Le piston, un passage obligé dans le recrutement

septembre 6, 2008
 

Les relations personnelles et familiales sont les moyens les plus utilisés pour trouver un emploi. Telle est donc la conclusion de l’Office national des statistiques (ONS) sur le mode d’accès au travail en Algérie. En termes de chiffres, 40,6% des travailleurs ont eu recours à leurs relations personnelles et familiales pour trouver l’emploi qu’ils exercent. Le contact direct par l’employeur et les concours et examens sont d’autres procédures de placement, mais dans une proportion moindre par rapport aux relations personnelles et familiales.

Cela témoigne bon gré, mal gré, de l’échec des mécanismes de créations d’emploi institués par le gouvernement et les instances en charge de ce dossier. C’est-à-dire que les emplois créés dans le cadre de ces mêmes dispositifs sont éphémères. La conclusion de l’ONS rappelle une précédente déclaration du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, Tayeb Louh, qui avait reconnu en mars dernier que « le taux de recrutement dans le cadre des anciens dispositifs ne dépasse pas 12% ». C’est donc une reconnaissance pure et simple de l’échec des mécanismes mis en place pour répondre aux aspirations des jeunes qui constituent, faut-il le souligner, plus de 70% de la population à la recherche d’emploi.

Mais la dernière enquête de l’Office national des statistiques sur l’emploi vient carrément rectifier les chiffres de Tayeb Louh, situant la contribution des agences de placement à 6,8% seulement, soit -50% du taux avancé par le ministre du Travail. Les travailleurs contactés par les employeurs viennent en seconde position avec un taux de 17,6%, devançant les recrutés par concours et/ou examens qui, eux, représentent une proportion estimée à 15,4%. La toute récente enquête de l’ONS vient ainsi lever le voile sur une autre réalité si amère du marché du travail en Algérie. Les relations personnelles et familiales sont ainsi le mode opératoire privilégié pour trouver un emploi. L’ONS a relevé également l’existence de grands écarts entre les taux d’emploi selon le sexe et le milieu de résidence. En milieu urbain, les occupés de sexe masculin représentent 57,7% du total des hommes en âge de travailler, alors que les femmes qui exercent une activité marchande ne représentent que 14,3% de l’ensemble des femmes en âge de travailler. L’écart est encore plus important en zone éparse où seulement 6,3% des femmes en âge de travailler sont occupées, contre 61,1% pour les hommes. Plus grave encore que les disparités entre les deux sexes, le rapport de l’ONS confirme davantage la tendance dite du chômage des diplômés.

Des écarts importants

La population occupée sans instruction représente 12,4% de la population globale algérienne, tandis que la population alphabétisée et/ou ayant un niveau primaire représente, elle, une proportion de 22,7%. Les personnes occupées ayant un niveau moyen représentent quant à elles un taux de 31,1%, alors que les individus ayant atteint le palier secondaire occupent une place importante aussi dans le marché de l’emploi avec, sur la courbe, un taux de 21,4%. Les derniers de la classe, en l’occurrence les diplômés de l’université et des écoles supérieures, représentent quant à eux 12,4% seulement de la population algérienne occupée. Les universités algériennes forment, semble-t-il, des chômeurs si l’on se réfère aux chiffres de l’ONS. Faut-il souligner dans la foulée que les écarts sont perceptibles aussi selon le milieu de résidence. En d’autres termes, les habitants du milieu urbain sont nettement plus instruits que ceux de la zone rurale.

Les écarts sont également importants si l’on se base sur le sexe. Pour ainsi dire, les femmes occupées sont plus instruites que les hommes, même si les proportions des sans-instruction sont plus importantes chez les urbains comme chez les ruraux. En milieu urbain, 24,2% et 12,1% sont les proportions respectives des hommes qui ont un niveau secondaire et supérieur. Les proportions respectives des femmes occupées de niveau secondaire et supérieur sont de 27 et 34,3%. En zone éparse, les femmes occupées de niveau secondaire et supérieur représentent respectivement 18,9% et 19,4% du total des femmes occupées. Pour les mêmes niveaux, les proportions sont de 15,6% et 4,6% pour les hommes. Pour ne citer que ces catégories, le marché du travail souffre de plusieurs disparités, mais surtout d’un manque flagrant en main-d’œuvre qualifiée. Il semblerait que l’université ne produise plus. Une situation alarmante et qui inquiète plus d’un.

Par Ali Titouche


Les intellectuels algériens et la crise de l’Etat indépendant

août 6, 2008

Par Lahouari ADDI

Professeur en Sociologie politique à l’IEP de Lyon

In P. Fritsch, Implications et engagement en hommage à Philippe Lucas, PUL, 2000

Sommaire

  • Les limites idéologiques du mouvement de libération nationale
  • La compétition entre francophones et arabophones
  • Les imams -enseignants [3]

II y a deux raisons pour lesquelles j’ai accepté sans hésiter de participer à ce colloque sur Implication et Engagement de l’intellectuel, organisé en hommage à Philippe Lucas, à l’université de Lumière-Lyon 2 qui m’a accueilli depuis mon exil, suite aux tragiques événements qui ensan glantent mon pays. La première raison est qu’un certain nombre d’intel lectuels algériens ont été tués ces dernières années pour leur engagement dans la vie publique. Je laisserai de côté la question – non encore tranchée – de l’identité des assassins,, mais le fait est qu’ils ont été tués parce que ce sont des intellectuels qui ont atteint une notoriété publique dans leur pays. La deuxième raison est que Philippe Lucas avait un lien très fort à l’Algérie, qu’il portait dans son cœur puisqu’il avait choisi ce pays comme terrain de recherche, porté par la conviction que l’universitaire est un agent de la transformation sociale, surtout dans les pays du tiers monde où le besoin de développement et de progrès social est plus fort qu’ailleurs.

De ce point de vue, il y a une part d’idéalisme chez l’intellectuel engagé, impliqué dans la société dont il cherche à infléchir l’orientation vers une meilleure mobilisation des ressources afin de diminuer les contraintes dans lesquelles se débattent les plus démunis. Sans cet idéalisme, l’intellectuel serait un fonctionnaire soucieux de sa carrière profes sionnelle, parlant de sa recherche avec détachement, comme le ferait le biologiste évoquant ses expériences pour lesquelles il ne ressent aucun sentiment. En tant qu’universitaires, spécialistes de sciences humaines, nous sommes tous engagés et impliqués, de par la nature de notre travail, mais il y a des degrés d’implication. Je peux dire que Philippe Lucas était à un degré extrême d’engagement dans le pays où il a choisi de travailler et de vivre pendant plusieurs années : l’Algérie. Il a contribué à ouvrir l’université algérienne aux problématiques de développement dont ont été avides les générations d’étudiants qu’il a vus défiler, et a donc parti cipé à la formation de ce savoir que les intellectuels algériens ont utilisé pour tenter de transformer la société.

Si deux décennies plus tard certains d’entre eux ont été assassinés, c’est parce que ce savoir, symboliquement ou réellement, heurtait des intérêts idéologiques et des représentations culturelles qui se sentaient menacés par cette audace de l’intellectuel engagé prétendant que la société est non seulement objet de connaissance, mais aussi qu’elle est susceptible d’être transformée par l’action volontaire de ses membres. Dans une société où les consciences ne sont pas sécularisées, cette posture est subversive pour Tordre social, car mettre l’accent aussi fortement sur la causalité humaine, c’est saper toutes les légitimités qui justifient l’ordre social immanent, structuré autour de rapports de force et d’intérêts conflictuels, se reproduisant dans l’inégalité, voire la domination, s’agis sant de certaines catégories emprisonnées dans des statuts qui indiquent leurs positions et surtout leurs devoirs.

Dans une société où, au lendemain de l’indépendance, tout semblait possible avec la décolonisation, l’intellectuel était dangereux parce qu’il maintenait la mobilisation pour l’objectif suivant – le développement -, alors que les acteurs du mouvement de libération nationale se contentaient de l’indépendance formelle, cherchant uniquement à monnayer leur participation au combat qui y a mené pour tirer privilèges et gratifications. La légitimité historique acquise par l’adhésion au combat libérateur, au lieu d’ouvrir d’autres perspectives politiques – l’État de droit, la citoyenneté, la démocratie… – a été mise au service de l’appropriation privée du pouvoir. C’est ainsi que l’Algérie a transformé ses héros en rentiers, que le Pouvoir cherchait à neutraliser pour qu’ils ne servent pas de référence et d’autorité morale à ceux qui seraient tentés de s’inspirer de leur action passée. Banalisés, aspirés dans des affaires commerciales juteuses, qui dans Timport, qui dans le débit de boissons alcoolisées, ces héros ont été peu sollicités par les intellectuels, notamment tes historiens, pour écrire l’histoire de la libération nationale dont la genèse et le déroulement pourraient expliquer bien des difficultés et des obstacles présents. L’intellectuel algérien s’est trouvé pris entre les limites idéologiques du mouvement de libération, dont il a pensé que la dynamique irait au-delà de l’Indépendance, et la stérile compétition entre arabophones et francophones qu’il n’a pas su dépasser.

Les limites idéologiques du mouvement de libération nationale

Ces limites se sont manifestées dans tous les secteurs de l’activité sociale, et en particulier dans la conception de l’histoire diffusée par l’État indépendant. II ne fallait pas écrire l’histoire-science et surtout ne pas former des historiens qui risquaient de contester le récit officiel raconté par des acteurs non incarnés louant l’abnégation du héros anonyme, mort pour la Nation libérée par l’Armée issue du Peuple. Le grand Récit National, écrit par des anonymes pour des anonymes, ne supporte pas l’hétérogénéité, la diversité, voire les divergences, imposant sa logique homogénéisante et unitaire et refoulant tout ce que la mémoire collective porte comme blessures et cicatrices des conflits et des luttes fratricides. L’histoire officielle n’est pas l’histoire des sciences sociales ; elle est épopée mythique, elle est mystique de la commémoration donnant plus d’importance au passé qu’au présent, marquant plus de respect pour les morts que leurs descendants en vie. L’histoire officielle est un montage, un artefact qui sert de ressource de légitimation aux régimes autoritaires qui trouvent plus commode de gérer la cité des morts que celle des vivants. Ces derniers contestent, ils expriment des opinions contraires et contradictoires, ils demandent à l’État des comptes et cherchent à avoir un droit de regard sur la gestion des ressources publiques, ce qui, pour un dirigeant algérien, est de la subversion et une menace pour la souveraineté du peuple. Les morts – pourtant tous des héros – ne demandent pas tant. Ils souhaitent seulement que l’on se souvienne d’eux deux fois l’an : le 1er novembre, date du début de l’insurrection, et le 5 juillet, date de l’Indépendance.

Même s’il a du respect pour le passé, l’intellectuel ne peut accepter la forme aseptisée de l’histoire qui évacue l’essentiel : le conflit. L’idéologie politique de l’État algérien est construite autour de la négation du conflit politique, c’est-à-dire sur la négation de la notion constitutive de la vie en commun. Nié, le conflit ne continue pas moins de « travailler » la société algérienne, à l’instar des autres sociétés. Avec cette différence, qu’en Algérie, il n’existe pas d’institutions officielles pour le véhiculer en vue de sa résolution. Le conflit, quant il apparaît, se résout en dehors des instances officielles, obéissant au rapport de force brute ou physique. Les événements tragiques actuels peuvent trouver un début d’explication dans l’incapacité des institutions à capter les demandes de la population et à les traduire sous forme de participation politique au champ de l’État. En Algérie, l’État n’est pas arbitre, il est partie prenante du conflit. D’où les luttes exacerbées pour les postes dans l’administration de l’État d’où sont puisées les ressources pour satisfaire l’orgueil personnel et humilier ses adversaires dès que l’occasion se présente.

Dans cette perspective, l’intellectuel n’a pas sa place dans un tel champ politico-social, car il est un personnage appartenant à la problématique conflictuelle, agissant sur les conflits sur la base de la Raison – ou plutôt ce que le sens commun appelle Raison – par laquelle il essaye de convaincre le maximum de personnes qui constitueront son public, ce qui lui donne une force de frappe médiatique que les hommes politiques, avides de soutien, ne négligent pas. Dans une société rendue aphone par un État qui s’est donné pour mission de la mener vers le bonheur, l’intellectuel ne regarde pas autour de lui, il regarde « en haut », vers les sphères du pouvoir où il recherche une reconnaissance qu’il n’obtiendra que s’il accepte de véhiculer le discours officiel et prêcher la bonne parole. Il ne s’agit pas de se constituer un public – les conditions politiques ne le permettent pas – il s’agit de plaire au Prince dans la tradition maghrébine du « meâàah » chantant la gloire de la dynastie dont il est l’obligé. Coller à l’État, répéter son discours, bâtir les mythes, voilà la ligne de conduite des intellectuels jusqu’aux années quatre-vingt, Jusqu’aux émeutes d’octobre 1988 qui leur ont montré que la coupure avec la société était profonde et que l’Etat démiurge n’est qu’un mythe parmi tant d’autres.

Le régime a refusé toute autonomie à quelque secteur que ce soit de la société, à l’exception de la sphère religieuse devenue par la force des choses le réceptacle des demandes sociales qui ne trouvaient nulle part ailleurs un lieu d’expression. Il ne s’agit pas d’accabler le régime de tous les maux- Sa responsabilité réside dans le fait qu’il n’a pas su apporter les réponses nécessaires aux contradictions idéologiques de la société qui avait perdu sa vitalité bien avant la colonisation – d’où le concept de colonisabilité cher à Malek Bennabi – et qui a figé sa culture sous la colonisation- À l’Indépendance, il aurait fallu que le mouvement national continue d’être révolutionnaire, c’est-à-dire de prendre la mesure des « déficits » idéologiques et culturels pour se fixer des tâches d’édification dans une perspective historique. Or le mouvement de libération nationale a cessé d’être progressiste et révolutionnaire dès l’Indépendance, malgré le discours, obnubilé par l’exercice du pouvoir dont la jouissance était obsessionnelle, tournant souvent à la mise en scène théâtrale. Le pouvoir pour le pouvoir : l’Algérie était et est encore dans une situation pré-hobbesienne.

