne peut vivre seul parce qu’il lui faut répondre à ses besoins fondamentaux afin de survivre. C’est pour cela, et reprenant une thèse que l’on retrouve déjà dans la pensée grecque, Ibn Khaldoun affirme que l’homme a besoin des autres pour assurer sa survie. C’est ce qui le pousse à constituer des communautés. Cependant, la première forme d’organisation sociale qu’est la vie bédouine n’est pas la meilleure forme de vie collective, car le nomadisme se définit comme une vie rude, laborieuse, dangereuse, donc par définition précaire.

L’homme ne peut trouver son plein épanouissement que dans une forme de vie supérieure : la vie sédentaire qui est au fondement de ces espaces collectifs que sont les villes. Néanmoins, le passage de la vie bédouine à la vie citadine requiert des conditions car il porte la marque d’un progrès « civilisationnel » qui doit répondre, selon Ibn Khaldoun, à deux exigences :

La première affirme que pour qu’une ville devienne telle, il faut que la vie sédentaire puisse s’installer de façon durable, afin d’éviter tout retour au nomadisme. Cela signifie que le passage d’un mode de vie à l’autre n’est pas irréversible. Il peut se réaliser dans les deux sens. Pour éviter le retour à la vie nomade, qui représente un degré moindre de perfection pour la forme de vie collective, il faut l’émergence d’une véritable culture citadine qui se distingue du bédouinisme. Pour le dire autrement, les usages ( les modes de comportements, les techniques diverses et variées, etc.. ), les représentations collectives ( connaissances en tous genres, opinions, croyances ) et les valeurs ( ce qui mérite d’être poursuivi et ce qui doit être banni , le bien , le mal ) qui caractérisent toute culture humaine changent du tout au tout quand les hommes passent d’une vie mouvementée, bédouine à une vie stable, citadine.

La seconde condition selon Ibn Khaldoun, qui permet de dégager à coup sûr l’émergence d’une véritable vie citadine, réside dans l’accession de la ville au statut de cité. Le vivre en commun dans une ville n’est pas un simple espace partagé par une agrégation d’individus. En effet, ce qui caractérise le vivre en commun dans une cité ce n’est pas, pour Ibn Khaldoun, la simple satisfaction des besoins comme c’est le cas pour la vie bédouine. Dans les villes, les hommes vivent aussi pour autre chose. Quoi ? Ibn Khaldoun soutient que les hommes à travers la vie citadine peuvent accéder au « bien-être ». C’est cette dernière notion qui donne à la ville sa vraie finalité.

L’HOMME ET L’ANIMAL

Cependant, en quoi cette deuxième condition, qui stipule la réalisation du « bien-être », est-elle l’apanage de la véritable vie citadine? En fait, pour Ibn Khaldoun, le « bien- être » auquel permet d’accéder la vie sédentaire n’est, ni plus ni moins, que la marque même d’un phénomène social qu’il nomme « Hadara » ou « civilisation ». Qu’est-ce à dire ? Que la vie citadine est meilleure que la vie bédouine parce qu’elle permet à l’homme de se civiliser, autrement dit de passer de cet être frustre qu’il était dans la vie nomade, à un être raffiné. Pourquoi ? Parce que telle est la destination de l’homme.

Ibn Khaldoun, comme beaucoup de penseurs, trace une limite nette entre l’homme et l’animal. Qu’est-ce qui fait que l’homme ne peut se réduire à son animalité ? Tel est l’un des axes sur lequel repose la réflexion khaldounienne pour justifier l’intelligibilité et la nécessité du passage de la vie bédouine à la vie citadine. L’homme est, avant tout, un être de la nature car c’est ainsi que Dieu l’a voulu. Par conséquent, l’homme doit répondre à ses besoins fondamentaux comme tous les êtres vivants. Il se doit de persévérer dans son être. L’homme, comme tout animal, doit mobiliser une grande partie de son énergie pour préserver sa vie et l’intégrité de son être. Il y arrive d’autant mieux en unissant sa force avec celle des autres. C’est l’une des raisons qui justifie le vivre en commun. Toutefois, on l’a vu, la vie bédouine peut répondre à cette exigence et l’on peut dire avec Ibn Khaldoun que ce genre de vie satisfait les besoins premiers indispensables de l’homme en tant qu’être de la nature.

