Le siècle d’Ibn Khaldoun, l’Algérie et l’Espagne

mars 31, 2007

par Mohamed Mehyaoui Professeur Des Lycées En Retraite

 

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler à quoi correspond ce qu’il est convenu d’appeler «le siècle d’Ibn Khaldoun». Appartenance tellement avérée que nos critiques contemporains en ont dit qu’Ibn Khaldoun s’est révélé le précurseur de philosophes, d’historiens ou sociologues comme Machiavel, Montesquieu, Auguste Comte, Hegel et bien d’autres.

Cette période a vu également s’imposer l’historiographe Jean Froissart en France, Pétrarque en Italie, Chaucer en Angleterre et en Perse le grand poète Hafid Chirazi et le chroniqueur du règne de Tamerlan Nizam Eddine Chami.

 Le monde arabo-musulman, lui, n’a pas manqué de briller grâce à des étoiles de première grandeur tels le grand voyageur Ibn Battota, des philosophes et des historiens de la trempe d’El Maqqari ou d’Al-Maqrizi.

 C’est dire que ce 14e siècle était porteur de profondes mutations aussi bien d’ordre politique, social, économique et militaire, de bouleversement qui ont ébranlé toutes les contrées méditerranéennes aussi bien au nord qu’au sud.

 Mais qu’en était-il en ce siècle des rapports entre l’Algérie et l’Espagne de cette époque ?

 La géographie est la seule constante de l’histoire, irréductible dans ce domaine: il nous suffit de considérer une carte pour constater que tout est lié entre les deux arcs d’une même circonférence, allant de
la Catalogne à Bizerte en passant par les îles Baléares, Malte et
la Sicile.

 Dans cet espace fluide on a souventes fois soulevé la question de savoir s’il faut identifier Ibn Khaldoun comme un Arabe, un Berbère ou un Espagnol.

 Je crois qu’il tient de l’un comme des deux autres. A l’Espagne, il est attaché par des liens quasi charnels, ses parents étant venus du Yémen s’installer en Andalousie avant d’émigrer de nouveau à Tunis; par les amitiés tissées avec les Nasrides de Grenade et l’homme d’Etat qui en fut le symbole, Lisan-ed-Dine Ibn El-Khatib, par un long séjour en Andalousie qui lui réserva les honneurs d’une hospitalité raffinée de 1363 à 1365 dont l’exposition récemment à lui consacrée à l’Alcazar de Séville, du 19 mai au 30 septembre 2006, nous révèle quelques aspects; par les tentatives d’y venir chercher refuge et protection au cours de ses mésaventures politiques maghrébines.

Arabe et Berbère, il le fut tour à tour, menant une vie agitée ponctuée d’aventures, d’intrigues et de ce qu’il nomme lui-même dans son autobiographie «les marais de la politique», changeant de camp au gré des alliances et des ruptures, savourant les délices du pouvoir ou bien subissant l’indignité de la prison où par deux fois il séjourna quelque deux ans.

 Il reste qu’Ibn Khaldoun finit par se lasser de cette vie pleine de choses vides faites pour le paraître. Il se retira alors à Qal’at Ibn Salama en 1374, pas loin de Biskra dans la tribu arabe des Béni Arif, pour se consacrer aux permanences de la réflexion et de l’esprit. Et c’est alors la naissance d’une véritable encyclopédie, un «discours sur l’histoire universelle» qu’Ibn Khaldoun intitula: «Kitab El’ibar», le livre des enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des Perses, des Berbères et des souverains de leur temps.

 L’Algérie dans sa version territoriale au 14e siècle était tiraillée entre les Mérinides de Fès (Maroc) et les Hafsides de Tunis: c’était le royaume de Tlemcen, le sultanat des Zianides appelés aussi les Abdel-Walid, qui n’excédait pas Bougie, dépendante de Tunis, elle.

 C’est grâce à cette position centrale, grâce à ses deux poumons maritimes qu’étaient Honeyn et Oran – et Ténès dans une moindre mesure – que le royaume de Tlemcen pouvait se permettre certaines libertés, une espèce d’auto-gouvernement des citoyens maintenu vaille que vaille, et des interventions d’autant plus fréquentes en Andalousie que tous deux souffraient une anarchie chronique aggravant leur commune misère. Pesante restait quand même la réalité du pouvoir exclusif du long règne des Mérinides qui dura jusqu’en 1465 sur cette Afrique du Nord héritée des Almohades en 1269.

 Aussi, le royaume de Tlemcen, au gré des événements qui ont marqué le 14e siècle, s’est-il trouvé, nolens volens, mêlé à toutes les péripéties qui ont agité les riverains de
la Méditerranée occidentale, profitant d’une victoire par-ci, essuyant les conséquences d’un échec par-là.

 En gros, bilan politique et militaire fort mince, jalonné surtout par les retombées d’une participation en dents de scie: lutte pour Tarifa prise grâce à une centaine de navires suivant Ibn Khaldoun, 250 suivant les chroniques des rois de Castille, puis perdue après le désastre de Rio Salado (28 nov. 1340) infligé par une flotte chrétienne venue de Gênes et du Portugal à la rescousse de l’Andalous déjà repris. Ce fut le tour de Gibraltar à tomber (27 mars 1343), mais consolidation, avec l’aide des Nasrides, d’une série de forteresses restées arabes comme Ronda, Castellar, Marbella, Estepona.