Cette critique à l’endroit du mouvement national de libération est peut-être un effet de décalage de génération. Compte tenu de mon âge, l’Indépendance est « un fait normal », alors que pour mon père elle est la réalisation d’un idéal. Pour moi, l’idéal est autre chose : c’est l’État de droit, la démocratie, la citoyenneté… Subjectivement ou objectivement – je ne saurais faire la différence – la génération de mon père a échoué. Le maigre acquis en matière de souveraineté nationale obtenu après tant de sacrifices a été érodé par la mondialisation qui a annihilé l’autonomie de la décision en matière politique et économique. L’attrait qu’exercé la France sur la jeunesse – dont une grande partie aspire à acquérir la nationalité que leurs parents ont refusée – signifie que trente ans après, la France a vaincu le FLN sur le terrain idéologique et culturel.

Pire encore, l’Algérie semble revenir à la situation pré-coloniale où les deux seuls personnages qui jouissent de l’autorité sont le soldat et le marabout. Or l’État moderne ne se construit ni sur l’un ni sur l’autre. Il est construit par une élite civile enracinée dans sa société et ouverte aux vents du large, animé par des fonctionnaires dont la compétence est source de respect et garantie de neutralité. L’État moderne n’est ni l’expression de la mystique nationaliste du militaire, ni celle de l’aliénation religieuse du fanatique. Il est avant tout une construction politico-juridique organisant ia vie sociale publique et privée de telle manière que la règle juridique remplace l’usage de la force dans le lien social. À cet effet, quand l’État se construit, les intellectuels poussent comme des champignons parce que la règle juridique est une construction intellectuelle à usage social consensuel. Sans le juriste qui fait techniquement la loi, sans le philosophe qui la pense en lui donnant un fondement conceptuel, sans le sociologue qui en mesure l’efficacité et la nécessité, etc., il n’y a pas d’État. II est singulier que l’on ne puisse pas citer un seul nom de philosophe algérien connu, qu’il soit arabophone ou francophone. Cette absence stridente de la philosophie est symptomatique de l’échec en matière culturelle et universitaire car c’est à l’ombre de la philosophie que les sciences sociales se développent.

Cette introduction se référant aux limites idéologiques du mouvement national est nécessaire pour situer le cadre historique et politique de ce que l’on peut appeler l’intellectuel en Algérie. Il y a, à l’évidence, des intellectuels, évoluant dans leurs contextes et marqués par leur histoire qui a imposé deux figures d’intellectuel en Algérie : l’arabophone et le francophone.

La compétition entre francophones et arabophones

La situation de l’intellectuel en Algérie présente des particularités liées à l’histoire du pays et aux conditions à travers lesquelles la société a été insérée dans le processus de modernisation et a été confrontée à la modernité politique. Profondément déstructurée par une colonisation de peuplement qui a duré plus d’un siècle, l’Algérie a eu à affronter au lendemain de son indépendance des problèmes culturels relatifs à l’identité nationale et des problèmes sociaux et économiques dont la solution réside dans le développement. Cette accumulation de problèmes de différents ordres s’est traduite dans la structure de son élite, dont une fraction est francophone et plus sensible au développement économique pour résoudre la question sociale (chômage, analphabétisme, croissance démographique, malnutrition, etc.), et l’autre fraction, arabophone, préoccupée par l’affermissement de l’identité culturelle arabo-islamique [1]. Ces deux fractions de l’élite, traversant le mouvement national sous la colonisation et présentes dans l’État à l’Indépendance, ont toujours coexisté, liées par des compromis où les arrières-pensées chez les uns et les autres n’étaient pas absentes. Mais, paradoxalement, alors que l’Indépendance était censée les rapprocher et les fondre dans une nouvelle élite, elles les a encore plus éloignées et même dressées l’une contre l’autre [2].

D’un côté, les arabophones, culturellement plus proches du peuple, poursuivant l’utopie de faire revivre l’héritage culturel pré-colonial, et de l’autre côté, les francophones, plus attirés par les valeurs universelles, cherchant à opérer la greffe de la modernité par le biais de l’État, Divisée culturellement et idéologiquement, l’élite l’est aussi politiquement en raison des luttes pour le contrôle des postes dans l’appareil d’État, luttes dans lesquelles les intérêts matériels ne sont pas étrangers. L’État utilisait les francophones pour leurs compétences techniques, leur confiant des tâches de direction économique et de gestion administrative, et utilisaient les arabophones à des tâches d’orientation culturelle et idéologique : dans l’enseignement, le parti unique, les médias… Le clivage linguistique traverse tous les appareils d’État, y compris l’armée, mais tend à s’effacer au sommet, probablement en raison de la solidarité de corps entre les responsables. Un pouvoir illégitime dépend de sa cohésion au sommet de l’État.

Mais l’élite arabophone, à l’inverse des francophones, ne se limite pas à sa fraction servant dans les appareils centraux de l’État. Elle est aussi fortement présente dans la société où elle se pare du discours religieux dans lequel se reconnaît le petit peuple. Intervenant très souvent à la télévision, les intellectuels arabophones y défendent les valeurs sociales à partir de la morale religieuse et y défendent ce que le discours politique appelle en Algérie les constantes nationales (ettawabii d watania) qui sont principalement au nombre de deux : la langue arabe et l’islam. Ce discours trouve son prolongement à la mosquée où, au fil des ans, il glissera, d’une part, vers une revendication identitaire et, d’autre part, vers une contestation du pouvoir du point de vue moral.

Avec l’effondrement de l’économie administrée, supposée à l’origine fournir une légitimité au pouvoir, l’élite francophone s’est trouvée doublement disqualifiée du fait qu’elle s’était longtemps identifiée au discours économique de l’État, lui apportant la caution scientifique. En effet, les économistes universitaires, dans leur majorité francophones, organisaient des colloques et écrivaient des articles et des thèses qui montraient le fondement scientifique de la « voie non capitaliste de développement, du socialisme, du système de prix administrés et des industries industrialisantes ». À l’inverse, l’élite arabophone, qui s’est désintéressée des problèmes sociaux du développement, ne se sent pas concernée par l’échec économique et recueille les fruits de son discours culturel. Cette position lui permet de glisser dans l’opposition et de se poser comme émanation idéologique de la société contre le pouvoir, accusé d’être détenu par des francophones appelés hizbfrança (parti de la France). En schématisant, le francophone serait un intellectuel organique s’identifiant à l’État dont il voudrait qu’il soit l’instrument de la modernisation et des transformations sociales, et î’arabophone, s’appuyant sur le discours religieux, un dissident qui estime que cet État ne correspond ni dans la forme ni dans le fond au patrimoine culturel de la société dont il prétend être l’émanation politique.

Dans les années soixante et soixante-dix, l’intellectuel algérien croyait avec naïveté faire œuvre utile en s’engageant dans la mission de transformation de la société à partir de l’État, conçu comme lieu d’élaboration de la planification et de la maîtrise du marché dont il fallait modifier les logiques pour qu’elles obéissent à la finalité du développement économique. Ce faisant, il ne se posait pas de questions sur l’Etat, son contenu idéologico-politique, ses représentants et leurs visions, le fondement de son autorité, ou encore les mécanismes de légitimation, etc. Il était supposé servir la collectivité, et en premier lieu les plus démunis. La naïveté de l’intellectuel à cette époque est qu’il croyait qu’il suffisait qu’un slogan soit formulé par le dirigeant pour que la réalité suive, ne se rendant pas compte que la production du slogan participait d’une duplicité où le verbe seul devait être révolutionnaire. Les profondes aspirations de la population au changement, à la modernité, à la participation au champ de l’État… étaient neutralisées par le discours du chef charismatique dont la présence rendait inutile l’institutionnalisation du pouvoir. La nation devait s’incarner dans le leader qui refusait que la société soit traversée par des conflits politiques, ce qui aurait supposé qu’il soit soutenu au mieux – par une majorité et non par l’unanimité. Le chef charismatique ne veut pas dépendre de sa majorité ; il cherche à parler au nom de tous, au nom de la collectivité unanime qui affirme son unité dans le Tout qu’il représente. Aussi, le conflit n’a pas sa place dans cet ordonnancement du système politique. Le conflit, en Algérie, ne pouvait opposer que des Algériens patriotes à des étrangers cherchant à détruire le pays ou à des traîtres qui en seraient les laquais et les relais internes. De là, toute velléité à émettre des doutes sur la politique gouvernementale, toute aspiration à contrôler les dirigeants, voire à les choisir, tout débat public où se seraient exprimées des divergences d’appréciations, d’idées… étaient considérés comme des tentatives de déstabilisation du projet de développement menées à partir de l’étranger. Certes, il y a eu quelques intellectuels qui, de l’extérieur, tentaient d’attirer l’attention sur le danger d’une telle perspective ; d’autres encore, mesurant le risque de contrarier le discours dominant, préféraient garder le silence, supportant l’amertume de l’exil intérieur pour échapper à l’anathème. Mais la majorité des intellectuels – principalement les universitaires francophones – ont cru à la magie du verbe qui fait que la réalité ne lui résiste pas, dès lors qu’il a été prononcé par le chef, ou couché sur les ordonnances sur lesquelles est apposée sa signature, les armoiries de l’État faisant foi.

L’intellectuel algérien, principalement l’universitaire, s’est intéressé plus à l’État, plutôt à ses discours et à ses projets, qu’à la société. Les travaux dans les années soixante et soixante-dix, les thèses notamment, portaient sur la volonté des dirigeants plutôt que sur la société et les pratiques sociales. Il s’agissait non pas d’analyser la société existante mais de la remplacer par une nouvelle maîtrisant la modernité et dans laquelle le conflit laisserait place à l’harmonie entre les classes différenciées uniquement par une division fonctionnelle du travail, consolidant aussi la symbiose entre le peuple et son État.

Entre-temps, la croissance démographique s’amplifiait, la logique rentière prenait le pas sur celle du surproduit, la productivité du travail s’affaissait, le logement se raréfiait, la corruption se généralisait, l’irresponsabilité dans les entreprises d’État et dans l’administration s’installait, bref le lien social se délitait. À la mort de Boumédiène qui, par ses discours de chef charismatique, maintenait l’illusion de l’État démiurge, les intellectuels commençaient à avoir un autre regard sur la société, sur l’État et sur eux-mêmes, ayant le sentiment d’avoir été réveillés par une réalité qu’ils ne soupçonnaient pas, comme s’ils avaient été hypnotisés deux décennies durant. Les années quatre-vingt, c’était la critique du tiers-mondisme, du tout-État, de la planification et le retour des notions de vérité des prix, de société civile, de droits de l’homme, etc. C’était aussi les premiers maquis islamistes (en 1986-87) et les émeutes (1980 : Tizi-Ouzou ; 1982 ; Oran ; 1986 : Sétif ;1988 : à l’échelle nationale). Cette fracture entre l’État et entre différents groupes sociaux à l’intérieur même de cette population, qui s’annonçait déjà dans les années quatre-vingt, les intellectuels ne l’ont pas vue, jusqu’à ce que la haine et le meurtre se répandent dans la Cité.

Ceci est une une auto-critique collective et certains la jugeront sévère, mais le fait est là : l’universitaire était à ce point coupé de sa société qu’il ne percevait pas les tendances lourdes qui la « travaillaient », notamment l’islamisme, que nous qualifiions d’épiphénomène appartenant à la superstucture, et donc condammé à dépérir avec les représentations culturelles qui lui servaient de support. Il suffisait d’inaugurer des usines clés-en-mains, payées par la rente pétrolière, pour que la nouvelle superstructure suive. Mais non seulement la superstucture nouvelle n’avait pas suivi, mais l’usine cîés-en-mains devenait bientôt un fardeau pour le budget de l’État, et allait contribuer, par l’inflation, à aggraver la conflictualité dans les rapports marchands. Tout comme le sociologue croyait en la magie du verbe, l’économiste croyait en celle du signe monétaire, confondant contenant et contenu. Pour satisfaire les besoins sociaux de la population, il suffisait d’émettre de la monnaie, non en fonction de la production mais en fonction de la demande. Ailleurs, la richesse est créée ; en Algérie, elle est imprimée. Quelques années après, les lois de l’économie se sont vengées : marché noir, chômage, bidonvilles… Elles se sont vengées sur les plus démunis comme il fallait s’y attendre, mais elles ont aussi récompensé les nantis en augmentant leurs fortunes colossales, bâties sur la spéculation et la corruption.

Cette rupture avec l’environnement social allait fragiliser encore plus l’universitaire dont la production n’avait pas de public, et qui, par conséquent, allait dépendre encore plus du pouvoir d’État qui a fait de lui son allié, plutôt son thuriféraire. La dimension critique du travail universitaire se défoulait sur des mécanismes impersonnels – l’impérialisme, les rapports sociaux de production… – et autres notions désincarnées qui relèvent plus du nominalisme verbal que de l’analyse de faits sociaux rapportés à des situations concrètes où seraient impliqués des individus en chair et en os. Le système social apparaissait dans la production universitaire comme surdéterminé par des forces extérieures que seule la volonté collective pouvait contrarier, diluant la responsabilité des agents sociaux, présentés comme ayant une potentialité de rupture – ou de conservatisme – à partir de motivations politico-psychologiques : le patriote versus le traître, l’altruiste versus l’égoïste…

C’est ce hiatus entre l’objet imaginaire de l’universitaire et l’objet réel de recherche (la société et les pratiques sociales par lesquelles elle se reproduit) qui explique l’isolement de l’intellectuel dans la Cité, isolement aggravé par le fait qu’il n’existait pas dans le système du parti unique de sanction électorale ni de débat public qui l’auraient incité à s’autonomiser par rapport aux appareils d’Etat. Dans ces conditions, est- il étonnant que la contestation soit venue des mosquées, portée par des imams-enseignants, dont le discours critique à l’endroit des dirigeants condamnait la corruption ? Le petit peuple y a tout de suite adhéré parce qu’il se sentait concerné. La dégradation des conditions de vie était perçue comme la conséquence de la corruption. Chez l’homme de la rue, la richesse est créée par la nature ou par Dieu qui en fixe généreusement la quantité afin que chacun puisse vivre dans la décence. Or la corruption contrarie ce plan bienfaiteur et entraîne des désordres dans la répartition qui font que les uns s’enrichissent au détriment des autres.