Mais l’homme n’est pas qu’un animal. Il est plus que cela. Il possède quelque chose que toutes les autres espèces vivantes ne possèdent pas et c’est ce qui fait de lui un être à part dans la création et dans la nature. Ibn Khaldoun écrit à ce sujet:

« Dieu a distingué l’homme de tous les autres animaux en lui accordant la réflexion, faculté qui marque le commencement de la perfectibilité humaine et qui achève la noblesse de l’espèce, en lui assurant la supériorité sur (presque tous) les êtres ».

Entre l’homme et l’animal il y a un saut, et ce saut se situe dans une faculté intellectuelle humaine : la raison. L’homme est, certes, par son corps lié aux lois de la biologie mais c’est surtout par son esprit, dont la faculté maîtresse est la raison, qu’il accède à son essence. Corps et raison sont deux entités en l’homme qui ont besoin d’être satisfaites. Si le corps doit être nourri, abreuvé, contenté, l’esprit ne doit pas être en reste car c’est grâce à lui que l’homme peut se perfectionner, donc progresser, devenir un être à part entière.

On le voit, Jean-Jacques Rousseau n’a rien inventé lui qui, bien des siècles après Ibn Khaldoun, a fondé une grande partie de sa philosophie sur le concept de perfectibilité.

Ainsi, on peut dire que dans la vie bédouine, l’esprit ne peut être nourri de façon adéquate car l’homme est trop préoccupé par la satisfaction de ses besoins fondamentaux. On pourrait presque comparer cet état à l’état de nature que décrit Rousseau où la raison humaine est en quelque sorte tenue en « veille » car toutes les conditions ne sont pas réunies pour qu’elle puisse se réaliser pleinement. Dans la vie nomade, l’homme mène une vie trop laborieuse et centrée sur sa survie pour prétendre à des fins plus nobles. On comprend dès lors, que la vie dans une cité, selon Ibn Khaldoun, a pour fin suprême de satisfaire cette raison qui distingue l’homme de l’animal. C’est pour cela que le « bien-être », qui ne peut éclore que dans le cadre d’une vie sédentaire, constitue le milieu dans lequel la réflexion humaine pourra s’affirmer.

BIEN-ETRE ET CIVILISATION

Certes, nous l’avons compris une ville atteint le statut de cité quand elle favorise le « bien-être » qui est le signe même de la « civilisation », la « Hadara ». Mais qu’est-ce que cela veut dire précisément ?

La civilisation, pour Ibn Khaldoun, s’entend en terme de raffinement. Mener une vie civilisée c’est avoir la possibilité de tendre vers des activités nobles qui permettent l’assouvissement des besoins de l’esprit.

Cependant, il n’y a pas pour Ibn Khaldoun, et en cela il reste lié au monde des anciens, de distinction entre la technique et l’art. Expliquons : l’art, en tant qu’activité indépendante distincte des activités techniques qui visent la production d’objets utilitaires, est une invention assez récente en Occident (XVIII ème siècle). Pour les anciens, tout comme pour Ibn Khaldoun, art et technique relèvent d’une seule et même activité. C’est pour cela qu’Ibn Khaldoun parle des arts en général qui comprennent tous les métiers qu’ils soient techniques, au sens productif du terme, ou artistiques. Pourtant, cela ne veut pas dire que tous les arts sont à mettre au même niveau.

Selon notre auteur, une ville accède au statut de cité quand le bien-être atteint un degré certain. Comment reconnaître cette situation? Par la multiplicité des arts qui existent dans la ville, donc par ce que l’on pourrait appeler le progrès. Toutefois, tous les arts ne se valent pas. Il y a des arts vulgaires et des arts nobles. Ces derniers sont ceux qui permettent à l’homme d’atteindre sa perfection. Ibn Khaldoun en distingue trois.

Le premier est l’art de la médecine qu’il relie fondamentalement à celui de l’accouchement. Pour que l’homme puisse prétendre à l’exercice de la réflexion encore faut-il qu’il puisse persévérer dans son être, c’est-à-dire qu’il conserve le plus longtemps possible la santé. Or, la médecine est l’art qui permet de répondre à cette nécessité. La santé est un bien fondamental. Sans lui l’homme ne peut faire un usage serein de sa raison.

Le deuxième a trait à la beauté. Seul l’homme est sensible à la beauté esthétique. Cette dernière naît de cet art d’agencer les sons de façon harmonieuse que l’on trouve dans la musique. L’homme doit nourrir sa sensibilité par des sons qui plaisent à ses oreilles car telle est sa nature. Un homme raffiné est un être capable de goûter à des plaisirs nobles et non pas vulgaires car c’est la preuve que l’esprit l’emporte chez lui.

