L’évolution de la diplomatie algérienne de 1962 à 1978

décembre 27, 2006

Commémoration du 28ème anniversaire de
la mort du président Boumediene
  Par Abdelkader Bousselham : Ancien directeur général des Affairespolitique du Ministère des Affaires étrangères 1re Partie En juillet 1962, lors de l’accession de notre pays à l’indépendance, une grande partie de l’Afrique et presque tous les pays arabes du Golfe étaient encore colonisés. En Afrique: le Portugal occupait l’Angola, le Mozambique,
la Guinée Bissau, Sao Tomé, Principe et le Cap-Vert, l’Angleterre, quant elle, était maîtresse absolue en Ouganda, au Kenya, au Zimbabwe et en Namibie.
L’Espagne pour sa part, était présente au Sahara Occidental, ainsi que dans tout le nord du royaume chérifien à l’exception de Tanger, zone internationale. L’apartheid sévissait en Afrique du Sud et une grande partie de l’Afrique dite francophone, Congo Kinshasa compris, n’était indépendante que sur le plan formel, l’ancienne puissance coloniale y maintenant une présence importante, et, exception faite de quelques-uns d’entre eux, une autorité sans partage.Le Moyen-Orient, quant à lui, ne comptait que quelques pays indépendants: l’Egypte,
la Syrie, l’Irak, l’Arabie Saoudite, le Koweït,
la Jordanie et les deux Yémen (celui du nord, royaliste et pro-saoudien et celui du sud, républicain, progessiste et protégé par l’Egypte). Ce n’est qu’en 1975, en effet, que l’Angleterre consentit à se retirer du Golfe, après l’avoir saucissonné, balkanisé et morcelé en une demi-douzaine de principautés, certes florissantes puisqu’elles recèlent encore beaucoup de pétrole, mais incapables, jusqu’à l’heure actuelle, de faire leur mutation et de se projeter effectivement dans le siècle. Par ailleurs, l’Algérie avait à peine quelques années d’indépendance quand la guerre de juin 1967, entre l’Egypte et Israël, puissamment soutenu par les Etats-Unis, vint rappeler cruellement que la liberté était toujours menacée dans le monde arabe et que notre propre indépendance resterait incomplète tant qu’elle ne serait pas consolidée par le triomphe de la justice en faveur de nos frères palestiniens et de tous ceux qui se battaient encore dans le monde pour leur liberté et leur dignité, tels que les Vietnamiens, les Chinois, les Coréens, les Cubains ou les Africains encore colonisés.
Alger devint progressivement le centre nerveux et le quartier général international des mouvements de libération. Même les mouvements américains d’opposition (Black Panthers) ou hostiles à la poursuite de la guerre au Vietnam (Timothée Larry) avaient pignon sur rue à Alger. Et c’est ainsi que l’énergie et l’enthousiasme des diplomates militants algériens des premières années se mirent, en priorité absolue, au service de ces causes, dans tous les forums et parfois, jusqu’à la porte d’entrée des salles de négociations pour l’indépendance.D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si c’est à Alger que furent conclus les accords entre les socialistes progressistes Portugais, qui venaient de chasser Salazar et les leaders des mouvements de libération des colonies portugaises africaines.Ce fut, assurément, une grande époque de la diplomatie algérienne et probablement aussi la plus gratifiante et la plus généreuse, d’autant plus qu’elle était sincèrement fraternelle et désintéressée.Quelques souvenirs émergent à l’évocation de cette époque. Parmi ces souvenirs, l’expulsion de l’Afrique du Sud, en 1973, de toutes les instances des Nations Unies, pour crime d’apartheid et l’appel historique de Arafat, brandissant un rameau d’olivier, à la tribune de l’Assemblée Générale que présidait M.Bouteflika, cette année-là, furent assurément des moments de grande émotion pour les Algériens et pour leur nombreux amis dans le monde.Le Sommet des Non-Alignés à Alger en 1973, et celui de l’OPEP (en 1975), précédemment évoqués furent, tous les deux également, des moments historiques et une consécration solennelle des efforts et de l’engagement de l’Algérie aux côtés des plus faibles.L’admission de
la Chine Populaire aux Nations Unies, avec jouissance pleine et entière de tous ses droits, y compris un siège permanent et le droit de veto au Conseil de Sécurité, fut un autre exemple du triomphe de la détermination et de la clairvoyance de la diplomatie algérienne. Cette double vertu a contribué considérablement au succès de l’action diplomatique de l’Algérie pour le rétablissement de
la Chine Populaire dans tous ses droits au sein des Nations Unies.
Pékin n’oubliera jamais cette solidarité. Washington non plus, mais en sens inverse. Pour les Etats-Unis, après ces revers cuisants de sa diplomatie, il fallait en effet, absolument distraire la diplomatie algérienne avec d’autres problèmes, au besoin en les créant de toutes pièces. L’affaire du Sahara Occidental fut la première grande opération de déstabilisation de l’Algérie de Boumédiène. Sans les encouragements et l’appui diplomatique, financier et matériel des Etats-Unis et des régimes féodaux arabes, Hassan II n’aurait jamais pu obtenir l’accord de Madrid ni oser défier l’Algérie et toute l’Afrique progressiste avec tant d’assurance. Boumediène à
la tribune