Les imams -enseignants [3]

L’élite arabophone s’est considérablement élargie à la faveur de l’arabisation de l’enseignement et de sa démocratisation. Composée en majorité d’enseignants, cette élite s’est rapprochée de la population dans les années quatre-vingts par l’animation de causeries religieuses dans les mosquées de quartiers. En dehors de ses heures de cours, renseignant fréquente la mosquée, dirige la prière du soir et souvent commente le Coran après cette prière, en faisant des références à l’actualité, interpellant là conscience des croyants et la responsabilité des dirigeants. Ces enseignants, imams volontaires, présentaient la particularité d’êtres jeunes (âgés entre 25 et 40 ans), n’avaient pas suivi la filière traditonnelle d’apprentissage du Coran, ne vivaient pas de la générosité des habitants du quartier ([4]), et étaient virulents dans leurs prêches dans une perspective subversive, Leur impact et leur autorité sur le milieu de leur quartier de résidence provenaient de la forme religieuse de leur discours et de son contenu agressif vis-à-vis du pouvoir et « de ses alliés occidentaux qui cherchaient, selon eux, à ébranler l’éthique islamiste à travers la libéralisation des mœurs, et notamment à travers l’émancipation de la femme ». Ce qui était donc nouveau, c’est que ces critiques morales étaient exprimées par de jeunes gens, alors que par le passé, elles l’étaient par des personnes âgées, soucieuses du respect de la tradition. Ce même discours moralisateur des anciens oulémas est désormais proféré sur un ton menaçant, vigoureux et agressif, avec une finalité politique, et est porté par de jeunes hommes dont la profession est enseignant, médecin, ingénieur, technicien… : Ali Belhadj est professeur d’enseignement moyen, Abdelkader Hachani est technicien supérieur en hydrocarbures, d’autres encore qui n’avaient pas connu la célébrité au niveau national, mais qui étaient toutefois populaires dans leurs quartiers. En dehors de leurs activités professionnelles, ils dirigeaient la prière du soir dans des mosquées de quartiers et animaient des causeries sur des thèmes sociaux (la femme, la justice, l’honnêteté du fonctionnaire…) dans un langage qui avait attiré à eux des foules nombreuses. Ils avaient bâti leur célébrité sur un discours agressif envers le pouvoir et basé sur la norme religieuse. Ils ont ensuite transcendé leur statut de clerc pour devenir des hommes politiques qui, à l’aide des foules qui les suivaient, cherchaient à conquérir le pouvoir d’État, afin, précisaient-ils, de le faire obéir à la morale. L’imam occasionnel qui captait l’intérêt des croyants venus l’écouter le soir à la mosquée du quartier était un fonctionnaire, soit ousted (professeur) dans un lycée ou une université, soit hakim (médecin) dans un l’hôpital, soit encore mouhandess (technicien, ingénieur) dans une entreprise d’État. Il n’appartenait donc pas à une catégorie déclassée, ne tirait pas son revenu du secteur informel et ne vivait pas de la solidarité du quartier. Cet imam appartenait aux couches sociales privilégiées, possédait un logement, une voiture, disposait d’un traitement de fonctionnaire qui le mettait à l’abri du besoin. L’autorité que lui conférait la fonction d’imam était renforcée par le statut social qui l’identifiait aux cadres francophones dont la prétention, aux yeux des fidèles de la mosquée, est de monopoliser la modernité sociale.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, ces imams-enseignants étaient devenus des phénomènes de société. Invités aux funérailles et aux cérémonies religieuses des mariages, Us prêchaient la bonne parole, enregistrée sur des cassettes, réécoutée et commentée en famille. Quand cette élite née de l’Indépendance s’est intéressée à la vie publique, au lien social, à l’Etat, elle est devenue un acteur politique que le pouvoir a sous-estime au départ parce qu’il espérait la récupérer le moment venu.

Entrés en dissidence vers la fin des années 1980, les imams-enseignants se présentent comme des intellectuels contestataires, prêchant la parole divine, appelant à la solidarité et à la justice sociale, condamnant la corruption et la libéralisation des mœurs, dénonçant les atteintes à la religion. Si l’on définit l’intellectuel comme un individu dont la parole portant sur des valeurs sociales a un écho auprès d’un public, ces imams – enseignants sont des intellectuels. Mais ils le sont dans une société où l’autonomie du politique ne s’est pas affirmée, où la religion ne s’est pas sécularisée, où l’individu ne s’est pas libéré de l’imaginaire communautaire qui l’emprisonne et qui lui refuse la liberté politique. Les imams intellectuels ont un public dans une société où l’opinion publique n’existe pas, si l’on entend par opinion publique cet acteur politique qui change les majorités parlementaires et les gouvernements régulièrement. Les imams intellectuels sont contestataires mais ne sont pas critiques, car la conscience critique des pratiques sociales est refoulée par l’idéologie religieuse dont ils sont porteurs. C’est pourquoi Us ne critiquent pas les fondements du pouvoir à travers l’unicité du parti et la suprématie de l’armée dans les institutions. Ils contestent uniquement les hommes qui ont en charge ces institutions et se proposent de les remplacer. Ils ne critiquent pas non plus la société dans une perspective de modifier le lien social ; ils lui reprochent uniquement de s’être écartée de Dieu, et ils se proposent de l’en rapprocher. L’imam-enseignant est un intellectuel contestataire qui cherche à être un intellectuel organique du pouvoir pour lequel il milite.

Où en est l’Algérie aujourd’hui ? Les imams-enseignants ont-ils toujours le même impact après huit années de violence meurtrière ? Il semblerait que la dynamique sanglante a diminué l’impact du discours religieux dans la population et a renforcé dans des pans entiers de la population un désir de séparation de la religion de la politique. Mais l’héritage est lourd à assumer de part et d’autre. La méfiance, parfois la haine, marque le comportement des Algériens qui ont perdu, entre autres, les illusions unanimistes. Paradoxalement, l’Algérie est aujourd’hui plus mûre pour la construction d’un État qu’il y a trente ans, car l’État procède de la nécessité de réguler les divergences reconnues publiquement. Et c’est aujourd’hui plus que jamais qu’elle a besoin d’intellectuels. Si cette fois-ci ils manquent le rendez-vous, Ils n’auront pas la circonstance atténuante des limites idéologiques du mouvement national.

Notes

 

[1] Ceci est une tendance générale,Il y a évidemment des intellectuels arabophones qui donnent plus d’importance à la question sociale qu’à la question identitaire

[2] Le bilinguisme aurait pu dépasser ce clivage mais il a été écarté dès l’Indépendance au niveau des options officielles

[3] Je reprends dans cette section des éléments que j’ai développés dans « Algeria and thé dual image of the intollectual »,J. Jennings and A. Kemp-Welch (sous la dix. de), Intellectuals in Politics. From the Dreyfus Affair to Salman Rushdie, London and New York, Routledge, 1997,

[4] En milieu urbain sous la colonisation, l’imam de la mosquée vivait de la charité du voisinage.

Par Lahouari ADDI

Professeur en Sociologie politique à l’IEP de Lyon

In P. Fritsch, Implications et engagement en hommage à Philippe Lucas, PUL, 2000

Sommaire

  • Les limites idéologiques du mouvement de libération nationale
  • La compétition entre francophones et arabophones
  • Les imams -enseignants [3]

Loi de finances 2008 et problématique du pouvoir d’achat des Algériens

janvier 8, 2008

par Abderrahmane Mebtoul *

«Le principal défi du XXIème siècle sera la maîtrise du temps»
Jacques Attali

Deux débats fort intéressants qui engagent l’avenir du pays ont eu lieu le 01 janvier 2008 sur la loi de finances 2008 et le pouvoir d’achat des Algériens, l’un à la radio algérienne chaîne I avec la participation de membres du gouvernement et l’autre à la radio chaîne III avec la participation du secrétaire général de l’UGTA et le patronat, les deux débats auxquels j’ai participé (1). La majorité des participants, bien qu’ils ont eu des points de vue différents sur bon nombre d’aspects, ont admis un divorce entre l’actuelle aisance financière et une relative régression économique et sociale et le retour à l’inflation entre le second semestre 2006 et toute l’année 2007, entraînant une nette détérioration du pouvoir d’achat de la majorité des Algériens. Je juge utile pour recadrer le débat, dans cette présente contribution au Quotidien d’Oran, de rappeler qu’une loi de finances n’est qu’un document comptable statique. Et pour comprendre sa portée, il est utile de la replacer dans le cadre de la dynamique à la fois politique, économique, sociale et culturelle de chaque pays incluant le volet historique car le résultat de 2007 est l’aboutissement d’un long processus historique de toutes les politiques socio-économiques de 1963 à nos jours.

Les caractéristiques fondamentales de la loi de finances 2008

1.- Au préalable, il est utile de préciser que cette loi se fonde sur les identificateurs socioéconomiques gouvernementaux qui sont les suivants : produit intérieur brut 8.460,5 milliards de dinars en 2007, soit presque 120 milliards de dollars US contre 3.238,2 milliards de dinars 1999; les importations de 21,4 milliards de dollars contre 9,7 en 1999 dont 4,5 milliards de dollars de factures alimentaires; les exportations de 54,6 milliards de dollars US dont 53,6 milliards de dollars hydrocarbures; une dette extérieure de 4,6 milliards de dollars, soit 4% du PIB, contre 28 en 1999 (58% du PIB) avec pour objectif fin 2007, 3,7% en 2007; des réserves de change de plus de 39 mois d’importation contre 4,6 en 1999, allant vers 100 milliards de dollars fin 2007, dont 43 milliards de dollars placés en bons de Trésor américain à 5% et plus de 10 dans banques internationales cotées appelées AAA (rappelant la dépréciation du dollar de plus de 47% par rapport à l’euro ces 7 dernières années); le taux de chômage serait de 12,3% en 2006/2007 contre 27,3% en 2001. Dans ce contexte, la loi de finances 2008 se fonde sur le cours d’un baril de 19 dollars US donnant ainsi 35% de déficit budgétaire. Mais si l’on prend un cours moyen de 70 dollars le baril, le déficit est ramené à 3% du PIB et en excédent pour 75 dollars. La raison invoquée est une plus grande rigueur budgétaire, stériliser les liquidités au niveau de la Banque d’Algérie afin d’éviter toute dérive inflationniste, de dynamiser le fonds de régulation qui, pour fin 2006, s’établit à 3.000 milliards de dollars US, devant ramener la dette interne publique estimée à environ 1.800 milliards de dinars fin 2006, à 1.200 milliards de dinars fin 2007 et 500 milliards de dinars fin 2009. Notons dans cette loi, l’assainissement des déficits des APC estimés à environ 150 milliards de dinars, d’où l’urgence d’imaginer une refonte de la fiscalité locale. Et les 166 milliards de dinars pour la nouvelle augmentation des salaires de la fonction publique qui ne peut expliquer l’inflation actuelle du fait que cette augmentation n’a pas encore eu lieu, l’explication fondamentale étant l’envolée des dépenses improductives et la mauvaise gestion. Cependant, le problème posé est le suivant : en épongeant toutes ces dettes, comme cette politique de subventions, sans cibler ceux qui ont le plus besoin, et en ne s’attaquant pas à son essence, ne risque-t-on pas, comme l’assainissement des entreprises publiques qui ont coûté au Trésor public plus de 40 milliards de dollars US entre 1991 et 2007 et il est prévu 4 milliards de dollars UIS (loi de finances 2008), de reproduire les mêmes effets à terme, c’est-à-dire le retour à la case de départ, le blocage étant d’ordre systémique.

 2.- Deuxièmement, l’on table sur des taux de croissance de 5,8% global et 6,8% hors hydrocarbures dynamisés essentiellement par le BTPH et certains segments des services, qui n’ont pas tous un caractère utile comme dans les pays développés, favorisant la création de la valeur ajoutée, moins de 5% des PMI/PME en Algérie sont informatisées. Outre qu’entre 2006 et 2007, la part des hydrocarbures brut ou semi-brut (la pétrochimie créatrice de valeur ajoutée et inductrice d’emplois n’étant pas encore lancée) dans le PIB, avoisine 40/50%, cela est tiré par l’effet des dépenses publiques avec des infrastructures clefs en main souvent mal matures et mal ciblées dont des projets voient des réévaluations incessantes, parfois plus de 300%, et l’importance des dépenses improductives. Cela est démontré par le poids des indépendants, la masse salariale dans le PIB administration et services plus de 60% de la masse salariale globale, laissant aux segments utiles une part négligeable si l’on comptabilise les sureffectifs dans les autres segments et tout cela tiré essentiellement par les dépenses publiques via les recettes des hydrocarbures. Je rappelle qu’en 2006/2007, les pouvoirs publics avaient prévu dans leurs lois de finances presque le même taux alors que, selon les organisations internationales, il a été établi à 2,8% en 2006 et à environ 4% en 2007, en contradiction avec l’importante enveloppe du plan de soutien de la relance économique (2004/2009) qui est passée de 55 milliards de dollars en 2004 à plus de 180 milliards de dinars fin 2007. Or, le fondement de l’économie de marché véritable se base sur l’entreprise privée nationale et internationale créatrice de valeur, la concurrence, l’Etat de droit, la bonne gouvernance, et donc le respect du contrat, qui remplacent les relations informelles non transparentes, la dominance de la sphère privée utile avec un rôle important et stratégique pour l’Etat régulateur. Or, depuis 1986 (date où les recettes pétrolières ont chuté d’environ 2/3), entraînant une profonde crise économique, sociale et politique, à fin 2007, l’Algérie est toujours dans cette interminable transition, d’où la difficulté de la régulation comme en témoignent les expériences malheureuses de l’importation de la pomme de terre, la baisse de la TVA n’ayant pas eu tous les effets escomptés, et elle ne pouvait en avoir car raisonnant dans le cadre d’une économie administrée qui n’existe plus du fait de l’entrée de nouveaux acteurs avec le risque de passage d’un monopole public à un monopole qui est l’antinomie d’une véritable économie de marché .