 Mais la course au pouvoir ici, l’anarchie en Andalousie, les crises de succession répétées, les ralliements suivis de trahisons, suivies de ralliements, suivis… finissent par avoir raison des énergies les plus trempées et des dévouements les plus spontanés. Jusqu’à la fin du siècle, une longue période de paix est à peu près maintenue grâce probablement à une relative inaction des Espagnols après leurs succès récents. Seuls quelques troubles sporadiques sont animés par des mercenaires maghrébins toujours présents à la cour espagnole des Nasrides.

 Tlemcen a vite fait de retrouver son dynamisme et son entregent. Le royaume se rappela très vite que toutes les routes du commerce méditerranéen passaient par son port Honeyn; que son autre port, Oran, était florissant et comptait déjà 6.000 foyers comme en témoignent par exemple des chroniqueurs sérieux comme Marmol et Alvarez Gomez; que le royaume, surtout que sa côte se déroule parallèlement à celle de l’Espagne, n’éprouvait aucune difficulté à enrichir des échanges facilités par la proximité; et qu’enfin il était lié à la couronne d’Aragon depuis le début du siècle par des traités stipulant que «les sujets de Jacques II n’inquiéteraient les Tlemcéniens ni sur terre ni sur mer, à la seule condition que le sultanat reversât une partie de ses recettes douanières».

 Telle s’ouvrait cette ère nouvelle de la 2e moitié du 14e siècle entre l’Algérie, toujours dans son corset du Maghreb central, et l’Espagne prête à s’engager dans le difficile chemin de son unité et de son identité.

 Les échanges culturels, les sciences, l’art, le commerce circulaient avec intensité d’une rive à l’autre.

 Les héritiers de la culture andalouse maintiennent vivant un enseignement efficace grâce aux élèves de Razi et la célèbre école de Cordoue, comme les savants Imran et Ibn El-Imam à Tlemcen, Abu Ali Nasir-Ed-Dine à Bougie.

 Des missions diplomatiques auprès de Ferdinand III, ou celle, à titre d’exemple, menée par Ibn Khaldoun lui-même à la cour de Pierre le Cruel à Séville n’ont pas manqué d’entretenir des relations utiles au-delà de longues négociations très souvent avortées et d’engagements aussi souvent reniés.

 Le Maghreb central, dont la fortune restait attachée à celle des différents pouvoirs qui s’étaient succédé en Ifriqia, finit par accaparer l’essentiel de l’activité économique de
la Méditerranée occidentale en dépit de quelques sursauts militaires sporadiques, en alternance avec de longues périodes de paix relative.

 Toujours coincé entre les Béni Hafs de Tunis et les Mérinides de Fès, le royaume de Tlemcen se créa une ouverture sur le Nord et devint peu à peu le pôle de la presque totalité des échanges commerciaux sous la garantie de la couronne d’Aragon.

 Rapidement Oran prend de l’ampleur, Arzew aussi qui se transforme, comme la capitale portuaire, en arsenal où se construisent galères, pinasses et navires de transport.

 Avec Ténès et Honeyn de surcroît, on passait d’une rive à l’autre sans problème à la recherche d’une association, d’un secours, du règlement d’un contentieux ou d’un conseil en matière juridique ou culturelle.

 Flux et reflux incessants gagnent de plus en plus d’intensité en cette fin de siècle: importations catalanes du Maghreb central, exportations tlemcéniennes vers l’Aragon. Contre les étoffes, de la quincaillerie et de la verroterie, la rive sud exporte la poudre d’or, des esclaves noirs, de la laine, des céréales, des dépouilles d’autruches, des peaux de boeuf tannées.

 Le tout est assuré par une vingtaine de navires entre Majorque et l’Ifriqia. Une liaison mensuelle au moins entre Honeyn, les Baléares, Valence et Barcelone est maintenue contre vents et marées. Des familles juives partagent leurs activités entre les deux rives. Des Oranais, des Cherchelliens, des Algérois, en petit nombre certes, commercent avec des Majorquins. Une liste de 150 Catalans s’activent dans ce trafic. Des prêtres même servent de chapelains à leurs coreligionnaires comme Joan de Puylla à Ténès. Un fils bâtard de Jacques II, Jacques d’Aragon, est au service des Zianides exerçant en même temps des fonctions consulaires auprès de ses compatriotes.

 Mais le tout est défini et ponctué par quelques constantes: engagements fréquents de milices algériennes dans l’armée du roi d’Aragon en conflit avec
la Castille; aide sporadique au sultanat de milices chrétiennes essentiellement catalo-aragonaises sous l’autorité exclusive d’un chargé de pouvoir «l’alcayl» nommé par le roi.

 Malgré deux sièges épuisants, l’un de huit et le second de deux ans imposés par les Mérinides de Fès, malgré des révoltes réduites puis ressuscitées ici ou là, malgré la peste noire de 1349 dont on eût dit «un tapis que la mort roulait sur toute chose», le Maghreb central a su tirer son épingle du jeu en cette fin de siècle d’Ibn Khaldoun. Même les esclaves catalans et majorquins qui vivaient à Tlemcen s’y sont accommodés au rythme des alliances et des hostilités si fréquentes entre pirates et corsaires.

 On pourrait, sans trop risquer des anachronismes, comparer le siècle d’Ibn Khaldoun et le XXIe siècle qui commence à peine et qui s’annonce lui aussi comme un siècle charnière, porteur de grandes et profondes mutations aussi bien au plan politique qu’au niveau de l’évolution des sociétés, des cultures et des civilisations.

