Corinne Chevallier.Algérienne, profondément algérienne…

mai 17, 2007

 Historienne, fille de Jacques Chevallier, ancien maire d’Alger

« Vous savez ce qui frappe le plus les Algériens qui viennent en France ? C’est la police ! »

Coluche

Son père, Jacques Chevallier, maire libéral d’Alger dans les années de feu, était viscéralement attaché à cette terre d’Algérie, au point où il y vécut après l’indépendance et où il repose aux côtés des siens, selon ses vœux.

Jacques est décédé en 1971 des suites d’une longue maladie. C’est dans l’avion privé de Chaban-Delmas, alors Premier ministre français, que sa dépouille a été rapatriée. Avec son regard clair, son sourire désarmant et ses silences parlants, Corinne est plus que la fille de son père auquel, au demeurant, elle voue une immense admiration. Historienne, romancière et profondément algérienne, elle avoue qu’elle ne peut vivre ailleurs qu’ici. Dans sa demeure au style mauresque sur les hauteurs d’Alger, on hume déjà un parfum d’histoire. On y décèle aussi l’empreinte du célèbre architecte Pouillon, qui en a tracé les contours et qui a souvent fréquenté ces lieux en sa qualité d’ami de la famille. Avec une infatigable passion, elle s’est mise à écrire il y a trois décennies. On voit bien que derrière une apparence réservée, Corinne cache un personnage opiniâtre qui, quoi qu’on dise, est en train de se faire un prénom ! Née le 5 juillet 1935, ici même, elle y a toujours vécu. « J’ai la chance de vivre à l’endroit même où je suis née », confie-t-elle en précisant que sa famille vit depuis des siècles à Alger et ses ancêtres reposent au cimetière Bru. Six générations se sont ainsi succédé. De son enfance, elle ne garde que quelques souvenirs épars. « Je me rappelle vaguement du débarquement des Américains qui ont largué leurs bombes sur Alger en 1942. Mon père, alors jeune maire d’El Biar, partait au boulot sous les bombardements. Il prenait des risques certains, mais il n’a jamais reculé. Jeune, j’ai fait mes études à Sainte Geneviève, près de l’hôtel Saint Georges. Plus tard, bien plus tard, ma dernière fille a fréquenté la même école. On a considéré que l’école algérienne était suffisamment rodée pour y mettre notre enfant qui a appris l’arabe avant le français. Elle se prénomme Wassila-Eloïse et est actuellement professeur d’art islamique à la Sorbonne. En 1943, mon père est parti faire la guerre à Monté Cassino en Italie. Puis, il a été envoyé en Amérique pour le contre-espionnage du fait que sa mère, dont je porte le prénom, était Américaine. » Corinne avoue qu’elle avait de l’admiration pour ce père qu’elle adorait.

Devoir de mémoire

« J’étais très proche de lui. On partageait les mêmes idées pour ce pays, notre pays. Les livres, c’est un peu pour lui que je les ai écrits », confie-t-elle l’émotion à fleur de peau. Puis, notre écrivaine nous fera savoir qu’elle et sa famille étaient les rares personnes d’origine française à déambuler dans la Casbah. « Notre père nous racontait l’histoire tourmentée de cette citadelle. Il nous emmenait sur les remparts occupés par la soldatesque française, nous montrait la baie et nous racontait l’histoire de Charles Quint dans sa lutte contre les Ottomans, qui l’entraîne en Afrique du Nord. Les événements d’Europe l’obligent à renoncer définitivement à sa politique musulmane et méditerranéenne. Toutes ces péripéties m’ont marquée. Cela m’a travaillée et j’étais fascinée par l’histoire de cette ville. Quand j’ai voulu raconter cette histoire bien plus tard, après des recherches, j’ai trouvé beaucoup de choses inédites. Je me suis alors juré d’écrire le livre que je n’ai pas trouvé… J’ai appris que le contexte colonial a largement défiguré l’histoire de ce pays. Je me suis aperçue que les Algériens ne connaissaient pas leur passé. Je me suis appesantie sur le XVIe siècle en cherchant à savoir ce qui s’est réellement passé. J’ai procédé à des recherches, une thèse que j’ai faite toute seule. J’avais assez d’éléments pour écrire une histoire romancée de cette époque. C’est comme ça qu’est né Les Trente premières années de l’Etat d’Alger (1510-1541) qui dément la thèse selon laquelle l’occupant français n’a pas trouvé d’Etat algérien en 1830. » Lorsqu’on décortique le parcours personnel de Corinne, il nous suggère un lien généreux et humaniste à la société algérienne. Cet attachement, lui avons-nous demandé, ne s’explique-t-il pas par la conjonction de l’histoire familiale et son tempérament personnel forgé sans doute dès la petite enfance ? La réponse est immédiate. « C’est certain, car j’ai été élevée dans un milieu familial très ouvert. On ne m’a jamais appris que les ancêtres des Algériens étaient les Gaulois. On m’a toujours expliqué que l’Algérie était mon pays. Je l’aime et la réciproque est vraie. En 1962, quand il y a eu les accords d’Evian, invitant les Français d’ici à opter, je n’ai pas hésité à prendre la nationalité algérienne. Je ne voulais pas être étrangère dans mon pays. Sincèrement, je ne me voyais pas vivre ailleurs. L’Algérie, c’est le pays de mes ancêtres. Je ne peux nier la France, mais je n’ai aucune attache là-bas ! »