Enfin, le troisième art qui répond à cette noblesse des aspirations humaines est celui de la librairie qu’Ibn Khaldoun lie à l’écriture. Pour Ibn Khaldoun, l’art qui renseigne véritablement sur le degré de « hadara » d’une ville c’est celui du libraire. L’auteur donne à cet art une signification beaucoup plus large que celle que nous lui accordons. L’art du libraire ne se réduit pas uniquement à vendre des livres, mais aussi à transmettre la connaissance, par la maîtrise de la copie et de l’écriture. Bien sûr, l’imprimerie n’existe pas à l’époque d’Ibn Khaldoun et c’est pour cela que libraire, entendu en ce sens, occupe une place fondamentale.

 

VOILA CE QU’IL DIT, PAR EXEMPLE, A CE SUJET :

« L’écriture, et l’art du libraire, qui en dépend, servent à fixer et à conserver les souvenirs que l’homme veut garder, à faire parvenir aux pays lointains les pensées de l’âme, à éterniser dans des volumes les produits de la réflexion et les connaissances scientifiques, et à donner aux idées une existence assurée. »

Grâce à l’art de l’écriture l’homme est en mesure de transmettre à l’humanité, à travers les générations qui lui succèdent, le fruit de sa réflexion. Les livres sont les objets qui transmettent ce travail de la raison humaine, cet exercice permanent de son intelligence et qui est la marque de la nature historique de l’homme, contrairement à l’animal qui n’a pas d’histoire. Aussi, une ville est dite hautement civilisée, pour Ibn Khaldoun, quand les hommes qui y vivent peuvent aussi se consacrer, au-delà de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, à la recherche de la connaissance par les livres et à exercer leur réflexion. Grâce à ce critère, Ibn Khaldoun affirme, par exemple, qu’à son époque une ville comme le Caire est supérieure en « civilisation » à bien des villes mauritaniennes.

En conclusion, la civilisation qui caractérise une ville n’est pas un concept abstrait pour Ibn Khaldoun. La « Hadara » s’incarne dans l’homme à travers des actions concrètes dans la cité. Toutefois, il ne suffit que pas que cette vie citadine raffinée surgisse pour que la civilisation soit affirmée une fois pour toute. En effet, il faudrait que la vie sédentaire perdure et se consolide suffisamment dans le temps en devenant forte et vigoureuse. Ce n’est que par l’émergence d’habitudes nouvelles en l’homme que le danger d’une régression vers la vie bédouine peut être écarté. Néanmoins, pour Ibn Khaldoun une ville n’est jamais assurée de ne pas régresser. Le progrès n’est jamais acquis, ou plutôt il peut suivre une voie funeste qui peut mener une ville vers sa ruine. C’est la leçon que nous demande de méditer le maître.

*Professeur de philosophie


Ibn Khaldoun, Les prolégomènes, deuxième partie, LIVRE I : De la société humaine et des phénomènes qu’elle présente, 4eme section, Trad William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, col « les classiques des sciences sociales », p 229.

Ibn Khaldoun, Les Prolégomènes, deuxième partie, p. 323

Ibid, page 277


Phobie financière

août 9, 2007

par J. Bradford Delong*

Le système financier fait de plus en plus peur. On retrouve partout la même méfiance à l’égard de gens grassement payés qui travaillent derrière l’écran d’un ordinateur en faisant quelque chose qui ne semble pas un travail productif. Les bureaucrates sont mieux payés que les gens qui produisent, les spéculateurs gagnent davantage que les dirigeants, les commerçants davantage que les entrepreneurs, les arbitragistes en bourse davantage que les investisseurs, les malins davantage que les besogneux, et par-dessus tout, les marchés financiers sont plus puissants que les Etats.

Le sens commun laisse à penser que cette situation est injuste. Ainsi que le disait Franklin D. Roosevelt, «les financiers ont abandonné leurs sièges dans le temple de notre civilisation. Nous devons maintenant y faire revenir les anciennes vérités», à savoir que créer, croître, gérer et inventer doit être davantage honoré et récompensé que les opérations financières. Certes, on peut se méfier du système financier moderne. Son échelle même donne le vertige, avec cette année plus de 4000 milliards de dollars brassés dans des opérations de fusion-acquisition, avec des actifs financiers négociables et (théoriquement) liquides, qui attendront 160 000 milliards de dollars à la fin de l’année, tout cela dans un monde dont le PIB annuel est de l’ordre de 50 000 milliards. Le McKinsey Global Institute a estimé récemment que la totalité des actifs financiers représente plus du triple du PIB de la planète, le triple également de ce qu’il était en 1980 (mais en hausse seulement de deux tiers par rapport au PIB mondial à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale). Et puis viennent des chiffres étonnamment élevés et difficiles à interpréter : 300 000 milliards de dollars de titres dérivés, 3000 milliards gérés par 12 000 fonds spéculatifs mondiaux, 1200 milliards de dollars dans du capital-investissement. Aujourd’hui, le système financier mondial produit des résultats importants, tant positifs que négatifs. Prenons en exemple les 4000 milliards de dollars que les entreprises ont investis cette année dans les opérations de fusions-acquisitions pour renforcer leur synergie, améliorer la force du marché ou mieux gérer.