 Sans se rattacher à aucun courant de la pensée contemporaine classique, on ne peut s’empêcher aujourd’hui de se poser les mêmes questions que s’est posées Ibn Khaldoun au 14e siècle sur le courant angoissant de l’Histoire, sur les lois qui déterminent le sens de ce courant, sur les symptômes et la nature des maux dont meurent les civilisations, et le sens des vraies valeurs dont la perte détruit les Etats.

 On s’aperçoit très vite alors qu’Ibn Khaldoun a eu conscience très tôt que son époque était une charnière qui annonçait la décadence inéluctable de son monde et le déclin d’une civilisation dont il était à la fois le témoin et la victime.

 Faute de renouvellement, ni même d’un maintien de qualité, les formes de pensée, les valeurs, l’art, la littérature, bref la culture que se sont partagée l’Espagne et l’Algérie de l’époque jeta un dernier éclat et se laissa mourir pour n’avoir pas su faire fructifier son héritage.

 Bibliographie:

- En langue arabe Histoire universelle Les Prolégomènes, Kitab El-Ibar (Ibn Khaldoun) id.

Chroniques andalouses – Chakib Arslan Histoire de la pensée arabe – Dr Omar Ferroukh

- En langue espagnole Historia de Sevilla – J-M de Mena

Los espanoles, como llegàron a sérlo: Américo Cästro

- En langue française Histoire du Maroc – H.Terrasse

L’Espagne catalane et le Maghreb

- Ch. Dufourcq Histoire d’Oran – Henri Frey Tlemcen au passé retrouvé – Louis Abadie  


Histoire des «censures» *

mars 22, 2007

par Benjamin Stora

L’absence de films consacrés à la guerre d’Algérie apparaît aujourd’hui comme une question scolaire, dérisoire.

on sait, en effet, par des travaux de recherches qu’il existe un nombre relativement important de films consacrés à cet événement majeur de l’histoire contemporaine française et algérienne. Du «Petit Soldat» de Jean-Luc Godard en 1960 au beau film de Philippe Faucon, «La Trahison» en 2005, en passant par «Chronique des années de braise» de Lakhdar Hamina, il existe une cinquantaine de films qui ont pour cadre la «guerre sans nom». Mais le rapport qu’entretient la séquence historique de la guerre d’Algérie avec sa transposition cinématographique est complexe. Le sentiment de vide, d’absence repose en grande partie sur la sensation de censure toujours à l’oeuvre, et entretient le souvenir dégradé du rapport entre le cinéma et cette histoire. «La Bataille d’Alger» est le symptôme essentiel d’une occultation que l’on croit perpétuelle, en France (car le film a toujours été montré en Algérie). Et il est vrai que ce film a fait retour en salles seulement en France en… mai 2004, alors qu’il avait reçu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en… 1966. (…) le 1er Novembre 2004, pour marquer le cinquantième anniversaire du début de la guerre d’Algérie, la chaîne ARTE programme «La Bataille d’Alger». C’est la première fois que le film est diffusé à une heure de grande écoute sur une chaîne publique française, dans une version restaurée en 2003.

Pourquoi cette longue invisibilité sur les écrans français ? La censure de ce film est très particulière puisque ne venant pas de l’Etat, comme ce fut le cas de tous les autres films tournés pendant la guerre d’Algérie et sortis en salles après 1962 (1). Dans le cas de «La Bataille d’Alger», l’interdiction est venue de la «société», les exploitants des salles renonçant à la projection de ce film à la suite de menaces proférées par des associations de rapatriés ou d’anciens combattants (…) De toute façon, en France, le film ne sera pas diffusé, sous la pression des principales organisations de rapatriés (c’était alors le terme qui désignait les populations européennes exilées d’Algérie après l’été 1962).

Interdictions par les batailles de mémoires

Après la grève générale de mai-juin 1968, une nouvelle génération arrive sur le devant de la scène politique, qui n’a pas connu la guerre d’Algérie. Les jeunes à ce moment, qui entrent en politique, veulent s’attaquer aux silences de l’histoire officielle française. La période de Vichy sera mise en accusation, notamment à travers le documentaire «Le Chagrin et la Pitié», de Marcel Ophuls, qui donnait le visage d’un pays bien peu résistant. Mais il y avait aussi la aussi la guerre d’Algérie, et en 1971 ou 1972, les films «Avoir 20 ans dans les Aurès» de René Vautier, ou «RAS» de Yves Boisset, rencontrent un grand succès parmi les jeunes. Est-ce alors le moment pour que revienne «La Bataille d’Alger» sur les écrans ? Non. Le distributeur de l’époque demande au début de l’année 1970 un visa de censure pour exploiter le film. Le 4 juin 1970, à la veille de sa sortie, les directeurs de salle parisiens décident brusquement de le retirer de l’affiche. Les menaces des organisations d’anciens combattants, en particulier les parachutistes, sont très précises, très fortes. Le précédent de la pièce de théâtre, «Les Paravents» de Jean Genet, est dans tous les esprits.      Des anciens parachutistes avaient fait irruption au théâtre de l’Odéon le 1er octobre 1966, et avaient dévasté la salle.

 Le 20 août 1970, un directeur de salle du quartier latin décide la projection de «La Bataille d’Alger». Mais c’est une projection unique, sans lendemain… Un an plus tard, en octobre 1971, le cinéma «Studio Saint Séverin» à Paris le programme pour la première fois en séance régulière. Les vitrines du cinéma sont brisées à chaque séance. Le film devint l’enjeu de batailles rangées au Quartier latin, place forte de la dissidence étudiante contre le pouvoir, entre militants de l’extrême gauche et de l’extrême droite (emmenés par le groupuscule «Occident»). Le directeur de salle finira par retirer le film.