Un père attentionné

La référence à son père est sans doute un devoir de mémoire mais aussi une preuve d’amour. « Mon père était profondément persuadé de la nécessité d’indépendance et aimait la France. Il espérait une indépendance dans un cadre d’amitié. Les ultras le surnommèrent ‘‘le maire des Arabes’’. Ce qui n’a pas empêché l’autorité qu’il représentait de l’humilier. Lorsque de Gaulle après son discours au Forum d’Alger a invité les officiels au Palais du peuple, il a omis mon père, pourtant maire d’Alger. Mon père en a été profondément touché. Un seul homme a osé. C’est Mgr Duval qui est sorti de la réception et est venu réconforter mon père abattu après un tel affront. Quant à ses amis, ils se sont bizarrement éclipsés. » L’œuvre littéraire de Corinne, plus particulièrement l’incursion qu’elle fait dans l’histoire algérienne des XVe et XVIe siècles, souligne chez elle une jonction entre passé et présent qui peut être comprise comme une appropriation identitaire. Peut être est-ce là une réflexion sur la problématique des racines ? Cette vision des choses semble la surprendre, sinon la déconcerter. « Mon livre est vraiment dans le passé. C’est une démarche historienne de réappropriation, de redécouverte du passé et du souci de le faire partager. C’est un peu grandiloquent de ma part mais je veux rendre à mon pays, l’Algérie, ce que la France m’a enlevée. La France a laissé croire que les troupes françaises, lors de leur débarquement en 1830, n’ont pas trouvé de nation algérienne. C’est le début de la falsification de l’histoire. Avant 1830, il y avait des moments de gloire, trois siècles auparavant que j’évoque dans mon livre. C’est dire qu’il y avait une histoire avant l’histoire. Je vais vous raconter une anecdote : une de mes amies après avoir lu mon livre m’a appelée pour me dire : ‘‘Après lecture, j’ai l’impression que j’ai, enfin, un mur sur lequel je peux m’adosser.’’ Faire ainsi œuvre utile est une indicible satisfaction morale », résume-t-elle. Comme on a pu le constater, son travail d’écrivaine se distingue par une double insertion dans l’espace d’Alger et de la Méditerranée. Nous lui avons demandé en quoi ces sphères appartiennent-elles à un imaginaire universel. « La Méditerranée ? N’est-ce pas le centre culturel et civilisationnel du monde ? C’est le berceau de l’humanité, des religions. C’est le cœur du monde qui nous appartient à tous. Quant à Alger, El Djazaïr, c’est ma ville natale. C’est une ville magnifique qui, malheureusement, se détériore de jour en jour. Mais je pense qu’elle a été tellement gâtée par la nature qu’il est difficile de l’abîmer au plan esthétique. Elle reste une ville merveilleuse même si je déplore la façon dont elle est traitée. La Casbah, hélas, m’inspire une immense tristesse. Certes, elles a été défigurée par les Français en 1830 mais elle s’est encore dégradée depuis l’indépendance. J’en suis malade. Les maisons ne sont pas restaurées dans les normes requises. On a l’impression qu’on attend qu’elles partent à la mer. C’est inacceptable car il s’agit du cœur d’Alger, de son histoire, de sa mémoire. »