des Nations Unies : En vérité, cette exacerbation des Etats-Unis à l’endroit des «audaces impertinentes de la diplomatie algérienne « datent du Sommet des Non-Alignés de 1973 à Alger et du discours de Boumediène, l’année suivante, à la tribune des Nations Unies.Après ce discours historique demandant une refonte des relations entre les nantis et les pauvres et un nouvel ordre économique international, le Président Boumediène et la délégation qui l’accompagnait ont été reçus à Washington par le Président Nixon, assisté de son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger.Au moment des adieux au pied de la passerelle de l’avion qui devait les conduire directement à Cuba (suprême provocation algérienne), le colonel Ahmed Bencherif, alors ministre de l’hydraulique et depuis longtemps confident écouté du Président Boumediène, m’apostropha en ces termes:«Alors, j’espère que tu es content de la visite du Président et que ton travail ici va s’en trouver beaucoup facilité!- Je l’espère aussi, Si Ahmed, lui répondis-je et j’espère surtout que cette visite nous donnera un répit de quelques années de plus, ne serait-ce que pour nous préparer à des lendemains difficiles avec les Américains».Comme nombre de collègues, j’étais préoccupé par les réactions éventuelles des Américains contre nous, après leurs revers diplomatiques aux Nations Unies.Un an après cette visite à Washington, éclatait l’affaire du Sahara Occidental. Trois ans plus tard, Boumediène disparaissait à jamais, laissant derrière lui une oeuvre inachevée, une Algérie en chantier, littéralement brisée dans son élan de démarrage.On ne peut affirmer, preuves à l’appui, que la disparition de Boumediène soit imputable aux Américains ou à qui que ce soit, mais il est absolument incontestable qu’ils sont pour beaucoup dans l’affaire du Sahara Occidental, dans la tension dangereuse qu’elle a provoquée dans les relations algéro-marocaines ainsi que dans le sabotage ultérieur de toute solution. Le monde a changé L’évocation de ces événements des premières décennies de l’indépendance n’est pas un rappel nostalgique, il n’est surtout pas une leçon quelconque pour les acteurs actuels. En fait, cette évocation n’a qu’un mérite: nous inviter, les uns et les autres, à mesurer le chemin parcouru et à faire le point . L’environnement international, les enjeux, le travail diplomatique, les objectifs et les méthodes ont changé pour tous les pays. Il est urgent que le nôtre s’adapte rapidement à ces bouleversements.Bien plus que la liquidation du colonialisme, l’accès à l’indépendance en moins d’un demi-siècle de plus de cinquante Etats ou l’éclatement de l’empire soviétique, c’est la prépondérance de quelques puissances planétaires, en nombre très réduit et l’émergence d’une super-puissance unique qui sont les traits saillants de la diplomatie de ces débuts du troisième millénaire. 
La diplomatie des affaires :
 «Un seul objectif, faire des affaires» écrivait Georges Ross (1) dans le «Monde diplomatique» d’août 2000 et, précisant sa pensée, il ajoutait: «Où se traitent les affaires de ce monde? de moins en moins dans les chancelleries, et de plus en plus dans les grandes institutions multilatérales, en premier lieu l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), où les puissants s’ouvrent en force les débouchés de demain. Aussi les négociateurs à l’ancienne n’ont-ils plus d’autre rôle que celui de supplétifs des commis voyageurs de haut vol des banques et des multinationales. La frénésie du commerce, érigée par la mondialisation en principe d’organisation des sociétés, se substitue ainsi à la diplomatie d’antan. Avec des risques, aussi bien pour la cohésion interne des nations, que pour l’achèvement d’un ordre planétaire plus harmonieux».Ce sont là des jugements qui peuvent paraître sévères et pessimistes. En fait, ils sont très réalistes. Nos pays sont bien placés pour s’en rendre compte tous les jours un peu plus, souvent sans possibilité pour eux d’en éviter les conséquences sur leur liberté de décision ni sur le développement de leurs peuples.l’OMC n’est pas seule en cause. Le fonds monétaire international (FMI), le G8,
la CNUSED et les rencontres de Davos ou du Mercosur ont aussi leur part de responsabilité dans le déplacement de la diplomatie vers «le démarchage commercial international» et l’apparition de nouveaux décideurs sur la scène diplomatique. Les multinationales, les banquiers, les gestionnaires des sociétés de change ou d’investissement et les conglomérats de communication poussent, de plus en plus, les diplomates hors de la table de négociation et occupent leur place.
 L’expérience dramatique de l’Algérieavec décideurs étrangers : Nos pays connaissent leurs méthodes. Aucune opération commerciale importante n’échappe à la vigilance et à la boulimie de ces décideurs étrangers. Souvent au détriment de nos économies nationales et de la stabilité de nos Etats.En voici un exemple particulièrement éprouvant, vécu par l’Algérie :En 1978, à la mort du Président Houari Boumediene, les réserves de change du trésor algérien se montaient à quelques quatorze milliards de dollars. En moins de dix ans, Chadli et ses trois gouvernements successifs ont vidé ce trésor et consommé, de surcroît, toutes les ressources pétrolières de cette période (le baril à 40 $). Ils ont, en plus, procédé à des emprunts sur le marché international, si importants que les créances de l’Algérie, au départ de Chadli, se montaient à 26 milliards de dollars (2). Le pays était littéralement ruiné.Ecrasé par le poids et le service de la dette, le gouvernement Hamrouche demanda conseil, aide et assistance à
la Banque Mondiale et au fonds monétaire international. Tous les deux répondirent rapidement à son SOS et lui recommandèrent :