Les batailles de mémoires justifient l’interdiction. Et il faudra attendre… octobre 2004 pour que le film «La Bataille d’Alger» sorte à nouveau en salles à Paris (et soit diffusé à une heure de grande écoute sur une chaîne de télévision française). Le film ne connaîtra pas une large audience, en salles ou à la télévision.

La censure du spectateur

L’histoire de la longue invisibilité de «La Bataille d’Alger» est significative du rapport entretenu entre la société française, la guerre d’Algérie et sa représentation au cinéma. Ce film n’a pas connu une censure officielle, étatique, rendant sa diffusion impossible. Il n’existe pas de décret étatique visant directement le film de Pontecorvo, comme au même moment celui qui frappa «La Religieuse» de Jacques Rivette (adapté de l’oeuvre de Diderot). Contrairement aux apparences, la censure est donc venue d’ailleurs. D’abord, des groupes porteurs de la mémoire de l’Algérie française, voulant absolument défendre la «mission civilisatrice» de la France dans les colonies.

Ces groupes étaient très actifs, puissants, bien organisés, surtout quelques années seulement après l’indépendance algérienne. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu (on a pu voir leur efficacité au moment du vote de la loi du 23 février 2005 dont l’article vantait «l’oeuvre positive de la présence française outre-mer»), mais leur rôle est bien moins important. La mémoire coloniale a du mal à se transmettre. Mais la censure est venue également des… spectateurs. Les Français ont toujours du mal à regarder en face leur passé colonial, et le principal problème du genre «films de guerre d’Algérie» est bien celui de l’indifférence du public, des échecs commerciaux de chaque film. Pour tenter une explication, il faut se tourner encore vers Claude Mauriac, le fils de l’écrivain François Mauriac qui se prononça avec tant de vigueur contre la torture pendant la guerre d’Algérie. Dans Le Figaro littéraire il écrivait: «Nous sommes tous allés de nos commentaires indignés après avoir vu «L’Aveu» de Costa Gavras. Ce n’est point parce que c’est au tour de la France d’être mise, de l’étranger, en accusation qu’il nous est permis de nous dérober. Au contraire. (…) Si différentes que soient dans «L’Aveu» et dans «La Bataille d’Alger» les situations et les actions, il y a dans les deux films un recours systématique à la torture. Nous ne sommes pas fiers des Russes, nous ne sommes pas fiers des Tchèques, nous ne sommes pas fiers des Français. Nous ne sommes pas fiers des hommes» (2).

La censure des images de «La Bataille d’Alger» par le spectateur remplit une fonction: construire un barrage sélectif contre des souvenirs trop gênants, interdire le passage à un autre stade d’examen, celui de l’ensemble du fonctionnement du système colonial depuis ses origines. Car la torture, révélée par «La Bataille d’Alger» en 1957 (on se souvient du livre-réquisitoire d’Henry Alleg, «La question»), était bien constitutive de l’histoire coloniale, de l’Indochine à l’Algérie. Cette double censure «d’en bas», de la part des nostalgiques de l’Algérie française et des Français dans un sens plus large, nous entraîne ailleurs: là où le passé ne passe pas, vers l’auto-censure…

* Communication donnée à la journée d’étude «50 ans après, retour sur La Bataille d’Alger».

1-Citons pour mémoire, les films officiellement censurés : l’Algérie en flammes de René Vautier, Tu ne tueras point de Claude Autant-Lara, Le Petit soldat de Jean-Luc Godard, Octobre à Paris de Jacques Panijel, Muriel d’Alain Resnais ou Adieu Philippines de Jacques Rozier. La guerre d’Algérie est la dernière grande époque de censure massive du cinéma français. Sur cet aspect, je renvoie à mon ouvrage, Imaginaires de guerre,

Paris, poche,

Ed La Découverte, 2004.

2-«Le temps des aveux», Claude Mauriac, Le Figaro littéraire, 17 juin 1970.