Alger, source d’inspiration

De son point de vue d’écrivaine, d’historienne, nous l’avons interpellée sur le rôle de l’intellectuel et comment celui-ci aide-t-il à l’éveil citoyen et à la complexité du rapport à l’histoire. A-t-elle le sentiment que ses romans ont permis à ses lecteurs de savoir d’où ils viennent et au public étranger de porter un autre regard sur l’Algérie ? Elle rebondit tout de suite : « Je le souhaite ardemment. Je serais heureuse et gagnerais beaucoup si mes livres aident à éclairer les enfants de ce pays. Les impressions que j’ai sont favorables et cela me conforte dans mes convictions. Je veux dire que dans un pays dont on a obstrué l’histoire, c’est une petite fenêtre dans laquelle il faut s’engouffrer. Mais attention, il ne faut pas leurrer les gens. Il faut que l’histoire soit établie sur des faits, des documents, des dates et des preuves, et basée sur une étude rationnelle et scientifique. » Son dernier livre La nuit du corsaire suscite chez elle un sentiment de fierté lorsqu’elle évoque les péripéties qui ont amené à la confection de cet ouvrage, on distingue une éclatante lueur dans ses yeux. Il est vrai que ce travail a nécessité d’énormes sacrifices auxquels sa famille, heureusement, a consenti. Elle s’en explique. « Les recherches m’ont pris 15 ans de ma vie. Ce roman est l’aboutissement d’un rêve. L’histoire d’Alger au XVIe siècle me passionnait et je voulais la conter d’une autre manière moins conventionnelle, moins rébarbative. » De quoi s’agit-il en fait ? Corinne a inventé le personnage principal de son roman, Djabber et sa famille algéroise. Djabber est un corsaire qui le devient malgré lui. Il s’est laissé entraîner par Barberousse qui lui communiqua l’amour de la mer et celui d’être corsaire. « J’ai voulu montrer qu’il y avait des corsaires algérois qui ont participé à la construction et à la défense de l’Etat algérien, sans être commandités par les Turcs. Barberousse, quant à lui, a eu le mérite de transformer la petite ville de pêcheurs et de commerçants qu’était Alger en un véritable Etat ! » Lorsqu’on demande à Corinne pourquoi elle n’a pas mis autant de cœur à écrire aussi sur l’histoire contemporaine, elle nous arrête net. « Je n’aime pas beaucoup le temps où l’on vit, c’est pourquoi, peut-être, je me réfugie dans le passé. C’est personnel. Et puis, les années passées n’ont pas été des années agréables avec leur lot de guerre, de terrorisme. Nous les avons en nous. Il se pourrait qu’un jour je me mette à écrire sur ce sujet pour témoigner et laisser une empreinte à mes enfants… »

Parcours

Corinne Chevallier est née en 1935 à Alger où elle vit depuis. Toutes ses études, elle les a effectuées dans la capitale algérienne. Elle commence par écrire un premier livre pour les jeunes, Des ruines, des chèvres, des bateaux. En 1986, elle publie à l’OPU Les Trente premières années de l’Etat d’Alger 1510-1541 et collabore en 1992 à la collection Histoires de l’Histoire de la maison Hatier, avec Prisonnier de Barberousse qui obtient le prix du roman historique pour la jeunesse de la ville de Nancy. En 2001, elle publie un roman La petite fille du Tassili chez Casbah Editions. Passionnée par l’histoire d’Alger, elle a effectué plusieurs voyages en France et ailleurs pour ses recherches notamment concernant la période du XVIe siècle. La nuit du Corsaire est son dernier roman qui relate la période du XVIe à Alger. Ce livre lui a pris 15 ans de sa vie. « C’est l’aboutissement d’un rêve », fait-elle savoir. Elle apporte un démenti à ceux qui prétendaient qu’il n’y avait pas de nation algérienne avant 1830. « Il y a l’histoire avant l’histoire », formule-t-elle subtilement. Mme Corinne est mère de 6 enfants.


Le Japon, la grande puissance asiatique que l’on oublie !

mai 4, 2007

par Richard N. Haass*

Aussitôt que l’on mentionne l’Asie, la plupart des gens pensent aux grandes puissances montantes de la région, la Chine ou l’Inde. Ou alors ils pensent au programme nucléaire nord-coréen, à des affaires de terrorisme ou aux conséquences humaines du dernier tremblement de terre ou du dernier tsunami. Mais souvent on oublie ou tout au moins on néglige le Japon.

C’est un phénomène étrange, car c’est la seconde économie mondiale, avec un PIB de 5000 milliards de dollars, plus que la Chine et l’Inde réunies. Malgré une croissance relativement modeste, son PIB par habitant est de 38.000 dollars, soit au moins dix fois plus celui de la Chine ou de l’Inde.

Par ailleurs, des signes sans équivoque annoncent des changements sur le front de l’économie et de la sécurité. Les années 1990 ont été une décennie perdue, mais l’économie japonaise a commencé à se redresser, sa croissance annuelle est maintenant supérieure à 2% et elle compte plusieurs grandes firmes mondiales des plus prospères.

Les changements en matière de politique étrangère et de défense sont encore plus marquants. En janvier, l’agence de défense japonaise a été promue au rang de ministère à part entière. Le Japon consacre désormais plus de 40 milliards de dollars à sa défense et son armée est l’une des plus modernes et des mieux équipées de la planète. Quelque 1000 soldats japonais sont présents en Irak et à proximité. Des intellectuels, des journalistes et des hommes politiques évoquent le rôle du Japon dans le monde en des termes inimaginables il y a seulement une décennie. La question est maintenant de savoir quand – et non plus si – le Japon va amender l’article 9 de sa Constitution qui limite son armée à un rôle purement défensif.