 3.- La loi de finances 2008 prévoit un taux d’inflation de 3%, en réalité taux plus élevé, et nos responsables devraient faire le marché. Mais selon les concepteurs de la loi de finances, cet effet serait contrebalancé par les réductions des tarifs douaniers (introduction de la 2ème phase de l’Accord qui lie l’Algérie à l’Union européenne pour une zone de libre-échange), 10% de janvier à août 2008 et de 30% de septembre à décembre 2008. Pourtant, comme j’ai eu à l’affirmer au cours des deux débats, outre que plus de 60% de nos importations se font en euros et 98% de nos exportations en dollars, mais cela n’est pas propre à l’Algérie, et qu’il faille reconnaître la flambée des prix de certains produits au niveau mondial, il y a lieu de reconnaître que n’existe pas à la fois une politique économique de relance de la production interne et une politique salariale fiable, mais des replâtrages conjoncturels sous la pression des événements du fait du manque de visibilité et de cohérence de la réforme globale en panne. Or le SMIG est à environ 120 euros, le salaire d’un professeur d’université en fin de carrière est d’environ 500 euros et 780 euros avec la nouvelle grille des salaires (passant du 1/4 au 1/3 de ses collègues maghrébins, donc une concrétisation de la dévalorisation du savoir, qui est pourtant le fondement du développement du XXIème siècle, au profit de traitements de rente. Et selon les enquêtes du CNEAP, les ménages consacrent environ 60% de leur budget aux dépenses alimentaires, avec seulement 10% pour la viande, traduisant une sous-nutrition, expliquant en partie par la consommation excessive de médicaments, avec un endettement croissant des ménages qui a connu une ascension spectaculaire entre 2005/2007 (emprunts, voitures, logements, électroménagers), amenuisant leur pouvoir d’achat à terme (un prêt de 100 au bout de 5 ans l’on rembourse entre 130 et 150 selon le cas). Par ailleurs, le besoin étant historiquement daté, cela renvoie à l’urgence de revoir le panier de consommation qui préside à l’élaboration de l’indice de l’inflation totalement dépassé, déterminant pour savoir si oui ou non l’on assiste à un amenuisement du pouvoir d’achat.

 Ce d’autant plus que le revenu global de la comptabilité nationale et le PIB global ont une signification limitée et l’important est d’analyser la destination par couches sociales selon l’importance des strates fonction de l’évolution de la population algérienne. Car la disposition, la réduction de la pression fiscale sur les revenus faibles, a une portée limitée ne concernant qu’une tranche limitée des salariés mais avec le risque d’un nivellement par le bas et privilégier les couches rentières au détriment des couches utiles.

Les obstacles à la réussite de la réforme globale

Il y a unanimité sur le constat de l’effritement du système national d’information, d’où l’urgence de son redressement tant pour la crédibilité nationale qu’internationale de notre pays (2). Comme il est admis et cela s’enseigne à la première année de licence en économie, que l’amélioration du pouvoir d’achat passe par une croissance soutenue hors hydrocarbures avec un taux de 7/8% sur 10 années couplé avec une politique salariale soutenant les segments utiles pour plus de production et de productivité, dans le cadre des nouvelles mutations mondiales, et non rentiers, conciliant efficacité économique et équité pour plus de cohésion sociale, si l’on veut combattre efficacement le chômage et la pauvreté. Cela renvoie toujours à la levée des contraintes d’environnement, à l’urgence d’une cohérence dans la démarche de la réforme globale au sein de l’espace euro-méditerranéen et arabo-africain, espace naturel de l’Algérie, cibler les créneaux à avantages comparatifs en imaginant non pas une politique industrielle globale largement dépassée, vision de l’économie administrée, mais celle d’une politique de l’entreprise dont les organisations actuelles sont en réseaux, tenant compte des mutations profondes du système mondial, basées sur la connaissance et les besoins de plus en plus personnalisés loin des organisations hiérarchiques, ère du XXème siècle, qui se fondaient sur la matérialité. Car les réserves de change ne sont pas un signe de développement car dues à des facteurs exogènes. Pour preuve, on importe presque tout et les exportations hors hydrocarbures ont été moins de 2% entre 2006 et 2007 malgré un taux de change environ 90/100 dinars un euro, et 70 dinars un dollar montrant les rigidités structurelles et la difficulté de l’émergence de l’entreprise (et des compétences qui la fondent) seule créatrice permanente des richesses du fait des contraintes d’environnement (système financier, foncier, non adaptation de la formation, bureaucratie, corruption socialisée), en fait une gouvernance mitigée du fait qu’existe un lien dialectique entre la gouvernance globale et la gouvernance de l’entreprise. Pour preuve, l’importance de la sphère informelle, produit de la bureaucratie centrale et locale, entretenant des relations complexes de corruption, qui draine plus de 40% de la masse monétaire en circulation, selon deux méthodes de calcul, entre 600 et 800 milliards de dinars du PNB avec une intermédiation financière informelle limitant la cohérence de la politique économique globale. Comme nous assistons à la dominance du cash pour plus de 80% dans les importations et la fiscalité pétrolière qui avoisine les 75% moyenne 2006/2007. Dans ce contexte, les rapports internationaux 2007/2008 concernant l’Algérie mettent en relief des dysfonctionnements importants, reflets de la panne de la réforme globale où l’économique, le politique, le social et le culturel sont intiment liés. Ainsi, le classement de World Economic Forum 2007/2008 (Davos) qui porte sur un sondage de 11.000 chefs d’entreprise dans 131 pays pour 2007/2008, l’Algérie perd 4 places par rapport à 2006/2007. L’Algérie occupe la 81ème place sur 131 pays recensés, la Tunisie 32ème, le Maroc 64ème, l’Egypte 77ème, la Syrie 80ème et la Libye 88ème. L’Algérie a obtenu une mauvaise note, notamment en matière d’efficacité du marché de la main d’oeuvre (124ème place), du marché financier (127ème place), du développent technologique (105ème) et enfin le climat des affaires (114ème place) – école primaire et santé, 67ème rang; enseignement supérieur, 94ème rang, corroborant le dernier classement international de l’Université de Shanghai des meilleures universités à travers le monde où l’Algérie est classée 6.995ème sur 7.000, soit parmi les cinq derniers dans le monde. Le rapport de septembre 2007 de « Doing Business », l’Algérie est classée pour le climat des affaires à la 125ème position sur 178 pays contre 116ème position en 2006/2007 reculant de 9 points. Dans un autre rapport, « Trade Logistics in the Global Economy » de novembre 2007 enquête sur 150 pays sur 800 transitaires déterminant la capacité d’accéder aux marchés internationaux pour expédier les marchandise, pour l’efficacité des procédures de dédouanement et autres autorités frontalières, elle est classée 148ème (le dernier étant l’Afghanistan). En ce qui concerne la logistique commerciale, rapport de la Banque mondiale de fin 2007, l’Algérie est classée 140ème sur 150, devançant uniquement des pays pauvres comme le Togo, le Niger ou l’Afghanistan. Lié à cet aspect, le coût à l’export (en dollars par container) : Algérie 1.886 dollars contre 883 pour l’OCDE, soit plus de 50% de surcoût et le coût à l’importation, dollars par container, est pour l’Algérie de 1.606 et seulement 811 dollars pour l’OCDE, soit également 50% de surcoût. En ce qui concerne le taux de chômage, selon le rapport du FMI de 2007, sans le travail informel, serait de 22% en 2004, 21% en 2005 et 20% en 2006, la probabilité d’être chômeur augmentant avec le niveau de qualification. En matière de corruption, lié à l’Etat de droit et à la bonne gouvernance, Transparency International dans son rapport de 2007, l’Algérie qui était classée à la 84ème position en 2005/2006, régresse à la 99ème position en 2006/2007. Pour l’organisme financier de référence, The Economist, en matière de la maîtrise urbanistique, de services culturels, d’hygiène et d’environnement, l’Algérie était classée à la 125ème position en 2005 et régresse à la 129ème position en 2006. Et pour clôturer, récemment en termes d’ouvertures économiques, selon l’Institut américain CATO, l’Algérie est classée pour 2007 en 120ème position sur 123 pays recensés et, selon Héritage Fondation, classement publié en collaboration avec le journal financier de référence mondial, le Wall Street Journal, l’Algérie se classe 137ème sur 157 pays, l’économie algérienne étant une des économies les moins libres dans le monde avec la République du Congo, le Zimbabwe et la Birmanie. Quant à l’indice de développement humain réalisé par le PNUD, beaucoup plus fiable que le PNB par tête d’habitant, incluant les aspects sociaux (éducation, santé), l’Algérie pour 2006 est classée 102ème sur 170 contre 103ème place en 2005.

 En résumé, pour améliorer le pouvoir d’achat des Algériens durablement, il est urgent d’éviter les replâtrages et d’accélérer la réforme globale en tenant compte de la mondialisation, car le principal défi du XXIème siècle pour l’Algérie sera la promotion des libertés économiques, sociales, culturelles et politiques par la maîtrise du temps. C’est la condition sine qua non pour une croissance véritable devant passer d’une société de rente à une société reposant sur le travail et l’intelligence, et ce, afin atténuer le chômage et la pauvreté. AM le 02 janvier 2008.


* Docteur, Expert International




1 – Interview donnée par Abderrahmane Mebtoul à la radio algérienne chaîne III le 18 novembre 2007 sur l’effritement du système d’information. 2- Abderrahmane Mebtoul, débat sur la loi de finances et le niveau du pouvoir d’achat des Algériens le 01 janvier 2008 : radio algérienne arabophone chaîne I de 12 h à 13 h et à la radio francophone chaîne III de 12 h à 12 h 30.


Loi de finances 2008 et problématique du pouvoir d’achat des Algériens

janvier 3, 2008

par Abderrahmane Mebtoul *

«Le principal défi du XXIème siècle sera la maîtrise du temps»
Jacques Attali

Deux débats fort intéressants qui engagent l’avenir du pays ont eu lieu le 01 janvier 2008 sur la loi de finances 2008 et le pouvoir d’achat des Algériens, l’un à la radio algérienne chaîne I avec la participation de membres du gouvernement et l’autre à la radio chaîne III avec la participation du secrétaire général de l’UGTA et le patronat, les deux débats auxquels j’ai participé (1). La majorité des participants, bien qu’ils ont eu des points de vue différents sur bon nombre d’aspects, ont admis un divorce entre l’actuelle aisance financière et une relative régression économique et sociale et le retour à l’inflation entre le second semestre 2006 et toute l’année 2007, entraînant une nette détérioration du pouvoir d’achat de la majorité des Algériens. Je juge utile pour recadrer le débat, dans cette présente contribution au Quotidien d’Oran, de rappeler qu’une loi de finances n’est qu’un document comptable statique. Et pour comprendre sa portée, il est utile de la replacer dans le cadre de la dynamique à la fois politique, économique, sociale et culturelle de chaque pays incluant le volet historique car le résultat de 2007 est l’aboutissement d’un long processus historique de toutes les politiques socio-économiques de 1963 à nos jours.

Les caractéristiques fondamentales de la loi de finances 2008

1.- Au préalable, il est utile de préciser que cette loi se fonde sur les identificateurs socioéconomiques gouvernementaux qui sont les suivants : produit intérieur brut 8.460,5 milliards de dinars en 2007, soit presque 120 milliards de dollars US contre 3.238,2 milliards de dinars 1999; les importations de 21,4 milliards de dollars contre 9,7 en 1999 dont 4,5 milliards de dollars de factures alimentaires; les exportations de 54,6 milliards de dollars US dont 53,6 milliards de dollars hydrocarbures; une dette extérieure de 4,6 milliards de dollars, soit 4% du PIB, contre 28 en 1999 (58% du PIB) avec pour objectif fin 2007, 3,7% en 2007; des réserves de change de plus de 39 mois d’importation contre 4,6 en 1999, allant vers 100 milliards de dollars fin 2007, dont 43 milliards de dollars placés en bons de Trésor américain à 5% et plus de 10 dans banques internationales cotées appelées AAA (rappelant la dépréciation du dollar de plus de 47% par rapport à l’euro ces 7 dernières années); le taux de chômage serait de 12,3% en 2006/2007 contre 27,3% en 2001. Dans ce contexte, la loi de finances 2008 se fonde sur le cours d’un baril de 19 dollars US donnant ainsi 35% de déficit budgétaire. Mais si l’on prend un cours moyen de 70 dollars le baril, le déficit est ramené à 3% du PIB et en excédent pour 75 dollars. La raison invoquée est une plus grande rigueur budgétaire, stériliser les liquidités au niveau de la Banque d’Algérie afin d’éviter toute dérive inflationniste, de dynamiser le fonds de régulation qui, pour fin 2006, s’établit à 3.000 milliards de dollars US, devant ramener la dette interne publique estimée à environ 1.800 milliards de dinars fin 2006, à 1.200 milliards de dinars fin 2007 et 500 milliards de dinars fin 2009. Notons dans cette loi, l’assainissement des déficits des APC estimés à environ 150 milliards de dinars, d’où l’urgence d’imaginer une refonte de la fiscalité locale. Et les 166 milliards de dinars pour la nouvelle augmentation des salaires de la fonction publique qui ne peut expliquer l’inflation actuelle du fait que cette augmentation n’a pas encore eu lieu, l’explication fondamentale étant l’envolée des dépenses improductives et la mauvaise gestion. Cependant, le problème posé est le suivant : en épongeant toutes ces dettes, comme cette politique de subventions, sans cibler ceux qui ont le plus besoin, et en ne s’attaquant pas à son essence, ne risque-t-on pas, comme l’assainissement des entreprises publiques qui ont coûté au Trésor public plus de 40 milliards de dollars US entre 1991 et 2007 et il est prévu 4 milliards de dollars UIS (loi de finances 2008), de reproduire les mêmes effets à terme, c’est-à-dire le retour à la case de départ, le blocage étant d’ordre systémique.