100 000 entrepreneurs algériens établis à l’étranger

mars 19, 2007

Cette diaspora qui ne profite qu’aux autres Quelque 80 000 diplômés de l’enseignement supérieur auraient quitté l’Algérie depuis la fin des années 1970 et environ 3000 les rejoindraient chaque année, selon les estimations faites respectivement par les services de la présidence de
la République au milieu des années 1990 et le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD) au début des années 2000.
Victimes du chômage, marginalisés dans les entreprises nationales et incapables de monter leurs propres affaires dans un pays où les outils de l’économie de marché tardent à se mettre en place, ces derniers ont été contraints de tenter leur chance sous d’autres cieux. S’il y a plus de vingt ans, elle ne concernait que les scientifiques de haut rang, l’émigration des cadres algériens a pris une tournure plus dramatique au cours de ces quinze dernières années, en affectant tout le champ des élites qu’elles soient scientifiques, littéraires, artistiques, managériales et autres. Un certain nombre d’entre elles ira grossir les rangs d’une diaspora à la tête d’un réseau d’entreprises disposant d’environ 43 milliards d’euros de dépôts dans les banques françaises. Une manne dont notre économie aurait pu tirer profit, si nos autorités avaient pris la peine de mettre en place les moyens nécessaires, comme par exemple cette banque de l’émigration encore au stade de projet depuis pratiquement la fin des années 1980. La réussite de ces compatriotes en dehors du pays montre à l’évidence que lorsque les mécanismes du marché fonctionnent et que l’Etat de droit existe, les Algériens sont en mesure de créer et de gérer avec compétence des activités. La marginalisation et les échecs professionnels que la plupart d’entre eux y avaient subis avant de se faire une place au soleil à l’étranger montrent a contrario que la réussite professionnelle des cadres n’est pas toujours acquise dans un pays où les mécanismes du marché et l’Etat de droit n’existent pas, quand bien même ils disposeraient d’une compétence hors du commun. Près de 100 000 chefs d’entreprise d’origine algérienne auraient ainsi été recensés en Europe et plus majoritairement en France, selon les estimations d’un institut français de statistiques. Ces entreprises de droit français et de divers statuts juridiques (Sarl, SPA, sociétés anonymes…) sont en constante augmentation pour au moins trois raisons majeures. Il y a d’abord l’installation massive en France de cadres algériens marginalisés dans leur propre pays, mais suffisamment bien formés pour créer dans le pays d’accueil des entreprises à la mesure de leurs compétences, de leurs moyens et de leurs ambitions. Il y a également les riches entrepreneurs installés en Algérie de plus en plus nombreux à chercher un pied à terre en France, en y créant des sociétés dont les revenus seront principalement destinés à l’avenir scolaire et professionnel de leurs enfants. Il y a enfin les immigrés algériens de la deuxième génération qui ont eu la chance d’avoir fréquenté de grandes écoles ou qui maîtrisent les technologies de pointe qui permettent de créer rapidement des entreprises dans des créneaux particulièrement rentables (informatique, télécommunications etc.). Si les terrains de prédilection des entreprises créées à l’étranger sont assurément le commerce et la distribution, les Algériens expatriés sont également fort nombreux à investir dans des activités aussi variées que l’industrie électronique, l’agroalimentaire, l’informatique, les transports, le négoce, l’expertise comptable, l’hôtellerie et même les médias lourds. L’écrasante majorité de ces chefs d’entreprise a pour caractéristique d’avoir gravi les échelons de la réussite économique et sociale par la seule force de leur volonté, il est vrai favorisée par l’existence dans le pays d’accueil d’un véritable Etat de droit et de mécanismes de marchés transparents et bien huilés. Placés dans les conditions de travail qui prévalent actuellement en Algérie, ces derniers auraient certainement été moins performants sans compter les abandons et les faillites que les tracasseries administratives n’auraient pas manqué de susciter. Ils sont d’ailleurs tous à l’écoute d’éventuels changements qui pourraient améliorer le climat des affaires dans leur pays d’origine pour y prolonger leur réussite. Si la plupart d’entre eux ont, pour le moment, exclu le retour définitif au pays, leur souhait quasi unanime est de faire dans l’immédiat quelque chose pour commencer déjà par y mettre pied. Les retombées positives de certaines infrastructures en cours de réalisation, comme l’autoroute Est-Ouest et les pôles de compétitivité en projets, constituent autant d’espoirs de promotion d’affaires dans leur pays d’origine. Pratiquement tous les chefs d’entreprise que nous avons interrogé ont en tête un ou plusieurs projets d’investissement à réaliser en Algérie. Mais échaudés par les lourdeurs bureaucratiques et le peu d’empressement des autorités algériennes à améliorer le climat des affaires, la plupart d’entre eux se sont résignés à ne s’y engager que prudemment, convaincus que ce qui les incitera à investir en Algérie c’est l’engagement des autorités algériennes à accélérer la transition vers l’économie de marché et à instaurer un authentique Etat de droit qui puisse les protéger de l’abus d’autorité, de la corruption et des errements de notre administration. Nordine Grim  


Industrialisation durable ou simple ajustement de la spécialisation internationale ?

mars 6, 2007

Avant même que le moindre bilan soit tiré de l’expérience d’industrialisation des années 1970, voila que l’on nous annonce un nouveau programme d’industrialisation pour les décennies à venir.

Comment s’y retrouver dans cette gestion chaotique de notre mémoire économique ? Quelles conclusions peut-on tirer pour la crédibilité du nouveau projet ? Quels résultats faut-il en attendre ? Il nous semble que le chemin le plus court pour y répondre est de synthétiser d’abord les expériences contemporaines d’industrialisation réussies dans les pays du Tiers-Monde, notamment celles des nombreux pays du Sud-Est asiatique. Une fois cette synthèse établie, il sera plus facile de montrer pourquoi l’Algérie a échoué là où ont réussi des pays placés pourtant dans des situations économiques et financières nettement moins favorables, n’ayant ni l’autonomie énergétique ni les facilités permises par les recettes pétrolières. Surtout, cette synthèse de l’expérience des autres pays permettra de montrer, nous l’espérons, qu’il n’y a pas de fatalité du sous-développement. Des solutions existent pour promouvoir une industrialisation réelle et durable. Encore faut-il réhabiliter la réflexion sur la croissance et le développement que « le consensus de Washington » a réduit au silence au profit des préoccupations conjoncturelles sur l’ajustement macro-financier.