- de rééchelonner la dette extérieure,- de dévaluer le dinar en le réduisant à moins du dixième de sa valeur (auparavant, 1 DA valait 1.20 FF; à la suite de la dévaluation, il fallait 10 dinars pour obtenir 1FF!).- de bloquer les salaires et les recrutements dans les administrations et les entreprises nationales.- de mettre des entreprises industrielles ou commerciales publiques en liquidation et de confier (suprême aberration) toutes les importations de l’Algérie en exclusivité à une firme française pour sélectionner les fournisseurs de tous les produits et les équipements dont elle avait besoin, prétendument sur la base des critères qualité/prix.Une OPA gigantesque, pour ne pas dire la main basse sur toute l’Algérie, était ainsi donnée à des requins étrangers, sous la direction personnelle et tatillonne de M. Hidouci, notre ministre de l’économie nationale.C’était l’époque où le Gouvernement américain et le FMI, (un des outils les plus dociles de sa politique financière internationale d’assistance aux clients et de déstabilisation des autres) recommandait à tous les pays en difficulté, comme nous, de changer immédiatement de stratégie en libérant le marché et en liquidant les entreprises publiques. C’est ce que les théoriciens américains ont appelé le «coupe-feu». Le FMI, pompier-pyromane Les conséquences de cet immense bradage d’actifs nationaux dévalués en catastrophe au profit d’hommes d’affaires nationaux ou étrangers prédateurs, la fuite des capitaux vers d’autres cieux plus sereins (30 milliards de dollars appartenant à des Algériens seraient encore camouflés dans des banques étrangères) la panique économique et sociale qui a saisi le pays et les événements d’octobre 1988 firent le lit du FIS et de sa prise de pouvoir, d’abord sur les mairies, ensuite sur l’assemblée nationale, lors du premier tour des élections législatives de 1991.Ainsi, le «coupe-feu», mis en oeuvre par le FMI pour juguler la crise chez nous, s’est révélé une catastrophe nationale d’une ampleur telle que presque toute l’économie nationale et toutes les forces vives de la nation ont été gravement atteintes. Le pays ne s’en est pas tout à fait relevé.Apparemment, cette opération «coupe-feu» n’était qu’une première phase d’un plan, ou plutôt d’un complot international ourdi entre des capitales occidentales et quelques capitales arabes, toutes inquiètes de l’ascendant que prenait la diplomatie algérienne, complot en vue de déstabiliser l’Algérie avec l’objectif de l’éliminer de la scène internationale.La seconde phase de ce complot furent les manifestations violentes d’octobre 1988 du ras-le-bol populaire, la paralysie d’un FLN hors-jeu et l’émergence, en quelques mois à peine, d’un FIS sûr de lui, démagogue et conquérant. Conséquence troublante : au moment même où le FIS se         préparait à prendre le pouvoir en Algérie, par la voie des urnes, des jeunes Algériens, en grand nombre, prenaient le chemin de l’Afghanistan, via l’Arabie Saoudite et à ses frais, soit-disant pour participer au djihad de la libération de ce pays musulman, de l’occupation communiste impie qu’il subissait. En fait, la plupart sont restés à la frontière pakistano-afghane, dans les camps de peshawar, où des «experts» américains et non-américains les ont endoctrinés et préparés, pendant des mois, au terrorisme et la guérilla.Le report sine die du second tour des élections législatives a été l’étincelle qui a mis le feu au brasier algérien et donné le signal de la troisième phase, celle de la ruine de toute l’Algérie et de son élimination de la scène internationale.Quoi qu’il en soit, d’autres pays émergents ont subi cet électrochoc du FMI. Le Brésil, le Mexique, l’Indonésie, Singapour et depuis peu l’Argentine, savent ce qu’il en coûte de confier son destin aux seules lois du marché et aux décideurs étrangers. Les conséquences tragiques de l’exploitation de nos richesses sans contrepartie pour notre devenir et la gestion catastrophique de notre économie, par des étrangers anonymes, nous ont tellement affaiblis que la mondialisation nous paraît, à première vue, comme une aventure porteuse d’espoirs. Pourtant, il n’en est rien. Les nouveaux décideurs de
la scène internationale
 En effet, les feux de la rampe de la scène internationale nous révèlent, tous les jours, de nouveaux venus, autrefois invisibles dans l’ombre. Ce sont des banquiers centraux, des hauts fonctionnaires des ministères des finances, du commerce ou de l’Agriculture. Ce sont, également, des représentants de firmes internationales ou de conglomérats de la communication. Certes, il se plient de bonne grâce aux usages diplomatiques et camouflent savamment leur férocité derrière les principes de progrès universel, de développement du tiers monde, de lutte contre l’injustice et la misère. Ils invoquent, souvent aussi, effrontément et sans sourciller, la paix, la démocratie et la liberté des peuples.Les affaires, la prépondérance de la loi du marché, la suppression progressive de nos barrières douanières, des contingentements et des mesures protectrices de nos jeunes économies nationales, inexpérimentées et fragiles, ont constitué, ces dernières décennies, un axe privilégié de la nouvelle diplomatie des pays nantis entre eux d’abord et à notre endroit ensuite. Les principes directeurs de la mondialisation sont nés de la doctrine, selon laquelle, le marché est un stimulant de la compétition et du progrés et un facteur de développemnt et de meilleure gouvernance.A Suivre (1) George Ross, Directeur du Centre Mindade Gunzburg d’études européennes de l’université Harvard, Etats-Unis.(2) «La ruine de l’économie algérienne sous Chadli», de Bouras. Editions Rahma, 1995 ALger(1) George Ross, Directeur du Centre Mindade Gunzburg d’études européennes de l’université Harvard, Etats-Unis.(2) «La ruine de l’économie algérienne sous Chadli», de Bouras. Editions Rahma, 1995 ALger 