Les propriétaires qui vendent les actifs réaliseront une plus-value de quelques 800 milliards de dollars par rapport à la valeur de ces actifs avant la fusion. Les actionnaires des entreprises acheteuses perdront quelques 300 milliards, dans la mesure où les marchés interprètent une acquisition comme la marque de dirigeants hyperactifs, voulant à tout prix construire un empire, et non comme l’oeuvre d’administrateurs froids qui cherchent un profit maximum pour les investisseurs. Ces 300 milliards représentent le prix que les actionnaires des compagnies en pleine expansion acceptent de payer (ils ne peuvent peut-être pas faire autrement) pour avoir des dirigeants combatifs.

D’où viennent les 500 milliards de bénéfice net liés aux fusions-acquisitions ? On ne le sait pas. Une partie de cette somme est perdue par les consommateurs au profit des actionnaires, au moment où les corporations se rapprochent d’une situation de monopole, une autre partie traduit le gain en efficacité lié à une meilleure gestion et à un gain d’échelle, et une dernière partie représente le prix excessif versé par une partie des acteurs du marché, saisis d’une exubérance irrationnelle à la vue du nom des entreprises dans les journaux. Si chacun de ces éléments compte pour un tiers du bénéfice net, il y a plusieurs conclusions à en tirer. Tout d’abord, hormis les transferts d’argent à l’intérieur même du secteur financier, ces opérations financières d’envergure génèrent un bénéfice d’environ 340 milliards de dollars liés à l’augmentation de la valeur réelle des actions en raison des gains attendus. Une perte de 170 milliards peut être attribuée à la probable évolution des salaires, car les ménages devront subir des hausses de prix de la part des entreprises maîtres du marché. Le bénéfice net est donc de 170 milliards de dollars en valeur sociale ajoutée en 2007, soit 0,3% du PIB mondial, ou encore la production de sept millions de travailleurs.

En un sens, nous devrions être reconnaissants aux spécialistes en fusion-acquisition qui font un travail acharné, même s’ils sont très bien payés : il faut que les entreprises mal gérées ou inefficaces soient sous la pression de celles qui fonctionnent bien et puissent réunir des fonds pour cela. On ne peut compter sur la démocratie actionnariale comme seul système de contrôle des entreprises.

La deuxième conclusion est que les bénéfices bruts – les redevances, les profits commerciaux et les gains en capitaux pour les gagnants (quelques 800 milliards de dollars cette année en fusion-acquisition) – dépassent largement les 170 milliards de bénéfice net. Les gouvernements ont un rôle éducatif, régulatoire et répressif important à jouer (qu’ils ne tiennent pas encore) : il faut que les acteurs connaissent les risques, car ils pourraient se retrouver parmi les perdants des 630 milliards restant.

Enfin, le système financier préfère depuis longtemps les monopoles et les oligopoles stables qui génèrent des marges bénéficiaires importantes, tandis que les consommateurs préfèrent les marchés concurrentiels avec des marges faibles. Si l’on est sceptique quant à la capacité de la politique antitrust des gouvernements à compenser les conséquences monopolistiques des fusions-acquisitions, il faut chercher un autre moyen de rétablir l’équilibre, autrement dit, une fiscalité sur le revenu progressive pour compenser un accroissement dans l’inégalité des revenus.

Les physiocrates du 18° siècle estimaient que seuls les paysans étaient productifs et que le reste de la population vivait sur leur dos. Les marxistes du 20° siècle pensaient la même chose au sujet des travailleurs dans les usines. Les uns et les autres se trompaient. Régulons les marchés financiers de telle manière que les intervenants extérieurs ne soient pas plumés. Mais n’ayons pas la phobie du système financier !


*Ancien sous-secrétaire au Trésor américain lors de la présidence
Clinton, et professeur d’économie à l’université de Berkley en Californie.