- 1) L’économie du développement et la problématique de l’industrialisation :

L’économie du développement a proposé de nombreuses approches pour la construction des systèmes industriels dans les pays du Tiers-Monde. Deux approches se sont particulièrement distinguées :
- La première — la plus suivie dans le passé et qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt sous l’impulsion notamment des institutions internationales — a recommandé aux pays sous-développés de se spécialiser ; conformément à la théorie des avantages comparatifs, dans les activités intensives en travail (et accessoirement en énergie) pour accéder au développement industriel. Selon les promoteurs de cette approche, la spécialisation dans ce type d’industries présente de nombreux avantages :
- Elle permet aux économies sous-développées de renforcer leurs avantages comparatifs. En valorisant l’excédent d’offre de main-d’œuvre, elle maintient des coûts de production faibles. Ce qui permet de concurrencer les produits des mêmes secteurs dans les pays développés. Elle présente un niveau de complexité technique relativement faible, ce qui facilite sa maîtrise par une main-d’œuvre locale peu qualifiée. Enfin, la spécialisation des pays sous-développés dans les industries intensives en travail favoriseront directement la délocalisation de pans entiers d’activités industrielles en perte de compétitivité. Ces délocalisations industrielles, associées à l’intensification des investissements directs, créeront les conditions d’une dynamique de croissance durable et favorisera une insertion avantageuse dans l’économie internationale. Pourtant, l’analyse des expériences de certains pays latino-américains et asiatiques ayant recouru, au cours des décennies 1960 et 1970, à des choix de développement largement inspirés de ce schéma, a montré l’étroitesse de cette voie d’industrialisation. Les insuffisances relevées peuvent être ramenées à quelques points principaux :
- Contrairement aux promesses du modèle de base, les expériences de délocalisations industrielles n’ont entraîné que de faibles transferts de technologie, ce qui a exclu le développement de capacités d’adaptation et d’innovation technologique dans les pays d’accueil.
- Les industries délocalisées ont pour caractéristiques d’être très mobiles et très volatiles. Elles font de leur « émigration » de pays en pays, compte tenu de la progression des coûts en travail, une règle de survie. On a même observé que certaines activités se relocalisent dans leur pays d’origine, dès lors que le progrès technique a permis le rétablissement des conditions de leur rentabilisation.
- Ces industries n’ont pas permis, non plus, d’intensifier les échanges avec les activités domestiques pour assurer une véritable intégration entre les différents secteurs industriels. Les liaisons inter-industrielles sont demeurées désespérément faibles, ce qui a laissé le champ libre aux firmes étrangères pour jouer le rôle moteur dans l’économie locale. Aussi, de manière générale, le choix du développement industriel selon la théorie des avantages comparatifs n’a pas permis, partout où il a été initié, de créer les conditions d’une véritable industrialisation, même si des dynamiques conjoncturelles de croissance industrielle ont pu être observées. En fait, la spécialisation en fonction des avantages comparatifs souffre d’un handicap qui consiste à privilégier une approche statique des dotations en facteurs, ne considérant que les conditions d’offre à court terme. Ses promoteurs ont ainsi négligé le fait que les véritables avantages ne sont pas un don de la nature mais des avantages construits au fur et à mesure de l’évolution de la demande mondiale. C’est précisément cette perception de la spécialisation que les pays du Sud-Est asiatique ont privilégié à travers leur stratégie de « remontée de filière ».
- Une deuxième approche en matière d’industrialisation a insisté sur le rôle des secteurs de biens intermédiaires et de biens d’équipement dans le processus d’industrialisation. Cette approche s’inspirait des expériences d’industrialisation tardive dans certaines régions d’Europe (l’Allemagne dans la fin du XIXe siècle avec le bassin de la Rhur, l’ex-Union soviétique et son programme d’industries lourdes à partir des années 1930,…). Elle tendait à remettre en cause la capacité des secteurs de biens de consommation, et plus généralement des industries dites légères, à engager une dynamique durable d’industrialisation. Plusieurs arguments ont été avancés pour défendre cette option. On en retiendra les quatre principaux : a- Les secteurs des biens intermédiaires et des biens d’équipement exercent d’importants effets d’entraînement en aval et peuvent tirer dans leur sillage les autres secteurs industriels, en particulier les industries « légères ». b- Le développement de ces secteurs de l’industrie lourde favorisera la construction d’un système industriel cohérent et intégré qui permettra de réduire la dépendance vis-à-vis des pays développés. c- Le développement de ces secteurs favorisera la maîtrise des nouvelles technologies et leur adaptation au contexte des économies locales. d- Enfin, le développement de ce système industriel permettra de mettre à la disposition de l’agriculture et du système agroalimentaire, les biens d’équipement et les consommations intermédiaires nécessaires à leur modernisation. On sait aujourd’hui, notamment à travers l’exemple de l’Algérie dont les choix d’industrialisation des années 1970 s’inspiraient directement de ce schéma, que les résultats ont été très largement en deçà des promesses de départ. En effet, malgré un effort humain et financier exceptionnel, le pays n’a pas été en mesure d’organiser les fameuses liaisons entre les différents secteurs industriels, et entre ces derniers et le reste de l’économie. Le tissu industriel s’est développé en segments isolés, sans coordination pertinente. L’expérience algérienne a démontré surtout le caractère non-automatique des liaisons amont-aval des industries des biens intermédiaires vers les industries des biens de consommation. Censés développer leur large effet d’entraînement au reste de l’économie, les biens intermédiaires ne se sont intégrés que très difficilement, alors que l’économie nationale demeurait fortement exposée à la dépendance extérieure pour l’acquisition des biens d’équipement et des biens de consommation. L’expérience a également démontré la difficulté de maîtriser les technologies de ces activités industrielles complexes. Le pays a dû recourir alors, de plus en plus à des formules globalisées (clés en main, produit en main…) pour importer les technologies nécessaires, ce qui a exclu évidemment le développement d’une capacité locale de maîtrise de ces technologies et leur adaptation. Enfin, le secteur agricole a très largement pâti, à son tour, de cette « stratégie ». Contrairement aux recommandations du modèle théorique de base, l’intégration agriculture-industrie n’a pu connaître le moindre début d’application. Confortés par une manne pétrolière substantielle, les pouvoirs publics ont pensé pouvoir nourrir durablement la population en tournant le dos à l’agriculture et aux agriculteurs. L’accroissement des besoins alimentaires aidant, le choix s’est orienté vers l’implantation d’entreprises agroalimentaires publiques approvisionnées quasi-exclusivement en matières premières et demi-produits massivement importés.