 2.- Deuxièmement, l’on table sur des taux de croissance de 5,8% global et 6,8% hors hydrocarbures dynamisés essentiellement par le BTPH et certains segments des services, qui n’ont pas tous un caractère utile comme dans les pays développés, favorisant la création de la valeur ajoutée, moins de 5% des PMI/PME en Algérie sont informatisées. Outre qu’entre 2006 et 2007, la part des hydrocarbures brut ou semi-brut (la pétrochimie créatrice de valeur ajoutée et inductrice d’emplois n’étant pas encore lancée) dans le PIB, avoisine 40/50%, cela est tiré par l’effet des dépenses publiques avec des infrastructures clefs en main souvent mal matures et mal ciblées dont des projets voient des réévaluations incessantes, parfois plus de 300%, et l’importance des dépenses improductives. Cela est démontré par le poids des indépendants, la masse salariale dans le PIB administration et services plus de 60% de la masse salariale globale, laissant aux segments utiles une part négligeable si l’on comptabilise les sureffectifs dans les autres segments et tout cela tiré essentiellement par les dépenses publiques via les recettes des hydrocarbures. Je rappelle qu’en 2006/2007, les pouvoirs publics avaient prévu dans leurs lois de finances presque le même taux alors que, selon les organisations internationales, il a été établi à 2,8% en 2006 et à environ 4% en 2007, en contradiction avec l’importante enveloppe du plan de soutien de la relance économique (2004/2009) qui est passée de 55 milliards de dollars en 2004 à plus de 180 milliards de dinars fin 2007. Or, le fondement de l’économie de marché véritable se base sur l’entreprise privée nationale et internationale créatrice de valeur, la concurrence, l’Etat de droit, la bonne gouvernance, et donc le respect du contrat, qui remplacent les relations informelles non transparentes, la dominance de la sphère privée utile avec un rôle important et stratégique pour l’Etat régulateur. Or, depuis 1986 (date où les recettes pétrolières ont chuté d’environ 2/3), entraînant une profonde crise économique, sociale et politique, à fin 2007, l’Algérie est toujours dans cette interminable transition, d’où la difficulté de la régulation comme en témoignent les expériences malheureuses de l’importation de la pomme de terre, la baisse de la TVA n’ayant pas eu tous les effets escomptés, et elle ne pouvait en avoir car raisonnant dans le cadre d’une économie administrée qui n’existe plus du fait de l’entrée de nouveaux acteurs avec le risque de passage d’un monopole public à un monopole qui est l’antinomie d’une véritable économie de marché .

 3.- La loi de finances 2008 prévoit un taux d’inflation de 3%, en réalité taux plus élevé, et nos responsables devraient faire le marché. Mais selon les concepteurs de la loi de finances, cet effet serait contrebalancé par les réductions des tarifs douaniers (introduction de la 2ème phase de l’Accord qui lie l’Algérie à l’Union européenne pour une zone de libre-échange), 10% de janvier à août 2008 et de 30% de septembre à décembre 2008. Pourtant, comme j’ai eu à l’affirmer au cours des deux débats, outre que plus de 60% de nos importations se font en euros et 98% de nos exportations en dollars, mais cela n’est pas propre à l’Algérie, et qu’il faille reconnaître la flambée des prix de certains produits au niveau mondial, il y a lieu de reconnaître que n’existe pas à la fois une politique économique de relance de la production interne et une politique salariale fiable, mais des replâtrages conjoncturels sous la pression des événements du fait du manque de visibilité et de cohérence de la réforme globale en panne. Or le SMIG est à environ 120 euros, le salaire d’un professeur d’université en fin de carrière est d’environ 500 euros et 780 euros avec la nouvelle grille des salaires (passant du 1/4 au 1/3 de ses collègues maghrébins, donc une concrétisation de la dévalorisation du savoir, qui est pourtant le fondement du développement du XXIème siècle, au profit de traitements de rente. Et selon les enquêtes du CNEAP, les ménages consacrent environ 60% de leur budget aux dépenses alimentaires, avec seulement 10% pour la viande, traduisant une sous-nutrition, expliquant en partie par la consommation excessive de médicaments, avec un endettement croissant des ménages qui a connu une ascension spectaculaire entre 2005/2007 (emprunts, voitures, logements, électroménagers), amenuisant leur pouvoir d’achat à terme (un prêt de 100 au bout de 5 ans l’on rembourse entre 130 et 150 selon le cas). Par ailleurs, le besoin étant historiquement daté, cela renvoie à l’urgence de revoir le panier de consommation qui préside à l’élaboration de l’indice de l’inflation totalement dépassé, déterminant pour savoir si oui ou non l’on assiste à un amenuisement du pouvoir d’achat.

 Ce d’autant plus que le revenu global de la comptabilité nationale et le PIB global ont une signification limitée et l’important est d’analyser la destination par couches sociales selon l’importance des strates fonction de l’évolution de la population algérienne. Car la disposition, la réduction de la pression fiscale sur les revenus faibles, a une portée limitée ne concernant qu’une tranche limitée des salariés mais avec le risque d’un nivellement par le bas et privilégier les couches rentières au détriment des couches utiles.

Les obstacles à la réussite de la réforme globale

Il y a unanimité sur le constat de l’effritement du système national d’information, d’où l’urgence de son redressement tant pour la crédibilité nationale qu’internationale de notre pays (2). Comme il est admis et cela s’enseigne à la première année de licence en économie, que l’amélioration du pouvoir d’achat passe par une croissance soutenue hors hydrocarbures avec un taux de 7/8% sur 10 années couplé avec une politique salariale soutenant les segments utiles pour plus de production et de productivité, dans le cadre des nouvelles mutations mondiales, et non rentiers, conciliant efficacité économique et équité pour plus de cohésion sociale, si l’on veut combattre efficacement le chômage et la pauvreté. Cela renvoie toujours à la levée des contraintes d’environnement, à l’urgence d’une cohérence dans la démarche de la réforme globale au sein de l’espace euro-méditerranéen et arabo-africain, espace naturel de l’Algérie, cibler les créneaux à avantages comparatifs en imaginant non pas une politique industrielle globale largement dépassée, vision de l’économie administrée, mais celle d’une politique de l’entreprise dont les organisations actuelles sont en réseaux, tenant compte des mutations profondes du système mondial, basées sur la connaissance et les besoins de plus en plus personnalisés loin des organisations hiérarchiques, ère du XXème siècle, qui se fondaient sur la matérialité. Car les réserves de change ne sont pas un signe de développement car dues à des facteurs exogènes. Pour preuve, on importe presque tout et les exportations hors hydrocarbures ont été moins de 2% entre 2006 et 2007 malgré un taux de change environ 90/100 dinars un euro, et 70 dinars un dollar montrant les rigidités structurelles et la difficulté de l’émergence de l’entreprise (et des compétences qui la fondent) seule créatrice permanente des richesses du fait des contraintes d’environnement (système financier, foncier, non adaptation de la formation, bureaucratie, corruption socialisée), en fait une gouvernance mitigée du fait qu’existe un lien dialectique entre la gouvernance globale et la gouvernance de l’entreprise. Pour preuve, l’importance de la sphère informelle, produit de la bureaucratie centrale et locale, entretenant des relations complexes de corruption, qui draine plus de 40% de la masse monétaire en circulation, selon deux méthodes de calcul, entre 600 et 800 milliards de dinars du PNB avec une intermédiation financière informelle limitant la cohérence de la politique économique globale. Comme nous assistons à la dominance du cash pour plus de 80% dans les importations et la fiscalité pétrolière qui avoisine les 75% moyenne 2006/2007. Dans ce contexte, les rapports internationaux 2007/2008 concernant l’Algérie mettent en relief des dysfonctionnements importants, reflets de la panne de la réforme globale où l’économique, le politique, le social et le culturel sont intiment liés. Ainsi, le classement de World Economic Forum 2007/2008 (Davos) qui porte sur un sondage de 11.000 chefs d’entreprise dans 131 pays pour 2007/2008, l’Algérie perd 4 places par rapport à 2006/2007. L’Algérie occupe la 81ème place sur 131 pays recensés, la Tunisie 32ème, le Maroc 64ème, l’Egypte 77ème, la Syrie 80ème et la Libye 88ème. L’Algérie a obtenu une mauvaise note, notamment en matière d’efficacité du marché de la main d’oeuvre (124ème place), du marché financier (127ème place), du développent technologique (105ème) et enfin le climat des affaires (114ème place) – école primaire et santé, 67ème rang; enseignement supérieur, 94ème rang, corroborant le dernier classement international de l’Université de Shanghai des meilleures universités à travers le monde où l’Algérie est classée 6.995ème sur 7.000, soit parmi les cinq derniers dans le monde. Le rapport de septembre 2007 de « Doing Business », l’Algérie est classée pour le climat des affaires à la 125ème position sur 178 pays contre 116ème position en 2006/2007 reculant de 9 points. Dans un autre rapport, « Trade Logistics in the Global Economy » de novembre 2007 enquête sur 150 pays sur 800 transitaires déterminant la capacité d’accéder aux marchés internationaux pour expédier les marchandise, pour l’efficacité des procédures de dédouanement et autres autorités frontalières, elle est classée 148ème (le dernier étant l’Afghanistan). En ce qui concerne la logistique commerciale, rapport de la Banque mondiale de fin 2007, l’Algérie est classée 140ème sur 150, devançant uniquement des pays pauvres comme le Togo, le Niger ou l’Afghanistan. Lié à cet aspect, le coût à l’export (en dollars par container) : Algérie 1.886 dollars contre 883 pour l’OCDE, soit plus de 50% de surcoût et le coût à l’importation, dollars par container, est pour l’Algérie de 1.606 et seulement 811 dollars pour l’OCDE, soit également 50% de surcoût. En ce qui concerne le taux de chômage, selon le rapport du FMI de 2007, sans le travail informel, serait de 22% en 2004, 21% en 2005 et 20% en 2006, la probabilité d’être chômeur augmentant avec le niveau de qualification. En matière de corruption, lié à l’Etat de droit et à la bonne gouvernance, Transparency International dans son rapport de 2007, l’Algérie qui était classée à la 84ème position en 2005/2006, régresse à la 99ème position en 2006/2007. Pour l’organisme financier de référence, The Economist, en matière de la maîtrise urbanistique, de services culturels, d’hygiène et d’environnement, l’Algérie était classée à la 125ème position en 2005 et régresse à la 129ème position en 2006. Et pour clôturer, récemment en termes d’ouvertures économiques, selon l’Institut américain CATO, l’Algérie est classée pour 2007 en 120ème position sur 123 pays recensés et, selon Héritage Fondation, classement publié en collaboration avec le journal financier de référence mondial, le Wall Street Journal, l’Algérie se classe 137ème sur 157 pays, l’économie algérienne étant une des économies les moins libres dans le monde avec la République du Congo, le Zimbabwe et la Birmanie. Quant à l’indice de développement humain réalisé par le PNUD, beaucoup plus fiable que le PNB par tête d’habitant, incluant les aspects sociaux (éducation, santé), l’Algérie pour 2006 est classée 102ème sur 170 contre 103ème place en 2005.

 En résumé, pour améliorer le pouvoir d’achat des Algériens durablement, il est urgent d’éviter les replâtrages et d’accélérer la réforme globale en tenant compte de la mondialisation, car le principal défi du XXIème siècle pour l’Algérie sera la promotion des libertés économiques, sociales, culturelles et politiques par la maîtrise du temps. C’est la condition sine qua non pour une croissance véritable devant passer d’une société de rente à une société reposant sur le travail et l’intelligence, et ce, afin atténuer le chômage et la pauvreté. AM le 02 janvier 2008.


* Docteur, Expert International



1 – Interview donnée par Abderrahmane Mebtoul à la radio algérienne chaîne III le 18 novembre 2007 sur l’effritement du système d’information.

2- Abderrahmane Mebtoul, débat sur la loi de finances et le niveau du pouvoir d’achat des Algériens le 01 janvier 2008 : radio algérienne arabophone chaîne I de 12 h à 13 h et à la radio francophone chaîne III de 12 h à 12 h 30.


Si Boumediene avait eu au moins la culture économique de Mouloud Hamrouche” !

septembre 12, 2007

Problématique de la société civile en Algérie Quelques éléments théoriques et historiques par Lahouari AddiProfesseur de sociologie à l’Institut d’Etudes de Lyon Professeur invité à UCLA, Californie, USA



Lahouari Addi tente, dans ce texte transmis à l’université d’été du CNES, d’aller avec brio au-delà des idées reçues. Pour lui, la crise algérienne n’est pas seulement une crise du système. Elle est autrement plus vaste.

L’enseignant universitaire est devenu en quelques années un employé paupérisé, alors qu’ailleurs, aux USA, en Europe, au Japon, il est une autorité sociale. En Algérie, c’est à peine un petit fonctionnaire luttant pour survivre dans une société où il n’est plus un modèle pour les jeunes, dans une société où l’échelle de valeurs a été bouleversée. L’Université est le lieu de production des connaissances, le lieu où s’élaborent des théories scientifiques dont a besoin la société civile. Si l’Université est dans la léthargie, cela voudrait dire que la société civile n’en est pas une. C’est là une bonne transition puisque vous m’avez demandé de parler de la société civile en Algérie et je dois dire que c’est un thème d’actualité et extrêmement opportun pour une réflexion globale sur la situation du pays, en considérant les transformations socio-historiques des cinquante dernières années et en pensant à l’avenir prévisible. La réussite (ou l’échec) de notre pays à construire la modernité sera évaluée sur le critère d’élaboration de la société civile. Une telle affirmation, lourde de sens, nécessite une approche théorique qui mobilisera l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie politique et la philosophie.