Tout le monde ne se réjouit pas de cette évolution. Les voisins du Japon, qui ont toujours présents à l’esprit l’attitude du Japon durant la Deuxième Guerre mondiale et ses difficultés à faire face à son passé, s’inquiètent du nationalisme japonais. Pourtant, il est de leur intérêt que le Japon soit prospère, démocratique et actif sur la scène internationale. Le danger n’est pas tant un renouveau du militarisme japonais qu’un Japon dans l’incapacité et sans la volonté de prendre ses responsabilités dans les défis régionaux et mondiaux qui se posent à l’Asie.

Le Japon doit poursuivre son ouverture et ses réformes économiques, renforcer ses capacités militaires et adapter son armée aux missions qui exigent peu de combats, mais qui nécessitent un engagement humain important et qui sont de plus en plus fréquentes au Moyen-Orient et en Afrique, qu’il s’agisse de prévenir un génocide, de bâtir une nation ou de maintenir la paix.

Les dirigeants japonais doivent aussi intervenir avec tact. Le Premier ministre Shintaro Abe a fait un début inégal. S’il a eu raison de ne pas s’être rendu au sanctuaire de Yasukuni érigé en honneur aux millions de Japonais morts à la guerre, dont 14 criminels de guerre, il a au mieux été maladroit, au pire dépourvu du moindre tact dans ses déclarations niant la coercition exercée par le Japon à l’égard des «femmes de réconfort» en Chine et en Corée.

Il est essentiel que le Japon et la Chine forgent une relation moderne. Les visites de haut niveau de plus en plus fréquentes – le Premier ministre Abe s’est rendu en Chine en octobre et Wen Jiabao, son homologue chinois était il y a peu au Japon – sont une bonne chose. Mais il faut aller au-delà. Les échanges commerciaux et les investissements peuvent et doivent croître, ce qui passe sans doute par un réchauffement des relations politiques. Les deux pays doivent s’engager par un accord politique à échanger leurs ressources. Les échanges de toutes sortes (dans les domaines militaires, éducatifs et touristiques) doivent être encouragés.

La communauté internationale doit prendre en compte l’importance du Japon. On ne peut plus laisser ce pays sur la touche en raison d’événements qui ont eu lieu il y a plus de 60 ans. Il n’y a aucune raison pour que le Japon ne dispose pas d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Le Japon doit aussi être un participant à part entière à toute négociation ou accord régional. L’Asie fait preuve de dynamisme, mais ses institutions politiques, économiques ou celles liées à la sécurité sont encore fragiles, à l’opposé de l’Europe, qui manque souvent de dynamisme, mais dispose d’institutions solides. Les relations franco-allemandes, au centre de la plupart des conflits du 20° siècle, sont maintenant au c�”ur de l’Europe moderne. La Chine et le Japon devraient avoir le même objectif.

L’agenda est pratiquement sans limite, il comporte notamment le commerce et les investissements, l’énergie et le changement climatique, ainsi que la création de liens de confiance dans la sphère de sécurité. Une nouvelle institution régionale pourrait être créée à partir de zéro ou bien en se servant de ce qui existe déjà (par exemple la négociation à six pour résoudre la crise liée au défi nucléaire lancé par la Corée du Nord).

Et de même que les USA continuent à jouer un rôle majeur en Europe, ils devraient garantir la stabilité de l’Asie et �”uvrer pour la prospérité de la région. Leur position en Asie repose sur leur alliance avec le Japon. Il ne s’agit pas d’entraîner le Japon dans une quelconque alliance anti-chinoise, mais d’approfondir et d’élargir la coopération américano-nippone. Etant donné la menace nucléaire et les missiles de la Corée du Nord, le terrorisme et les risques qui pèsent sur la stabilité un peu partout dans le monde, les deux pays ont toutes les raisons de poursuivre cet objectif. La visite d’Abe à Washington fin avril est l’occasion de mettre au goût du jour une relation qui a été conçue dans un contexte géopolitique qui n’est plus celui d’aujourd’hui.

Espérons que cette occasion ne sera pas gâchée par les exigences du Congrès demandant au Japon de s’excuser de manière plus explicite qu’il ne l’a fait au sujet des «femmes de réconfort».

L’intérêt devrait plutôt se porter sur l’avenir et sur la place à faire à un Japon de plus en plus capable et désireux d’agir en tant que partenaire des USA pour répondre aux défis qui se posent tant au niveau régional que mondial.

*Richard N. Haass: Préside Le Council On Foreign Relations. Il Est L’auteur D’un Livre Intitulé The Opportunity: America’s Moment To Alter History’s Course.