- 2) Une rupture radicale : le cas des nouveaux pays industriels (N P I) du Sud-Est asiatique 1

Contrairement aux orientations de la théorie des avantages comparatifs, ces pays ont rapidement cherché à dépasser la spécialisation dans les industries intensives en travail, afin d’intégrer de nouveaux secteurs plus complexes et de nouvelles activités plus intensives en technologies. La motivation de ce choix réside dans le souci de faire face, notamment, à l’érosion rapide des avantages comparatifs des industries intensives en travail. Ils ont cherché ensuite à articuler leur industrialisation, alternativement et selon les phases de maturation des séquences industrielles, sur le marché intérieur et/ou sur le marché international. Ils ont fait enfin de l’intervention régulatrice de l’Etat, un facteur fondamental dans la gestion des transitions des phases industrielles les plus simples aux phases les plus complexes, dans la remontée des filières techniques de l’aval vers l’amont, et dans l’internalisation d’un secteur puissant de biens d’équipement et de haute technologie. Mais la leçon principale à retenir de ces expériences d’industrialisation est, incontestablement, la vision stratégique à long terme dont étaient porteurs les pouvoirs publics dans ces pays. Cette vision à long terme se vérifie à différents niveaux :
- Le premier niveau porte sur l’allocation sectorielle des ressources (publiques et privées). La plupart de ces pays ont privilégié des secteurs à fort potentiel technologique, dont le secteur emblématique de l’électronique, mais aussi les textiles, la chimie, les constructions métalliques. Parallèlement, ils ont cherché à développer des secteurs à forte remontée de filières. En effet, cette logique d’industrialisation a été conçue comme une remontée de filières de l’aval vers l’amont, en maîtrisant et en internalisant, par vagues successives, les secteurs intermédiaires jusqu’aux biens d’équipement. Elle contraste fortement avec la stratégie algérienne des années 1970 qui visait plutôt à travers l’implantation du secteur des biens intermédiaires, une logique de diffusion d’amont en aval. L’expérience d’industrialisation de la Corée du Sud illustre parfaitement cette stratégie de remontée des filières :
- dans la filière électronique, la production a commencé dans les années 1960 avec le développement de la branche du matériel électronique grand public. A partir du début des années 1970, la Corée a encouragé la production de composants électroniques dont l’essentiel était réalisé par des entreprises étrangères délocalisées et réexportée vers le marché international. Dès le milieu des années 1970, les autorités vont passer au recentrage de la production de composants électroniques sur le marché national et leur incorporation dans des produits locaux comme les téléviseurs, les radios, les magné. Cette stratégie va s’étendre, à partir du milieu des années 1980, à la fabrication de matériels électroniques et informatiques complexes.
- La filière métallique a obéi à la même logique de remontée des filières. La production a commencé dans les années 1960. Elle s’est limitée jusqu’au début des années 1970 à la production de meubles en métal et de produits métalliques à usage domestique. Dès la fin des années 1970, la Corée va franchir une nouvelle étape dans cette filière avec l’élargissement de la gamme des produits, en y incluant les câbles et fils métalliques, les moulages et pièces de forge et d’autres produits métalliques. La troisième étape dans la remontée de cette filière va être franchie au début des années 1980 avec le développement des capacités de production en grosse chaudronnerie, de demi-produits en acier, des produits de laminage et de fonte.
- La même logique a été appliquée au développement de la filière textile : implantée dans le pays depuis les années 1950, cette filière a connu un essor spectaculaire au début des années 1960 avec la multiplication de petites et moyennes entreprises qui s’étaient spécialisées dans les produits finis comme la bonneterie, l’habillement et les accessoires vestimentaires. La remontée de filière interviendra au cours des années 1970 avec l’intégration de la fabrication des tissus et des fibres chimiques. On le voit, la disponibilité d’une demande nationale pour les produits de la phase suivante a constitué, à chaque fois, le moteur déterminant de cette stratégie de remontée de filières.
- La vision à long terme se vérifie ensuite au niveau de l’alternance du marché national et du marché international pour assurer l’équilibre dynamique du processus d’industrialisation. Cette articulation marché national-marché international a permis aux pays asiatiques de connaître de fortes dynamiques de croissance dans les années 1970 et 1980, dans un contexte de montée des tensions inflationnistes et de récession au niveau international. Là aussi, si l’on observe l’expérience de la Corée du Sud, on relève qu’elle a commencé d’abord, fin des années 1950, par une stratégie reposant sur la substitution d’importation. Ce choix sera renforcé à la fin des années 1960 par une politique de promotion des exportations afin de résorber les déficits de la balance des paiements apparus avec l’import substitution. Mais à partir du début des années 1970, le développement de l’économie coréenne sera réorienté vers la demande intérieure avec la construction d’importantes capacités de produits intermédiaires (sidérurgie, chimie et pétrochimie notamment). L’essoufflement progressif de la dynamique de croissance de ces nouveaux secteurs sera l’occasion pour renforcer, dès la fin des années 1970, une nouvelle stratégie de promotion des exportations orientée, cette fois, vers les produits intensifs en nouvelles technologies comme les composants électroniques. La coexistence de ces deux solutions (marché intérieur, marché extérieur) et leur mobilisation, selon la conjoncture économique, ont exigé, évidemment, des efforts considérables sur les plans intérieur et extérieur. Sur le plan intérieur, l’impératif d’élargissement de la demande domestique a posé d’emblée la question de la répartition des revenus. Le principe adopté était le refus de concevoir le salaire seulement comme un coût qu’il s’agit de comprimer. Il était vu aussi comme un instrument important pour renforcer la demande domestique à travers l’accroissement du pouvoir d’achat des populations rurales et urbaines. Cette démarche contraste très fortement avec l’exemple des grands pays latino-américains qui se sont trouvés confrontés, dès le milieu des années 1960, à l’épuisement du processus de substitution des importations, ils ont essayé alors de contourner cette crise des marchés par la compression généralisée des coûts de production (salaires notamment). Sur le plan extérieur, l’adaptation des produits à la demande internationale, leur renouvellement systématique et leur haut niveau en contenu technologique ont été un facteur déterminant dans la conquête des marchés extérieurs.
- La vision à long terme est perceptible, enfin, au niveau du rôle décisif joué par les pouvoirs publics dans l’accompagnement de ce processus d’industrialisation.
- Dans de nombreux pays du tiers-monde, l’intervention de l’Etat a été à l’origine de comportements bureaucratiques qui ont joué en défaveur du progrès économique, détériorant ainsi les dynamiques d’industrialisation là où elles existaient. En revanche, dans le cas des pays asiatiques, l’intervention intelligente de l’Etat a souvent servi à améliorer les performances de l’économie à travers la concertation et le soutien massif et constant aux entreprises. Au-delà du soutien financier (offres de crédits, subventions, encouragements fiscaux, …), l’Etat a joué un rôle fondamental dans le développement des ressources humaines nécessaires à la maîtrise des activités intensives en technologie à travers le développement de l’éducation, de la formation et de l’accès aux nouvelles technologies. Mais c’est son rôle dans la régulation du processus industriel qui mérite le plus d’être retenu. En effet, sa principale action a été l’organisation des transitions réclamées par la poursuite de la dynamique industrielle : relais du marché national par le marché international ou vice-versa, politiques fermes de remontée des filières, encouragement de la concurrence nationale et internationale dans les secteurs parvenus à maturité, mise à l’abri des industries naissantes et leur protection vis-à-vis de la concurrence internationale, création de « rentes » provisoires pour mieux drainer les investissements dans les nouveaux secteurs, … (A suivre)