LA CRISE DE LA SOCIETE ALGERIENNE

Auparavant, je voudrais faire une remarque d’ordre méthodologique relative au ton critique que je vais utiliser par rapport à l’expérience algérienne. La sociologie est une science critique et, à ce titre, sa vocation est de faire prendre conscience du caractère social des institutions et des représentations, surtout lorsqu’elles se cristallisent, s’ossifient et perdent leur vitalité et leur pertinence. A cet effet, critiquer l’archaïsme de la société algérienne, ce n’est pas dénigrer les Algériens, mais plutôt attirer l’attention sur des schémas culturels hérités du passé et ne véhiculant plus l’humanisme qui était le leur à une époque où ils étaient en harmonie avec l’environnement. La sociologie n’est pas un discours idéologique ou apologétique; elle est une analyse des pratiques sociales dans leur historicité et leurs contradictions. Par pratiques sociales, j’entends l’interaction entre les hommes dans la vie de tous les jours, à travers les institutions que sont les entreprises, les administrations, l’école, l’université, les hôpitaux, la famille, l’Etat, le voisinage, les associations, etc. Toutes ces interactions se fondent sur des représentations qui leur donnent leur légitimité et leur pertinence. Or la colonisation, puis la modernité à laquelle nous avons aspiré, ont détruit les structures sociales antérieures et ont libéré des forces que nous semblons incapables de maîtriser. Chacun de nous, pauvre ou riche, exprime un malaise, en ayant le sentiment que la « vie normale » se déroule ailleurs. Cet ailleurs mythique, source de frustrations individuelles et collectives, est l’expression de notre incapacité à nous organiser pour profiter des vastes potentialités humaines et naturelles du pays. L’Algérien vit un malaise profond, dont les causes sont objectives, renvoyant à la crise profonde et globale du lien social, perceptible dans la violence politique, et aussi dans les formes brutales des rapports entre individus dans la rue, dans l’entreprise, entre fonctionnaires et administrés, dans les familles, entre frères, entre frères et soeurs, bref une crise dont l’origine est à rechercher dans la formation des classes sociales et la naissance de l’individu. Elle marque le passage d’une forme de sociabilité à une autre, une sociabilité incarnée jadis par l’oncle généreux et le voisin solidaire à une sociabilité désincarnée, asséchée, et qui ne répond qu’à l’injonction du dinar. C’est le dinar qui aujourd’hui remplace l’affabilité de l’oncle, la générosité du cousin, la disponibilité du voisin et la solidarité des gens anonymes. Ceci indique que la société civile est en cours de formation et que l’individu mesure désormais son effort sur le critère monétaire qui structure le lien social sur le donnant-donnant et « les eaux glacées du calcul au comptant ». La crise provient de ce que le nouvel ordre social se construit dans l’anarchie, dans le rapport de force et dans la brutalité, sans que les individus aient conscience de ce qui leur arrive. On se plaint de ce que Kada a changé, ou que Belaïd a perdu le sens des valeurs ou que Réda n’a rien de son père. Certains disent que Dieu a été oublié. Pourtant, les mosquées sont aussi pleines que par le passé.

Sans nier l’intérêt individuel, la société traditionnelle, celle de la génération de nos parents et grands-parents, a toujours su canaliser l’appétit pour les richesses matérielles par les valeurs morales, le sens de l’honneur, le nif, etc. Aujourd’hui, l’échange monétaire, l’urbanisation et le salariat ont libéré les logiques de l’intérêt individuel. La famille élargie (�’ayla) où cohabitaient trois, voire quatre, générations s’est désintégrée pour laisser apparaître des espaces domestiques limités au père, à la mère et aux enfants. Si ce n’est pas le cas, faute de logement ou de travail, c’est une tendance lourde portée par les aspirations des jeunes générations. L’évolution de la structuration morphologique, malgré des résistances bien réelles, est portée par un individualisme imposé par les formes d’organisation des sociétés occidentales : appartement pour famille conjugale, salariat, voiture, etc. Important cette morphologie, sans qu’elle n’ait le choix, l’Algérie n’a pas mis en place les institutions et le droit qui vont avec. Les intérêts individuels en compétition pour les biens rares et pour les capitaux symboliques ne fondent une société que si un espace public se forme pour humaniser, un tant soit peu, les rapports sociaux. Il y a un besoin d’espace public où les intérêts privés acceptent un compromis pour protéger la substance humaine de la société. Concept sociologique, celle-ci signifie autre chose qu’une collection d’individus se disputant les biens rares arrachés comme butins de guerre et consommés dans les espaces domestiques. L’Algérie est-elle une société ou une juxtaposition d’espaces domestiques en concurrence pour les biens de subsistance ? L’exacerbation des antagonismes entre les intérêts privés impose la formation d’un espace public où l’individu n’est pas un moyen mais une fin. C’est ce passage vers la sphère publique que l’Algérie peine à réaliser. Il y a un paradoxe illustré par le contraste entre la propreté des espaces domestiques et la saleté des lieux communs dans les immeubles et dans les rues. Les intérieurs des appartements sont propres et la mère de famille n’épargne aucun effort pour rendre agréable la convivialité domestique. Cet exemple indique qu’il n’y a pas de sphère publique, non pas dans le sens spatial mais dans les sens culturel et politico-juridique. La sphère publique n’est pas la rue ou la place centrale de la ville; elle est le lieu de sociabilité pacifiée où l’individu, en dehors de l’espace familial, établit des rapports mutuels de respect basés sur le contrat. Elle est conflictuelle, mais ses conflits sont arbitrés par la règle juridique s’appliquant à tous. Elle est le lieu où se manifeste publiquement la société civile dans ses rapports à l’Etat et dans ses activités économiques et culturelles. Société civile et sphère publique sont des notions consubstantielles et la forme élaborée de l’une renvoie au développement de l’autre. Dès lors que les conditions de l’auto-subsistance ont été détruites, les individus se procurent la subsistance en dehors des espaces domestiques, dans un contexte de rareté de biens fournis essentiellement par le marché mondial. Interface entre les familles algériennes et le marché international, l’Etat est pris d’assaut par les réseaux de corruption que favorise la structure néo-patrimoniale du régime dans laquelle des castes sont au-dessus des lois. Détenir une position dans l’appareil de l’Etat, particulièrement dans l’armée, la douane ou le service des impôts, c’est s’assurer une place stratégique dans le mécanisme de l’économie de rente. La corruption n’est pas propre à la culture algérienne; elle est une tendance naturelle dans les sociétés individualistes, que la modernité a neutralisée par l’autonomie de la justice et la liberté de la presse. Dans l’économie rentière, ce qui est consommé par une famille est retiré à une autre, selon le modèle du jeu à somme nulle. C’est ce qui explique la corruption à tous les niveaux de l’Etat et aussi la dureté des rapports dans la vie quotidienne marqués par la jalousie, avec ce sentiment que le voisin ou le collègue de travail a pris la part qui ne lui était pas due.

Dépendantes de l’Etat, à travers les prix des biens alimentaires importés, les couches sociales pauvres se mettent à rêver d’un Prince juste qui limitera les libertés pour donner équitablement à chacun sa part. La popularité des islamistes a trouvé son origine dans cette structure distributive des richesses financées par la rente énergétique, et exprime par ailleurs le niveau de dépendance de la société par rapport à l’Etat. Après leur défaite politique, les islamistes ont compris que l’argent est aussi important que le pouvoir d’Etat. Ils se sont lancés dans le commerce pour accumuler des richesses qui leur permettront à terme de s’imposer à l’Etat. Mais les revendications politiques d’un homme riche et d’un homme pauvre sont différentes, et il y a lieu de croire, ou d’espérer, que l’islamisme évoluera dans le temps vers une forme de social-démocratie que la Turquie est en train d’inventer. Cependant, accumuler le capital monétaire par le commerce ou par le travail créateur de valeur ne donne pas le même poids politique face à l’Etat. La notion de société civile renvoie à l’autonomie des acteurs économiques par rapport à l’autorité politique. Si les activités de ces derniers sont à dominante commerciale et spéculative, l’Etat continuera à les dominer; si, à l’inverse, les acteurs économiques tirent leurs revenus du travail créateur de richesses, ils soumettront l’Etat aux lois de cette création de richesses. En un mot, une économie rentière a peu de chance de donner naissance à une société civile où le pouvoir économique se sera émancipé du pouvoir politique.

Cette règle est confirmée par l’expérience historique des sociétés civiles occidentales, expérience qui montre en outre que le développement économique suppose que l’autorité soit publique et institutionnalisée et que le pouvoir soit séparé en branches exécutive, législative et judiciaire. C’est à ce prix que les Occidentaux sont sortis de l’état de nature de Hobbes pour construire l’espace public de l’Etat de droit. Avant de voir si l’Algérie a les moyens de cette évolution, rappelons les éléments historiques et théoriques de l’expérience occidentale.

ELEMENTS HISTORIQUES ET THEORIQUES
DE L’EXPERIENCE OCCIDENTALE

La société civile est un vieux concept de la philosophie politique occidentale, dont l’origine remonte à Marsile de Padoue (XIIIème siècle), repris ensuite par Locke, les philosophes écossais (Adam Fergusson et Adam Smith), Hegel, Marx et enfin Gramsci. Sa signification renvoie à l’idée d’autonomie des sujets vis-à-vis du pouvoir central. Cette architecture a commencé en Angleterre où l’aristocratie a très tôt limité l’absolutisme royal. Elle s’est approfondie avec l’apparition de la bourgeoisie qui accumulait des biens en dehors des rapports d’allégeance au Roi. Sa richesse ne reposait pas sur un titre de propriété délivré par le Prince; elle reposait sur le commerce et sur l’exploitation du travail dans les manufactures. Devenue, en deux siècles, une puissance sociale, la bourgeoisie a demandé l’institutionnalisation des rapports d’autorité, la fin de l’arbitraire, la protection de la concurrence, le tout garanti par l’indépendance de la justice. La division des pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – et son inscription dans le champ politique a été au fondement de l’institutionnalisation du pouvoir. Le mouvement ouvrier s’est inscrit, au XIXème siècle, dans cette dynamique, en l’approfondissant, en arrachant d’abord les libertés syndicales et en se dotant aussi de partis révolutionnaires pour s’opposer à l’hégémonie de la bourgeoisie triomphante.

La genèse historique de la société civile a connu différentes étapes, mais il est aisé d’en saisir le fil conducteur et la dynamique sociopolitique qui a restructuré les rapports d’autorité dans une période de formation de classes sociales et d’accumulation du capital, accumulation que gênait le caractère privé du pouvoir des monarchies de droit divin. Les acteurs de la société civile naissante étaient porteurs d’un projet politique structuré autour du caractère public de l’autorité, jetant les fondements de l’Etat, expression de la rationalité politique véhiculée par la société civile. L’Etat devient le champ des rapports politico-juridiques qui permettent à la société civile de se reproduire dans son autonomie. Quand la société civile s’organise politiquement, elle crée un Etat de droit dans lequel la règle juridique est impartiale et universelle du point de vue formel.

Il ne faut pas oublier, cependant, que toute cette architecture repose sur un rapport de forces dans lequel le pouvoir politique ne contrôle plus le mécanisme de création de richesses. A l’inverse de l’aristocratie pour qui le pouvoir est une fin en soi et une source de richesses, la bourgeoisie a une conception instrumentale du pouvoir, dont la finalité est de gérer l’espace public sans gêner l’accumulation du capital. Elle est plus attirée par le profit qui, à terme, lui a donné une puissance économique en dehors du champ de l’Etat. Dans l’ordre social nouveau, le sommet de la hiérarchie est occupé par le marchand, le détenteur du capital de qui dépend la prospérité du pays. En un mot, l’ossature de la société civile est la propriété privée que la bourgeoisie protège contre les tendances prédatrices et arbitraires du pouvoir politique, et le travail créateur de richesses sur lesquelles se reproduisent toutes les classes de la société, en premier lieu les gouvernants.

J’ai évoqué l’aspect génétique de la société civile, en soulignant le rapport de forces d’où elle puise sa cohérence. Mais la société civile n’est pas que cela, c’est-à-dire une morphologie sociopolitique; elle est aussi, elle est surtout une vision intellectuelle du rapport au monde. Les transformations des sociétés européennes qui se sont traduites par le déclin des sociétés agraires féodales étaient accompagnées par un mouvement d’idées qui remettaient en cause la vieille philosophie médiévale marquée par le discours. Entre le XVIème siècle et le XVIIIème siècle, il va s’opérer en Europe une révolution intellectuelle qui va sceller le destin de l’humanité pour plusieurs siècles. Descartes va mettre fin à l’extériorité de l’homme par rapport au monde, en mettant fin à cette croyance antique selon laquelle l’homme est un animal doué de raison. Avec Descartes, l’homme est une conscience et un sujet capable de réordonner sa vision du monde à partir de lui-même et non pas de catégories supra-organiques dans lesquelles la métaphysique le dissolvait. Kant approfondira le sillon tracé par Descartes sur deux aspects qui intéressent directement notre thématique. Tout d’abord, il établira la distinction entre l’objectivité du monde et la subjectivité par laquelle l’individu le saisit. Cette distinction fondamentale va favoriser la conscience épistémique qui permettra la naissance des sciences sociales et humaines par lesquelles la société civile imposera sa légitimité intellectuelle. Ensuite, Kant forgera la notion décisive de sujet de droit qui sera à la société civile ce que l’atome est à la physique. La société civile n’est pas un corps organique avec une âme collective et un centre transcendant; elle est une collection d’individus que la nature a dotés de droits protégés par une puissance publique dont la mission est l’observation de la règle de droit, un droit prenant sa source dans la société elle-même. La société civile est donc aussi une représentation intellectuelle du lien social, vécu comme pratique et posé comme objet scientifique. La science reine de la société civile est, de ce point de vue, l’économie politique, conceptualisation rationnelle des flux des richesses matérielles. L’économie politique s’est construite sur deux idées : l’une, formulée par Adam Smith, selon laquelle le travail est la seule source de richesse; l’autre, par David Ricardo qui a expliqué que la rente est un revenu illégitime économiquement. Ces deux concepts de la problématique de l’économie politique correspondent à l’ossature de la société civile dont la sphère de la production et de l’échange est régulée par le taux de profit et le niveau du salaire. Il se forme sur cette base un système de prix interdépendants qui répartit les biens produits selon les lois du marché. La société civile s’organise économiquement sous forme de marché et politiquement sous forme d’Etat. Société civile, Marché, Etat sont les figures d’une même réalité historique, le lien social différencié, à l’intérieur duquel l’homme devient un agent historique comme il ne l’a jamais été auparavant. J’ai rappelé ces éléments historico-théoriques de la société civile en Occident pour élaborer une approche comparative avec une société non occidentale, l’Algérie. Il faut souligner que, dans cette perspective, la société civile est un phénomène historique occidental. C’est une forme d’organisation sociale qui se distingue par l’institutionnalisation du pouvoir et la juridicisation du lien social, par sa façon de créer des richesses à travers un système de prix régulé par la concurrence, et enfin par une vision du monde qui structure le lien social autour de l’individu, acteur historique, conscience et sujet de droit. Cette matrice politique, économique et culturelle, apparue d’abord en Occident, va dominer le monde en l’influençant et en lui imposant ses critères et ses normes qui vont produire le développement au Nord et le sous-développement au Sud. L’Algérie, à l’instar des pays du Sud, n’est ni traditionnelle ni tout à fait moderne. Les individus ont été libérés des liens d’allégeance aux groupements pré-étatiques comme les tribus et les confréries; ils ont été arrachés des formes d’auto-subsistance et s’approvisionnent désormais par le biais de l’échange monétaire.   La vision du monde d’il y a un siècle ne rend plus compte de la réalité environnante et le doute s’est emparé des esprits. Le temps s’est détraqué (fasd ezzaman) disait mon père. Ce qui manque à l’Algérie, c’est une élite qui accompagne les transformations sociales pour les faire aboutir en créant un Etat de droit où les rapports d’autorité obéissent à la règle juridique, en favorisant l’autonomie d’un pouvoir économique ancré dans la production de la valeur, et enfin en promouvant une culture scientifique pour libérer l’individu des anciens mythes. Ce sont là les dimensions politique, économique et culturelle auxquelles s’est heurtée l’Algérie handicapée par une élite dirigeante sans perspectives historiques.