Mahomet par Lamartine

décembre 27, 2006

“Jamais un homme ne se proposa, volontairement ou involontairement, un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : Saper les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux materiels et défigurés de l’idolatrie… Jamais homme n’accomplit en moins de temps une si immense et durable révolution dans le monde, puisque moins de deux siècle après sa prédication, l’ islamisme, préché et armé, régnait sur les trois Arabies, conquérait à l’Unité de Dieu la Perse, le Khorassan, la Transoxiane, l’Inde occidentale, la Syrie, l’Egypte, l’Ethiopie, tout le continent connu de l’Afrique septentrionale, plusieurs iles de la méditerannée, l’Espagne et une partie de la Gaule.

Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderne à Mahomet ? Les plus fameux n’ont remués que des armes, des lois, des empires; ils n’ont fondé, quand ils ont fondés quelque chose, que des puissances materielles, écroulées souvent avant eux. Celui-là a remué des armées, des legislations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué, de plus, des idées, des croyances, des âmes. Il a fondé sur un Livre, dont chaque lettre est devenue une loi, une nationalité spirituelle qui englobe des peuples de toutes les langues et de toutes les races, et il a imprimé, pour caractère indélèbile de cette nationalité musulmane, la haine des faux dieux et la passion du Dieu un et immateriel…

Philosophe, orateur, apôtre, legislateur, guerrier, conquerant d’idées, restaurateur de dogmes rationels, d’un culte sans images, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, voilà Mahomet. A toutes les echelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ?…”

Lamartine, Paris 1854