Les auteurs sont Professeurs d’économie

Amor Khelif


AUSSARESSES CONFIRME :”J’ai exécuté Ben M’hidi”

mars 6, 2007

Dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde d’hier, le général Paul Aussaresses confirme, s’il en était besoin, que Ben M’hidi, responsable du FLN pour la région d’Alger en 1957, a été lâchement assassiné, pendu pour être plus précis. Aussaresses, chargé de coordonner le travail des officiers de renseignement de la police et de la justice pendant la bataille d’Alger, balaye ainsi définitivement les thèses des autorités coloniales de l’époque et de celles qui ont suivi et qui ont toujours tenté de faire valoir la thèse du suicide.
Le général Aussaresses, qui avait seulement suggéré dans son livre ( Services spéciaux, Algérie 1955- 1957) l’assassinat de Ben M’hidi par lui et ses pairs, raconte aujourd’hui par le menu détail les derniers supplices infligés au héros de la guerre de Libération. Avec le cynisme qu’on lui connaît, maintenant Aussaresses rappelle que Ben M’hidi, arrêté en février 1957, «a été exécuté, mais n’a pas été torturé ». Bigeard, dit Aussaresses, «l’a traité avec égards» et alors qu’il pensait pouvoir voir Ben M’hidi trahir sa cause, il a dû se rendre à l’évidence, le chef du FLN n’ayant pas cédé. C’est dans la nuit du 3 au 4 mars qu’il est amené en jeep, dans une ferme de la Mitidja appartenant «à un colon extrémiste», non sans qu’il ait reçu auparavant d’un groupe de parachutistes, précise Aussaresses, les honneurs, sur ordre de Bigeard (ça ne s’invente pas : on rend les honneurs et on pend !). Ben M’hidi sait ce qui l’attend, dit encore le bourreau qui raconte comment, avec six hommes, ils préparent l’exécution et «glissent une corde autour du tuyau de chauffage accroché au plafond, font un nœud coulant et installent un tabouret en dessous. L’horreur et le macabre étant sûrement profondément ancrés dans le sieur Aussaresses, il dit l’innommable, en évoquant l’essai par l’un de ses hommes de la fiabilité du matériel : «L’un d’eux a joué le rôle du supplicié pour vérifier que tout était au point. Il est monté sur un tabouret, a passé sa tête dans le nœud et nous a regardés» et comme si cela ne suffisait pas, le bourreau poursuit : «Ce n’est pas bien ce que je vais vous dire, mais ça a provoqué un fou rire général.» Ce n’est pas tout : le criminel Aussaresses poursuit encore son récit et ce récit vient à point nommé, pour faire entendre à tous les partisans des bienfaits de la colonisation française en Algérie, leur faire entendre de la bouche de leurs propres officiers, comment s’est magnifiquement exercé ce rôle de propagation de la civilisation face aux barbares algériens.
De notre bureau de Paris Khadîdja BABA AHMED – le soir d’Algérie -