LA DIMENSION POLITIQUE

L’Algérie a emprunté le nationalisme aux Européens en réaction à sa domination, et s’est organisée sous forme d’Etat-nation avec un pouvoir centralisé. Elle a importé une organisation administrative sans les contrepoids institutionnels qui équilibrent les rapports d’autorité. L’Etat-nation est la destruction de tous les pouvoirs locaux et de toutes les structures comme les autorités des villages, les ‘archs, les confréries religieuses, etc.

En l’absence de corps intermédiaires, comme l’a bien montré Alexis de Tocqueville, l’Etat-nation devient une machine administrative tentaculaire qui a en face d’elle une multitude d’individus inorganisés et sans capacité de se faire entendre par une bureaucratie inhumaine et fonctionnant pour elle-même. Dans le passé pré-colonial, l’Algérien n’avait pas de rapport avec le pouvoir central et ne dépendait pas de lui pour assurer sa sécurité, ou pour se déplacer ou pour se nourrir. Il n’avait pas besoin de déclarer la naissance de son fils, ni le décès de son grand-père, ou de demander une autorisation pour aller à la Mecque. Aujourd’hui, le citoyen dépend de l’Etat dans tous les aspects de la vie quotidienne. En réalité, il dépend du marché international, par la médiation de l’Etat, pour acquérir les biens alimentaires et autres produits manufacturiers dont l’acquisition est réglementée par le jeu de la parité de la monnaie nationale et les taxes douanières.

Le rapport à l’Etat est intense, et les attentes trop grandes et ceci est nouveau dans la société algérienne. Dans le passé, le pouvoir central existait à travers ses attributions symboliques, et il se manifestait par la levée des impôts quand les groupes sociaux étaient à la merci de son armée. Comme tout pouvoir pré-moderne, il était autoritaire et prédateur. Les groupes se protégeaient contre la violence du beylik en recourant à la solidarité tribale qui, dans certains cas, était un siba déclaré. Il n’est pas fortuit qu’en 2001 une protestation citoyenne se soit dotée de structures appelées ‘arch, réactivant ainsi la mémoire collective. Bâti sur la violence et le racisme, l’Etat colonial avait continué à grande échelle la logique prédatrice du beylik, et s’était caractérisé par l’expropriation des terres à grande échelle des ruraux soumis à la famine et à l’exode. L’histoire de l’Algérie ne fait pas de l’Etat un organe émanant de la collectivité, et que ce soit sous les Turcs ou sous les Français, il a été un appareil oppresseur, extérieur aux groupes sociaux qui le percevaient comme une menace. Voulant rompre avec cette menace, le mouvement national a cherché à construire un Etat qui soit issu du peuple et qui soit surtout à son service.

En 1962, le régime avait fondé sa légitimité sur la promesse de réaliser l’idéal du mouvement national d’une société moderne et d’un Etat juste et humain. Dirigeants et administrés étaient en phase, d’où la popularité de Houari Boumédiène qui incarnait le désir du pays de se développer et de s’industrialiser. Socialisé dans l’ALN, Boumédiène voulait que l’abnégation dont avaient fait preuve les militants du FLN durant la guerre de libération, continue après l’Indépendance pour construire l’Algérie moderne. La génération de l’ALN a cherché à créer un Etat idéal, généreux, nourricier, protecteur, animé par des fonctionnaires compétents, intègres et engagés, selon la formule de Houari Boumédiène. Le projet populiste de ce dernier exigeait du fonctionnaire qu’il se mette au service des administrés dont les besoins seront satisfaits par l’Etat. Ce fonctionnaire ne rendra pas compte aux administrés, mais à ses supérieurs qui, forcément, l’évalueront sur sa capacité à leur obéir et non pas sur ses compétences. Le régime a cherché à construire l’administration idéale dirigée par des fonctionnaires bons et désintéressés, au service d’un peuple uni comme les doigts de la main. Les dirigeants s’identifiaient au peuple et, à cet effet, ils refusaient que leur pouvoir soit institutionnellement limité. Le régime concevait implicitement l’administration comme l’expression de sa bonne volonté à faire le bonheur du peuple. Si le peuple manifeste son mécontentement ou s’il demande des comptes sur la gestion des biens publics, cela est perçu comme de l’ingratitude et comme un manque de confiance en des dirigeants au-dessus de tout soupçon. Machiavel aurait dit que les gouvernants algériens ont trouvé, au lendemain de l’Indépendance, un discours approprié pour faire accepter le pouvoir absolu, mais il faut convenir qu’il correspondait aux attentes populaires et aux représentations collectives. C’est cette croyance populiste qui a coupé l’administration de la population et qui l’a menée vers la corruption.

En fait, c’est le refus du politique et de sa conflictualité qui caractérise le projet populiste niant la pluralité pour ne pas avoir à l’institutionnaliser. Cette conception ne protège pas la société des conflits politiques; au contraire, ces derniers vont s’exprimer illégalement et en dehors des institutions de l’Etat sous des formes violentes. La violence islamiste et les violations massives de droits de l’homme apparues dans les années 1990 sont la conséquence de la négation institutionnelle du conflit. Cette utopie d’une société non conflictuelle a coupé l’Etat de ses racines sociales et en a fait paradoxalement un appareil hostile à la population. Celle-ci a alors développé deux attitudes : l’apathie et la rébellion. Le désintérêt pour la chose publique est en effet ponctué par des émeutes récurrentes qui éclatent sur tout le territoire national, signifiant que la société n’est pas articulée à son Etat, s’installant irrésistiblement dans une culture siba qui date d’un autre temps.

Le projet populiste ne voulait pas que l’Algérie soit une société civile avec ses conflits et ses divergences d’intérêts individuels ou de groupes, souhaitant que l’Algérie soit une famille nationale unie par la mémoire des ancêtres et des martyrs, devant reposer sur les valeurs de solidarité et du code de l’honneur que l’Armée incarne de par son passé et de par la nature de sa mission. Le projet consistait à absorber la société dans les rouages du pouvoir pour empêcher qu’une société civile ne se constitue. Le schéma théorique était que chaque Algérien serait un employé de l’Etat, vivant d’un salaire mensuel susceptible d’être suspendu en cas de contestation politique. Nationaliste et autoritaire, Boumédiène avait un projet destiné à l’échec. Il rêvait d’une Algérie industrialisée avec des rapports d’autorité d’un autre âge. Il parlait de révolution culturelle, mais elle signifiait essentiellement retour aux sources pour reconstituer la personnalité algérienne détruite par le système colonial. Il n’avait pas perçu que le procès de travail industriel exigeait la mise en place d’une société civile à laquelle il était farouchement opposé parce qu’il ne supportait pas que les Algériens soient en compétition ouverte pour les biens et services et pour le pouvoir.

Un tel projet est cependant en rupture avec l’anthropologie de l’homme mû par ses intérêts et recherchant toujours plus de pouvoir et plus de richesse. Obéissant à une règle anthropologique universelle, le pouvoir exécutif a mobilisé toutes les ressources pour demeurer indépendant de la société sous différents prétextes idéologiques. Pour cela, toutes les libertés publiques avaient été interdites pour ne pas gêner les dirigeants dans l’exécution de leur mission révolutionnaire, généreuse et désintéressée. Mais tout généreux qu’il soit, le Prince a ses intérêts propres: durer et échapper au contrôle populaire. La science du pouvoir, née avec Machiavel et Hobbes, nous apprend que l’homme est naturellement attaché au pouvoir et à ses honneurs, affichant « un désir insatiable d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort» (T. Hobbes, Léviathan). Si Machiavel et Hobbes ont raison, aucun Prince n’acceptera volontairement de se dessaisir d’une partie de son pouvoir.

Le Prince n’assoit cependant jamais son autorité sur la force seule. Il a besoin de la légitimer par une idéologie qui suscite l’adhésion et l’obéissance. Sans fausse conscience, dit Marx, le mécanisme de la légitimité ne pourra pas fonctionner et la force n’est jamais suffisante pour assurer la pérennité du pouvoir.

Le projet de Boumédiène était une synthèse de traditionalisme utopique, de nationalisme exclusif, de discours socialiste et de naïveté anthropologique. Boumédiène était un militant sincère, un meneur d’hommes, mais comme tous les dirigeants arabes, il n’avait aucune perspective historique. S’il avait eu au moins la culture économique de Mouloud Hamrouche, l’Algérie ne serait pas dans la situation précaire où elle est aujourd’hui. A sa mort, l’Armée n’avait plus de projet populaire et populiste, mais elle n’avait pas pour autant renoncé au contrôle de l’appareil d’Etat, tout en cherchant cette fois à éviter un Président charismatique. Depuis la disparition de Boumédiène, la direction politique de l’Etat est sortie des institutions pour se loger dans des centres de pouvoir invisibles. Le syndrome de l’OS a repris le dessus avec son schéma dual : le MTLD légal incarné par le gouvernement et le PPA clandestin incarné par le DRS. Sauf que les militants du PPA clandestin de l’époque avaient un idéal, et les fonctionnaires du DRS d’aujourd’hui n’en ont pas. Un système politique est le produit de l’histoire qui le façonne et qui lui donne sa logique, mais il peut se figer si les acteurs n’intègrent pas les changements qui se produisent en deux ou trois générations. C’est ce qui arrive au système politique algérien qui n’arrive pas à sortir de la logique de la primauté du militaire sur le civil ou le politique. Le général algérien a hérité d’un habitus qui lui fait croire que s’il ne contrôle pas l’Etat, l’Algérie disparaîtrait en tant que nation. Considérant que les civils sont des « nationalistes tièdes », il estime qu’il est le dépositaire du nationalisme et, à ce titre, il est de son droit de posséder la souveraineté en lieu et place de l’électorat. Il se comporte du reste en militant en uniforme et non en soldat de la République, et, de ce point de vue, il est révélateur que l’armée algérienne porte un sigle comme si c’était un parti politique.

Mais ce schéma de la primauté du militaire a fait faillite et n’est plus tenable. Des voix s’élèvent pour y mettre fin, y compris parmi ceux qui ont servi de devanture civile aux généraux, comme l’attestent la récente polémique entre Bélaïd Abdessalem et les généraux Touati et Nezzar, et les déclarations de Sid Ahmed Ghozali qui regrettait qu’il ait eu à exercer des responsabilités sans l’autorité qui lui correspond. Cette autorité qui leur était déléguée par le pouvoir réel et qui en démocratie provient du suffrage universel. La révolte médiatique des anciennes élites civiles du pouvoir formel va certainement s’amplifier car elles sont tenues pour responsables devant l’opinion et devant l’histoire de la situation catastrophique dans laquelle se débat le pays. La critique publique du pouvoir formel est le seul acquis positif des émeutes d’octobre 1988, mais cet acquis ne sera complet que si la critique concernera le pouvoir réel dont l’autorité non institutionnelle paralyse le fonctionnement de l’Etat.

L’échec du régime s’explique par le fait que l’amour de la patrie et le désir de la servir ne suffisent pas à préserver l’intérêt collectif. C’est ce qui amène beaucoup de personnes à se demander comment l’esprit de Novembre n’a pas survécu à l’Indépendance ? Comment se fait-il que les passions révolutionnaires de la génération de Novembre 1954 n’ont pas permis à l’Algérie de construire un Etat de droit, une économie productive et un espace public où chacun profiterait de sa liberté dans la dignité ? J’ai lu dans la presse nationale, qu’à l’occasion du 45ème anniversaire de l’Indépendance, Zohra Drif a éclaté en sanglots, ne comprenant pas ce qui s’était passé pour que des jeunes cherchent à fuir leur pays au risque de leurs vies. Elle ne comprenait pas pourquoi les rapports entre individus se sont dégradés aussi brutalement et pourquoi la corruption est la règle générale dans les administrations. Zohra Drif est une héroïne de la guerre de libération, arrêtée et condamnée à mort par la justice coloniale. Elle avait tout donné à la révolution, ne sachant pas si elle lui survivrait. Ses larmes d’aujourd’hui, qui sont sincères, sont l’expression du drame de sa génération. Elle me rappelle les paroles du Commandant Moussa, un autre héros de l’ALN, qui me disait : « Ma vie est un échec. J’ai combattu la France coloniale les armes à la main, et après avoir obtenu l’Indépendance, je n’ai pas mes enfants avec moi. Ils sont tous établis à l’étranger ». Qu’est-ce que cette génération n’a pas su offrir à ses enfants pour qu’ils désirent quitter le pays ?

De mon point de vue, le mouvement national a à moitié réussi et a à moitié échoué. Il a réussi à arracher l’Indépendance mais il a échoué à moderniser les rapports d’autorité et à construire l’Etat de droit. Le Commandant Moussa, que Dieu ait son âme, avait raison d’être déçu et frustré, et Zohra Drif devrait encore plus pleurer. Si à Alger, à Oran, à Tissemsilt, vous évoquez son nom face à des jeunes qui ne connaissent pas son passé, ils vous diront qu’elle est milliardaire du fait qu’elle occupe une fonction éminente dans l’Etat. C’est ainsi qu’elle est perçue, comme le sont les Moudjahidines accusés d’être des profiteurs. Quand une société ne reconnaît pas ses héros, elle perd ses repères et renie son passé. Ceci exprime l’échec du mouvement national dans la phase post-coloniale. La raison est que la centralisation administrative n’a pas de contrepoids institutionnel et politique. L’Assemblée nationale n’est pas souveraine, les élections sont truquées, le Président est désigné par les clandestins, la justice n’est pas autonome, la presse est mise sous tutelle par le chantage de la publicité, les syndicats libres sont interdits et leurs militants pourchassés par la police, etc. Tous les ingrédients de l’apathie, de l’émeute et de l’idéalisation de la vie en France sont là. En construisant l’Etat en dehors des bases juridiques et constitutionnelles, les héritiers du mouvement national ont reproduit le beylik traditionnel dont les fonctionnaires n’avaient qu’une seule motivation : l’enrichissement personnel. Et c’est ce système que les jeunes cherchent à fuir, certains au prix de leurs vies.

LA DIMENSION ECONOMIQUE

En s’opposant à la formation de la société civile pour éviter qu’elle ne manifeste son autonomie par rapport à l’Etat nourricier et paternaliste, le régime a limité les capacités productives de l’économie algérienne, dont nous savons qu’elle dépend dramatiquement de l’exportation des hydrocarbures. Si jamais le prix du baril de pétrole tombe à 10 ou à 15 dollars, l’Algérie n’aura pas les moyens financiers pour importer les biens alimentaires dont aura besoin sa population. Cette situation est le résultat d’un choix politique. Le régime voulait utiliser l’économie comme ressource politique de légitimation et aussi de domination. Disposer d’un secteur d’Etat déficitaire qui distribue des « salaires politiques » sans contrepartie productive est un moyen (anti-économique) de diminuer le chômage pour acquérir le soutien de la population. L’objectif est politique : se faire accepter pour durer. Mais le prix est élevé pour la collectivité et pour le pouvoir d’achat des revenus fixes. L’injection d’une masse monétaire sans contrepartie en biens et services déséquilibre les rapports à l’intérieur du système de prix, appauvrit les plus pauvres en provoquant un transfert de valeur dont vont profiter les spéculateurs qui vont amasser des fortunes colossales. En niant le marché, le système de prix se venge de la manière la plus inhumaine. C’est ici que réside la cause des dysfonctionnements de l’économie algérienne et de la paupérisation d’une majorité de la population. La répartition des richesses en Algérie ne relève pas de la rationalité économique parce que ses paramètres ne correspondent pas à ceux du procès de production.

Si l’Algérie ne connaît pas les famines, c’est grâce aux hydrocarbures qui sont sa chance mais aussi sa malédiction. Outre qu’ils faussent les rapports sociaux, les hydrocarbures donnent à l’Etat des moyens d’affirmer son indépendance et sa puissance par rapport au monde du travail et de ne pas être attentif à la compétence des hommes et à la productivité des machines. Disposant de moyens financiers externes à la société, l’Etat ne cherche pas des compromis et résout ses contradictions politiques par l’importation des biens et par la distribution de la rente. Des réseaux de clientèle se constituent pour arracher le maximum à un Etat qui ne rend pas compte de la gestion des biens publics.

L’affaire Khalifa est, à cet égard, exemplaire et montre la logique du système politique algérien. Des personnes sans scrupules, appuyées par des personnages importants de l’Etat, s’emparent d’une masse astronomique de l’argent public et l’investissent dans des affaires qui font faillite quelques années après. Cette affaire Khalifa, le plus grand scandale financier jamais survenu ailleurs, appelle deux remarques. Premièrement, si les institutions de l’Etat véhiculaient une autorité réelle, jamais ce scandale n’aurait pu se produire. Le problème de l’Etat algérien est qu’il existe des groupements d’intérêts qui sont au-dessus de lui dans la hiérarchie des pouvoirs. Deuxièmement, si la société civile était forte, elle aurait exigé la vérité pour qu’un tel scandale ne se reproduise pas.  Surtout que les milliards de dinars détournés et gaspillés ont été financés par le déficit budgétaire de l’Etat, lequel a influé sur le niveau général des prix.

Les sommes colossales perdues ont été financées par la perte du pouvoir d’achat des consommateurs. C’est là que réside l’importance de la culture politique et économique de la société civile, dans laquelle les organisations représentatives des différents groupes d’intérêts (unions professionnelles, syndicats de travailleurs, patronat, partis politiques, associations diverses…) surveillent jour après jour l’évolution du déficit du budget de l’Etat et son incidence sur les prix à la consommation.

Ces mêmes acteurs exigent que l’économie soit « dépolitisée » et ne soit pas utilisée comme moyen de légitimation politique. Cela suppose que la société civile crée elle-même les richesses qu’elle consomme, dégageant aussi un surplus pour le financement des missions publiques de l’Etat : armée, police, administration, éducation, santé et autres économies externes financées par la collectivité. Ceci exprime l’émancipation de l’économie comme activité productive régulée par les lois du marché. Mais l’idéologie politique du régime algérien était hostile, dès l’origine, au marché parce qu’il ne correspondait pas au projet politique populiste et au schéma d’appropriation privée du pouvoir. Surtout que le contrôle de celui-ci permet l’accès aux richesses. C’est pourquoi l’attitude du régime par rapport au secteur privé est ambiguë, et l’hostilité officielle à son égard est en fait une modalité de contrôle du procès de formation des fortunes monétaires forcément liées, d’une manière ou d’une autre, au personnel de l’Etat. Sans appui de hauts fonctionnaires de l’administration, l’accumulation des richesses ne peut se reproduire. Liés à la spéculation et à la prédation, les groupes sociaux disposant de ces richesses n’ont aucune revendication propre pour s’autonomiser du personnel politique. La bourgeoisie monétaire algérienne n’a aucune aspiration démocratique et n’a aucune envie de rompre avec un régime illibéral qui lui a donné naissance et qui l’aide à se reproduire. Elle est même contre la libéralisation des activités économiques qui risque d’élargir l’accès aux richesses. Elle vit de la rente et sait par expérience que la concurrence du marché fait disparaître la rente d’où elle tire ses revenus. Les bourgeois algériens et les gros commerçants se plaignent quotidiennement de ce que tout le monde veut s’enrichir.

Il y a une conjonction d’intérêts contre le marché, y compris de la part des plus pauvres qui, craignant d’être rejetés de la consommation, souhaitent que l’Etat distribue les biens et services dans le cadre de l’économie administrée. C’est dire que l’hostilité officielle au marché a des appuis en dehors de l’Etat, dans des segments de la population qui, à partir d’intérêts différents, craignent ses dynamiques.

Rappelons que l’objectif du régime, dans les années 1960 et 1970, tel qu’il était exprimé par Houari Boumédiène, était de construire une économie productive dans laquelle il n’y aurait pas de conflit. Pour cela, le marché devait être contrôlé par l’administration qui fixe les prix des biens et services pour assurer une répartition équitable des richesses de la communauté. Le secteur économique privé a été limité, en attendant son extinction ou son absorption par le secteur public. Outre ses fonctions régaliennes de battre monnaie et de disposer du monopole de l’exercice de la violence, l’Etat devait aussi fournir l’emploi et satisfaire les besoins sociaux de la population, cherchant à se substituer au marché accusé de favoriser les riches au détriment des pauvres. L’intention était louable mais le modèle a eu des résultats contraires à ses objectifs : il a permis la constitution de fortunes privées colossales et il a paupérisé les couches moyennes élargissant ainsi la pauvreté. Le modèle est en outre miné par une contradiction majeure : la sphère de la production et de l’échange, à vocation privée, était publique, et la sphère de l’Etat, à vocation publique, était privatisée.

Il est évident que le secteur public a sa place, particulièrement dans un pays où la bourgeoisie est spéculative et le capital faiblement compétitif dans l’arène internationale. Il y a cependant une différence entre un secteur public soumis aux lois de la concurrence et producteur de richesses, et un secteur dit étatique déficitaire, financé par le budget de l’Etat et par la perte du pouvoir d’achat des revenus fixes et des plus pauvres. Un tel secteur économique n’est pas public puisqu’il ne sert pas les intérêts du public. Il sert les intérêts du régime qui en a besoin pour redistribuer la rente énergétique afin d’acheter la paix sociale. La contradiction pertinente en économie n’est pas celle qui oppose les secteurs public et privé mais celle qui distingue les activités rentières des activités productives. Le combat est entre la rente, revenu économiquement illégitime comme le souligne Ricardo, et le surproduit, valeur ajoutée qui élargit les bases de l’accumulation. Par ailleurs, nulle part au monde, le marché n’est libre car ses forces sont tellement puissantes qu’elles menacent de désintégrer la société. Il a besoin d’être régulé pour empêcher que les monopoles issus de la concurrence faussent la concurrence et prennent les consommateurs en otage. L’Etat de droit est indispensable à une société organisée sous forme de marché pour protéger ce qu’elle a de plus humain. C’est là la problématique de Karl Polanyi qui a vu dans l’apparition du marché la plus grande transformation dans l’histoire de l’humanité. Mais la régulation nécessaire du marché ne signifie pas sa négation ou sa substitution utopique par une économie administrée. Le système de prix n’obéit à aucune injonction administrative, et c’est Léon Walras qui disait que, comme la nature, nous commandons le système de prix en lui obéissant. Si l’administration le manipule outre mesure, il se venge sur les consommateurs à faible pouvoir d’achat, en faisant apparaître des rentes. Quand l’administration veut contrôler le marché, il se dédouble et un marché noir se forme avec sa «vérité des prix». Le système de prix régulateur exprime un niveau de rentabilité des capitaux et un degré de productivité de la force de travail dans les conditions de la concurrence internationale, car le système de prix n’est pas national, il est mondial. Une voiture, un kilogramme de viande ou un logement ont la même valeur à Paris et à Alger.

Un système de prix rationnel, c’est-à-dire établissant des rapports de proportionnalité entre les prix, est structuré par la variable salaire qui est le prix de la force de travail. Le salaire réel est la mesure de la valeur et son étalon. C’est ce qui permet dans les conditions de la concurrence et des libertés syndicales de reproduire la force de travail. Si en Algérie le système de prix est irrationnel, c’est parce que, entre autres, le salaire réel ne permet pas la reproduction de la force de travail. Bloqué en 1963 par décret présidentiel et vidé de son contenu par les différentes dévaluations du dinar dans les années 1990, le salaire en Algérie n’incite pas les jeunes à se salarier, préférant exploiter des opportunités offertes par la spéculation. C’est ainsi que l’Algérie, qui a un taux de chômage élevé, atteignant dans certaines régions 40% des jeunes entre 20 et 30 ans, importe de la main-d’oeuvre chinoise pour ses chantiers. L’Algérie dispose aujourd’hui de quelque 0 milliards de surplus budgétaire, et la question qui se pose est la suivante : comment se fait-il que cette même somme en Allemagne, en Suède ou au Japon a des capacités reproductives et pas en Algérie ? Pourquoi une telle somme est un capital économique là et une somme d’argent ici ? L’argent n’est du capital que dans le cadre du marché; autrement, c’est une richesse destinée à la destruction par la consommation. Ceci pour dire que, comme la société civile, le marché est une construction historique où le salaire et le capital renvoient à un type de rapports sociaux incarnés par des acteurs aux intérêts divergents et aux droits formels, dans un espace où une unité monétaire investie crée une valeur supplémentaire dans les proportions de la concurrence internationale.

Une politique économique avec des perspectives historiques est celle qui prépare l’espace économique national à affronter la concurrence internationale pour exporter la valeur produite localement. Il faut rappeler que l’économie mondiale est le lieu où s’échangent les produits des différentes sociétés civiles nationales. Que produit la société civile algérienne pour le marché international ? La voiture importée, le café et le sucre consommés, ainsi que d’autres produits sont fabriqués par les sociétés française, italienne, espagnole, japonaise… Même le couscous national, nous le consommons avec une grande partie des céréales de France et du Canada. Selon des chiffres officiels publiés par le journal Liberté du 24 juillet 2007, l’Algérie a importé durant le premier semestre 2007 pour ,80 milliards pour sa consommation productive et improductive, alors qu’elle n’a exporté pour la même période que 9 millions de produits hors hydrocarbures. Cela signifie que les Algériens ne vivent pas de leur travail mais de la rente pétrolière qui est un don du ciel et qui est susceptible de se tarir dans une vingtaine d’années. Ces chiffres indiquent la faiblesse économique de la société civile et sa dépendance vis-à-vis de l’étranger et de l’Etat, propriétaire des hydrocarbures. Celui-ci ne puise pas ses ressources financières de la société par le système des impôts et taxes. Au contraire, ce sont les groupes sociaux qui tentent de lui arracher le maximum légalement ou par l’émeute et la corruption.